L'Alamblog

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jeudi 21 avril 2016

Walser et l'humour

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La fille de la maison industrielle me parut aussitôt très jolie, sinon belle. Elle me semblait svelte, mais pas trop. Par ailleurs, je voyais qu'elle était habillée avec élégance, bien que l'auteur ne fît aucune allusion dans ce sens. Pour une raison indéfinissable, elle me paraissait belle. L'humour, d'ailleurs, était introuvable dans ce petit livre. Du moment que je suis peut-être moi-même plein d'humour, le manque de drôlerie de l'oeuvre que je lisais me fut sincèrement agréable. A mon avis, les natures joyeuses lisent de préférence du sérieux, de même que les gens sérieux aiment à se faire sourire par de douces gaudrioles. Suis-je un ami de la réflexion ? Certainement ! Lorsque je suis en situation de pouvoir écrire de façon réfléchie, je me donne à moi-même l'impression d'être heureux, c'est-à-dire d'être éminemment intelligent. Tout en croyant que les humoristes, à force de vouloir faire de l'humour, peuvent de temps à autre devenir mélancoliques, je poursuis le compte rendu de mon histoire, que l'on peut appeler une histoire d'amour, dans laquelle l'amour se présent sous deux formes, l'une habituelle et l'autre, insolite.





Robert Walser, "L'enfant adoptif" in Marion Graf Robert Walser, lecteur de petits romans sentimentaux, suivi de trois texte inédits de Robert Walser. - Lausanne, Zoé, "Mini-Zoé", 48 pages, 4,50 €



dimanche 15 mars 2015

Il est Charlie

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Le nouveau catalogue à prix marqués de la librairie Léon Aichelbaum comporte trois rubriques formidables : de la bande dessinée, des judaïca et de l'humour qui, de

1. AVRIL et BERBERIAN. Sauve qui peut ! Lyon. Carton éditions, 1985. Cartonnage éditeur illustré 10x24 cm. dos toilé. Dessins d’Avril, scénario de Berberian . E.O. Complet de la sérigraphie originale signée par Avril. 60 €

conduit à

353 ZAHL (Peter-Paul) L’avocat de la terreur et autres signes de vie. Ed. Seghers/Laffont, 1980. In-12 br. Coll. « Change », série Rouge. Postface de Rudi Dutschke . Préface de J.-P. Faye. Dessins de Francis Bernard. Traduit par S. Cornille, P. Démerin et N. Gabriel . E.O. Poète, imprimeur, militant d’extrême gauche et activiste de la contre-culture P.-P. Zahl a été emprisonné dans les années 70 environ 10 ans pour diverses activités. 20 €


Comme un pied de nez aux fascistes de tout derme et à leurs faux frères mal-finis de la tête.



Librairie Les Autodidactes
53, rue du Cardinal-Lemoine
% 75005 Paris
01 43 26 95 18

jeudi 15 mai 2014

Žižek et la blague

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Loin du Rire d'Henri Bergson, le nouveau livre du philosophe Slavoj Žižek s'intitule bravement Mes blagues, ma philosophie.
On dirait Onfray révélant enfin son addiction à l'esprit du fameux Vermot. Ou BHL découvrant vraiment la pensée de Jean-Baptiste Botul... Concocté par deux fervents Žigžekiens saisis par la fréquence des incrustations d'histoires drôles dans l'enseignement du philosophe barbu, c'est un livre assez inhabituel pour mériter un petit peu d'attention.
Apparemment bonhomme, voire débraillé, ce philosophe-ci ressemble comme deux gouttes d'eau à un agitateur mais rassemble dans ses séminaires la crème des intellos. Et naturellement, il leur fait avaler des blagues de militaires slovènes. C'est sa spécialité, ils en redemandent. D'ailleurs il est marxisto-hégélo-lacanien. Tout s'explique : chez lui, la blague cristallise le propos, en est même le support.
Anticapitaliste, auteur de livres assez dépeignés où David Lynch prend autant de place que Lénine, il est désormais anthologisé par ses fans mêmes en une compilation de blagues qui débouche sur de la vrai pensée, convoquant Jacques Derrida ou Sigmund Freud, et quelques autres.
L'intérêt de la chose, à l'évidence, est de montrer que la pompe n'est pas l'esprit et que les pets de ce dernier comportent parfois plus de profondeur que les grandes phrases abscones.
Vertus de l'anecdote et de la surprise, elles portent à la compréhension de la complexité, de la relativité et du grotesque, tout en nous esjouissant.
Un échantillon ? curieux que vous êtes !
Vive la comédie, vivent les zygomatiques, vivent les neurones ! Žižek est leur prophète (pro-prolétarien).



Slavoj Žižek Mes blagues, ma philosophie. — Paris, PUF, 144 pages, 14 €

mardi 22 octobre 2013

Le rire et l'art (1920)

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Le Rire et l'art
La fantaisie, l'ironie, l'humour sont actuellement en faveur, et l'on a essayé maintes fois de les définir. Mais il semble qu'il soit nécessaire, pour approfondir la nature de ces espèces du comique, d'éclairer leur genre commun et de poser à nouveau le problème du rire. L'explication qu'en a donnée M. Bergson, dans un livre qui date de plus de vingt ans, est la suivante. Il a cherché l'essence du rire ailleurs que dans le domaine du pur jugement. Il y voit une sorte d'adultération du libre épanouissement vital. Le déclenchement brusque d'un ressort, donnant à un automate l'apparence soudaine de la vie, voilà ce qui, en frappant notre intelligence, ferait jaillir le rire. D'ingénieuses analyses, d'adroits commentaires d’œuvres comiques conduisent en fin de compte le philosophe à conclure que le rire n'est pas autre chose que "l'insertion du mécanique dans le vivant".
Cette théorie est, à coup sur, en harmonie étroite avec les principes du bergsonisme. L'automate est, au jugement de la conscience, une contrefaçon grossière et, en quelque manière, une trahison du vivant. Il contrefit, en l'imitant gauchement, la spontanéité de cette durée psychique", source de vie profonde et de liberté. Le rire c'est la forme que revêt la protestation de notre instinct ! Il apparaît comme la sanction à laquelle nous recourons pour bafouer cette bévue métaphysique. Rire, c'est donc un peu stigmatiser le "mécanisme", c'est le condamner comme par un jugement de Dieu.
M. Bergson insiste sur la portée sociale du rire : il l'amplifie même à l'excès, et l'on se demande s'il ne perd pas de vue le vrai problème en glissant insensiblement du "risible" au "ridicule". Le risible est ce qui fait rire, le ridicule ce qui mérite le rire, et le comique est l'imitation du risible et du ridicule dans l'art. M. Bergson qui ne fait pas toutes ces distinctions n'envisage pas, semble-t-il, le rire innocent et pur que n'entache aucune sottise, le rire aimable et désintéressé qui jaillit sans arrière-pensée et qui n'a nullement dessein de châtier les moeurs. Or, c'est ce rire-là qui est en question, car même envisagé comme la sanction d'un travers, le rire n'en conserve pas moins tout son prix de gaieté et de joie. D'où vient-il donc, qu'est-il en lui-même ce rire bienfaisant, qui n'est pas seulement le propre, mais l'ami de l'homme ? C'est ce que M. Bergson n'explique pas.
Et c'est ce que m'a jadis révélé Adolphe Hatzfeld.
Hatzfeld a résolue le problème du rire depuis si longtemps débattu. Il m'a fait part de sa découverte qu'il n'a pas eu le temps de livrer lui-même au public.
Il voit dans le rire "l'opération de l'esprit qui se trouve brusquement contraint "d'affirmer et de nier en même temps une même chose". Cette théorie fait renter le rire dans l'intelligence, même dans l'opération la plus haute de l'entendement, le jugement. IL n'est pas douteux que le rire soit un jugement, mais il n'est pas seulement comme on le disait autrefois un jugement de contraste ; il est un double jugement d'affirmation et de négation simultanées et portant sur le même objet. Le rire est produit par l'oscillation de l'esprit qui va de l'affirmative à la négative pour revenir de la négative à l'affirmative et ainsi de suite, en un temps que l'analyse grossit, mais qui, dans la réalité se ramène à l'instantanéité de l'intuition.
Cette théorie explique tous les rires, depuis le plus etérieur jusqu'au plus profond, depuis le plus gros jusqu'au plus subtil.
Le calembour, — qui est l forme certainement la plus grossière de l'esprit, — ne provoque le rire que parce qu'il est essentiellement un trompe-esprit. Il consiste, en effet, dans une homonymie verbale que le sens dément ; il nous contraint à affirmer et à nier, en même temps, une même chose. Exemple : "les cardinaux sont des sous-pape" (soupapes). C'est vrai et c'est faux, suivant l'angle.
Mais prenons un trait célèbre de comique : "Le pauvre homme !" (Tartuffe). L'explication est la même. Cette réplique d'Orgo répétée soulève un rire crescendo, parce qu'il est vrai et faux en même temps que Tartuffe soit un pauvre homme dans la situation où le placent l'auteur et les personnages de la pièce.
Envisageons, maintenant, un exemple emprunté à ce qu'on pourrait appeler le comique imprévu, le comique quotidien. Pourquoi la chute soudaine d'un passant nous fait-elle rire presque toujours ? C'est un problème très difficile à résoudre, insoluble même à mon avis, en dehors de l'explication que donne Hatzfeld. Nous rions de voir un homme tomber parce que sa chute nous le fait voir accidentellement à terre, pendant que nous jugeons qu'il devrait être debout, la station droite étant la normale de l'homme. Cette affirmation de fait et cette négation de droit simultanées engendrent le rire que, du reste, nous réfrenons presque immédiatement dans ce cas, en le jugeant bête ou cruel. Voici maintenant le fou-rire, ou rire d'accès, presque tératologique. Il n'aît, comme tout autre rire, d'un jugement à la fois affirmatif et négatif, et n'est, un temps, qu'un rire normal, spontané et franc. Mais il arrive que l'esprit ne peut plus se déprendre de ce jugement alternatif et y demeure comme englué : la double aperception intuitive devient hallucinatoire, obsédante. Tant que cet état anormal se prolonge, le fou-rire nous possède. Le rire ne devient fou-rire que lorsque le patient s'aperçoit de l'absurdité de son rire, sans le pouvoir vaincre.
Cette découverte d'Hatzfeld est à coup sûr d'importance. Il suffit que le public veuille bien s'en apercevoir. Mais, au point de vue particulier auquel nous nous plaçons, elle est précieuse en ce qu'elle éclaire à nouveau la nature profonde de l'art et qu'elle nous permet même de découvrir que le plaisir esthétique n'est qu'un cas particulier du rire. On peut dire, en jugeant la chose du dehors, que les rapports entre le rire et l'art sont ceux qui délimitent le champ du comique. Alors on empruntera à la doctrine d'Hatzfled de quoi éclairer la nature de ses formes les plus subtiles. Mais en allant plus loin, on découvrir que l'art lui-même obéit à la même loi.
Venons-en à l'ironie et à l'humour. Leur manifestation la plus extérieure est la caricature.
L'écrivain en use avec plus de force et plus de variété peut-être que le dessinateur ou le peintre. Un André Gide, par exemple, ne néglige pas cette contrée de son art où les dons du psychologue, du moraliste, et même du poète, s'enflent, se travestissent et se trémoussent. Claudel ne dédaigne pas non plus les farces de grand style où sa verve et son emphase trouvent aliment. John-ANtoine Nau déploie dans tous ses romans une invention caricaturale d'une alacrité parfois énorme. Guillaume Apollinaire, lyrique, brûlant, s'amusait à des inventions audacieusement hilarantes. Max Jacob a su renouveler certains procédés caricaturaux en tirant parti de leur faux aspect de frondeur et de gravité. André Salmon se révèle également un lyrique fervent, mais doublé d'un fantaisiste admirablement complexe.
Cet art de caricature, dan son procédé élémentaire n'est que le grossissement d'un trait dans le but de souligner une intention. Elle surprend l'esprit, l'amuse, et le force même à rire, en le contraignant à juger que ce qu'on lui présent est et n'est pas en même temps ce qu'on avait dessein de lui présenter.
L'ironie étudiée dans son fond, philosophiquement définie, est, peut-être, le jugement subtil que l'artiste porte sur une réalité complexe dont il rapproche deux aspects qui se limitent ou qui s'excluent. Si nous envisageons fortement une ressemblance dans un contraste, nous donnons à notre esprit, à notre imagination, l'occasion d'une puissante ironie, à condition que nous saisissions surtout le contraste. Et nous l'exprimerons, suivant notre tempérament, soit par le sarcasme, soit par le lyrisme. Plus nous sentirons la profondeur de l'opposition et mieux nous serons à même d'en accuser l'identité de surface par l'outrance et par l'hyperbole. C'est cette ironie-là qui donne à la psychologie caricaturale de John-Antoine Nau un tel accent !
L'humour n'est, pour moi, qu'un cas particulier de l'ironie, ainsi comprise, et je le définirai une ironie pittoresque, il est tantôt une ironie à froid, tantôt le grossissement hyperbolique ou la transposition lyrique d'une évidence. Il est toujours une invention pittoresque — c'est-à-dire picturale, — et par là même il est essentiellement poétique. Mais, dans ses différents aspects, il place toujours l'esprit dans l'obligation d'affirmer et de nier en même temps ce qu'il lui présente.
Le poète tire volontiers ses rêveries du sentiment profond du passé évoqué soit pour corroborer, soit mieux pour effacer le présent. Par un procédé analogue, quoique opposé, il anticipe sur l'avenir. Ainsi, nous nuançons nos émois et multiplions nos rêves, mais ce faisant n'est-il pas vrai que nous affirmons et nions en même temps un passé-présent ou un présent-passé et même un présent-futur ?
Semblablement, le poète associe un aspect de l'univers à tel autre qu'il est en train de peindre, jouant ainsi avec l'espace comme tout à l'heure avec le temps. Nous unissons tel souvenir à telle perception, tel ensemble irréel à tel paysage direct. Et, ce sont là des ironies, puisque l'ironie, je l'ai dit, c'est, rendue par le langage, la perception simultanée de deux réalités qui se ressemblent et qui se nient.
Maintenant, n'en est-il pas un peu ainsi de toute œuvre d'art ?
Elle est une espèce d'ironie, puisque elle est l'unité d'une dualité dont aucun des termes n'est réel, isolé de l'autre. En présence de n'importe qu'elle création d'un artiste, nous sommes conduits à affirmer et à nier en même temps qu'elle est quelque chose d'extérieur à l'esprit et quelque chose d'intérieur à lui, qu'elle est une réalité concrète ou un sentiment de l'âme, car elle est à la fois les deux et ni l'un ni l'autre. L’œuvre d'art est toujours une synthèse de naturel et d'artificiel : un naturel adultéré un artificiel fondé. Tel est, au moins, l'aspect sous lequel l'envisage celui qui veut "la comprendre" au lieu de la sentir.
D'ailleurs, si l'art ressemble profondément au rire, ou plutôt si le sentiment esthétique en est un état tout voisin, ce n'est pas à dire qu'il se ramène tout entier au comique. Il y a un monde entre l'éclat de rire et le plaisir esthétique pur. L'un est une crise, une rupture d'équilibre, l'autre est une sérénité, un état agréable de l'âme, une gaieté "statique", pour ainsi dire, qui n'est que joie et qu'allègement. C'est dans cet état de grâce que nous place l’œuvre d'art, quand elle se tient à égale distance des deux extrêmes qu'on est convenu d'appeler le comique et le tragique.
Enfin, s'il est vrai qu'envisagé dans son effet sur l'esprit l'art soit, en quelque façon, un cas particulier du rire, il n'est pas surprenant alors qu'à la différence de l'industrie — qui est commune à l'homme et à certains animaux — l'art soit l'apanage de l'homme, son supplice, mais aussi sa noblesse et le substitut humain de l'impossible bonheur. (...)

Jean Royère

La Renaissance littéraire et politique, 27 novembre 1920, p. 17-19

jeudi 19 septembre 2013

Brève histoire du rire

CZeimertTheie_re.jpg La Théière de Chardin (Christian Zeimert)



J'ai beaucoup voyagé, comparant l'une & l'autre les diverses parties du globe. Chaque pays, chaque contrée a ses infirmités. La vôtre, ô Parisiens est le rire. (...) Ah ! que ce théâtre est bien votre théâtre, Français de la décadence ! Riez en glissant, riez en tombant, riez des rois, des peuples et des dieux ; riez de tout, de la grandeur, de la douleur et de l'honneur ! Je vous regarde rire et cela me plait.

Issus de La Fabrique de crimes (P., Dentu, 1898), ces mots de Paul Féval fils paraissent idéaux pour produire ci-dessous ce que nous retenions depuis belle lurette déjà, c'est-à-dire depuis la réédition dans le cadre de ses "Œuvres complètes" initiées par les éditions Mille et une nuits en 2011, du Rire et les Rieurs du Suisse Henri Roorda.
Cette histoire du rire qu'il faudra bien écrire un jour - il se pourrait que certains soient déjà dessus, avis aux parasites qui foisonnent autour des bonnes idées - passera nécessairement par Le Rire, essai sur la signification du comique (1900) d'Henri Bergson, l'incontournable et très sérieux Bergson, qui écrivait dès la page 4 de son opus :

il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu'à la condition de tomber sur une surface d'âme bien calme, bien unie.

Voilà pourquoi la conception en 1925 de la Fontaine du rire, sise à Boulogne-billancourt (où l'on se marre tant, c'est bien connu...) par Paul Moreau-Vauthier (1871-1936) venait rider la surface étale de la mare. Et question de se marrer, l'inventeur du mètre en caoutchouc Gabriel de Lautrec en connaissait un rayon, lui qui côtoya Alphonse Allais, traduisit Mark Twain, le préfaça à l'aide d'un essai sur le rire, et finit par obtenir le principat des humoristes.
La tradition française remontait loin. Dès 1768, Louis Poinsinet de Sivry avait donné son Traité des causes physiques et morales du rire, relativement à l'art de l'exciter (Amsterdam, Marc-Michel Rey). Il y dévoilait son étonnante première conclusion :

"l'amour-propre flatté est dans tous les cas la source cachée, le ressort constant, en un mot le principe physique et moral du rire."

Son ouvrage qui est "d'un bout à l'autre un écrit raisonné, plein de recherches, de notions, & même de découvertes utiles, & qui n'intéressait pas moins la philosophie que l'art du théâtre", selon l'avis de l'éditeur, est un quelque sorte un des premiers jalons théoriques modernes, quant on dispose, pour la pratique, de tant de sources littéraires depuis l'Antiquité, en passant par Rabelais, Scarron et consorts, sans négliger l'argumentation baudelairienne reprise dans le numéro du Présent (1er septembre 1857), avec des augmentations du grand Charles et sous ce nouveau titre : "De l'essence du rire et du comique dans les arts plastiques".
Mais il y a aussi le critique Adolphe Hatzfeld (1824-1900) dont Jean Royère rapporte en 1920 dans La Renaissance une théorie posthume ("Le rire et l'art")... (à suivre).
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Parce qu'il vous soigne, et comment, l'Alamblog vous avait déjà permis de découvrir dès 2008 et 2009 l'"Étude physiologie sur le rire" de Lemercier de Neuville et le Voyage chez les humoristes français d'Ernest Fornairon (1934), tandis que Le Monde diplomatique diffusait en 2010 cet "Éloge du rire sardonique" de Pierre Rimbert. Désormais, il ne vous manque en somme plus que l’"Éloge du rire", le numéro spécial de la revue Présences de l'alliance culturelle romande où Jean Calvin figurait lui-même en bonne place aux côtés de Roorda, de Cingria et de Töpffer.
Là, vous consaterez qu'il n'set pas un dit un mot du Maddiagramme de Jean Guiri, une curiosité publiée chez Emile-Paul en 1962. Un mets pour amateur, foi de Préfet maritime.

En attendant de plus amples informées... notamment sur Gilbert Keith Chesterton et le Cours préparatoire d'esthétique (1804) de Jean-Paul Richter souligné par Master Cornevin (en août 2014), des détails sur ce



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Henri Roorda Le Rire et les rieurs, suivi de Mon suicide. — Paris, Mille et une nuits, 112 pages, 3,50 €

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samedi 24 novembre 2012

Une épilation maillot et il n'y paraîtra plus !

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Jean-Pierre Andrevon, l'Isérois de la SF française, vient de publier un recueil de nouvelles de poche. Cinq cent vingt-huit pour être exact, des nouvelles qui relatent des historiettes que l'on a tout loisir de développer à partir de la phrase unique qui est servie à nos imaginations et nous plongent, parfois, dans des abimes de réflexion. Ne serait-ce qu'à cause de la taille du cadavre de dieu et de sa fâcheuse bandaison. Passons.

Assez simplement, ces historiettes taillées entre les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon et la "brève développée" de la presse en papier (vous vous souvenez ?), peignent des situations cocasses ou compliquées dont la nature humaine sort drôlement attifée. Certaines proposent mêmes des cas impossibles, fruits monstrueux dont seul un cerveau d'Isère ou de SF pouvait accoucher.

De la zoophilie rampante à l'exploration mammaire en passant par tous les stades de la relation conjugale compliquée, en tout cas inégale — et pas seulement dans les proportions —, le tout épicé de sous-entendus bien tapés, ce recueil devrait faire rire tous ceux qui aiment les histoires de famille — un patrimoine — cachées sous le tapis, ainsi que les peignées infligées aux brutes et aux terroristes de la pensée. Bien entendu, cathos et muslims prennent quelques belles pelles, tandis que les éditeurs du Coran en reliure pleine peau de porc se demandent toujours ce qui a merdé dans la mercatique.

Pince sans rire jaune, noir remueur de couteau dans la plaie, Jean-Pierre Andrevon fait preuve par ailleurs, il faut le signaler, d'une tendance nette à la polygamie, et d'une étrange fascination pour l'épilation maillot. Cette dernière traverse de ses grandes pinces à épiler le recueil comme un fil rouge dépilatoire, et pourtant fort poilant. Pour tout dire, l'épilation maillot est la "Pêche à la truite en Amérique" d'Andrevon.

Pour un Noël familial plaisant, une seule recommandation : Andrevon.


Jean-Pierre Andrevon Nouvelles de poche, 528 récits minuscules. — La Clef d’Argent, 2012, coll. "KholekTh", 136 pages, 12 €

lundi 22 juin 2009

Voyage chez les humoristes français, par Ernest Fornairon (1934)

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Voyage chez les humoristes français

Qu’est-ce que l’humour ?
L’humour, c’est tout simplement cette histoire : Un cafetier malicieux nommé Wertheimer avait commandé à l’écrivain gastronome Curnonsky un certain nombre de pensées pour un distributeur automatique. On mettait deux sous — c’était avant la guerre — dans l’appareil et une pensée en sortait.
Voici celle qui échut au dessinateur Jean Veber : « Tu auras des enfants qui te ressembleront; il faudra le leur pardonner ! » Voilà l’humour.
L’humour c’est encore le fameux mot de Rochefort : « L’Empire Français compte trente-huit millions de sujets sans parler de ceux de mécontentement. » C’est enfin cette petite histoire juive : « Comment, Mme Lévy, vous êtes en deuil ? — Eh bien oui, imaginez-vous, il y a huit jours nous étions à la synagogue, on a laissé tomber une pièce de vingt sous ; mon mari a été tué dans la bagarre. »
On le voit, l’humour est en quelque sorte le sourire de la vérité ; c’est dire qu’il est aussi vieux que le monde.
Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’humour, si vivace et puissant au Moyen Age et pendant la Renaissance, n’est plus aussi apparent, du moins en littérature. Au XVIIe siècle, la littérature est trop solennelle et, au XVIIIe siècle, l’esprit encyclopédique se prête mal à l’humour, s’oriente plus directement vers la satire et le pamphlet.
Le romantisme, lui non plus, n’est pas accueillant pour les humoristes ; cependant, sous le règne de Louis-Philippe apparaît Henri Monnier escorté de Joseph Prudhomme.
A côté de Gavarni, Henri Monnier fut, dès 1830, le prototype de l’humoriste.
A pleines mains, durant des années et des années, Monnier dépensa sa verve et son talent en caricatures mordantes et documentaires. Il créa des « types », et l’un de ces types est immortel comme la sottise humaine dont il reste l’une des synthèses… c’est Joseph Prudhomme.
A Monnier revient l’honneur d’avoir créé cette extraordinaire caricature de bourgeois égoïste, prétentieux, sentencieux, imbécile et bavard qui parle d’autant mieux qu’il n’a rien à dire et dont les mots sont d’autant plus grandiloquents que l’idée en est absolument absente.
« Aucun de ceux qui ont écouté Henry Monnier, nous rappelait le fils de l’un d’eux, n’a pu oublier sa verve intarissable alors qu’il racontait des histoires du temps passé, imitant ceux dont il parlait, depuis Napoléon — dont il mimait le faciès et les gestes — jusqu’à Talma qu’il parodiait merveilleusement.
» Et quand les enfants avaient été bien sages et qu’il se sentait en verve, derrière une tapisserie, avec pour accessoires un collier de cheval ponctué de grelots, un fouet de chasse, un verre pour y tinter les heures et une collection très complète de jurons méridionaux, Henry Monnier leur monologuait : « Un voyage en diligence ». Que tout cela est loin aujourd’hui !… On connaît le solennel contentement de soi de Joseph Prudhomme et les répliques classiques du « Roman chez la portière » et de « Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme » :
« Ce sabre est le plus beau jour de ma vie… Je jure de soutenir, de défendre nos institutions et, au besoin, de les combattre. »
Et à un Anglais cette question :
« Monsieur est d’Albion ? »
A force de jouer sur la scène le rôle de Joseph Prudhomme, Henri Monnier avait fini par ressembler à son personnage. Et ce n’était pas là le moins comique.


Un successeur direct de Joseph Prudhomme, ce fut, il y a quelque trente ans, le « Père Ubu », création fantaisiste d’Alfred Jarry. Alfred Jarry avait une existence assez particulière dont le poète surréaliste André Breton nous a tracé naguère un pittoresque tableau :
« Immuablement revêtu d’une redingote et chaussé de souliers de cycliste, il se tenait digne, dans un café de la rive gauche, devant une absinthe ou une bouteille de stout, quelle que fut l’heure, apportant même, si je puis dire, dans ses dérèglements une discipline et des principes.
» Il parlait alors, d’une voix mesurée, prononçant toutes les muettes et contant, dans un langage châtié, les histoires les plus abracadabrantes, jouant au naturel le rôle d’Ubu lui-même et se vantant d’exploits les plus imaginaires avec un grand sérieux. Il vivait, la plupart du temps, dans une maisonnette qu’il possédait au bord de la Marne ou à Paris, dans un petit appartement de la rue Cassette, faisant la navette entre ses deux logements, monté sur une bicyclette de jour ou de nuit, voire sous une pluie battante.
D’ailleurs, il aimait à se montrer sous l’aspect d’un sportsman. Il se plaisait à raconter les raids qu’il avait accomplis dans le temps le plus court et à une allure dé- fiant celle des meilleurs coureurs.
Un soir, le directeur du « Matin », Edwards, ayant fait abaisser la passerelle de son yacht sur un quai d’embarquement voisin de sa villa, Alfred Jarry dans sa tenue la plus négligée s’avance sur le pont du bateau.
Les dames invitées viennent lui tirer leur révérence.
On s’attable. Au cours du banquet, Edwards fait observer à Jarry qu’il a la mauvaise habitude de trinquer.
« — C’est bon entre gens du commun, mon cher Jarry !
— C’est bien ainsi que nous l’entendons, réplique celui-ci. A la vôtre ! »
De temps à autre, il éprouvait le besoin de venir à Paris se « mettre au vert ». Entendez que l’absinthe et les billards formaient le cadre habituel de ses villégiatures.
« Les antialcooliques sont, dit-il, des malades en proie à ce poison : l’eau, si dissolvant et si corrosif qu’on l’a choisi entre toutes les substances pour les ablutions et lessives et qu’une goutte versée dans un liquide pur, l’absinthe, par exemple, le trouble. »


Vers la même époque, un autre humoriste qui fit fureur, ce fut Georges Fourest, l’auteur de la « Négresse blonde ».
La « Négresse blonde » est un recueil de poèmes funambulesques dans le genre de ceux qui firent florès vers 1890 aux soirées du « Soleil d’or » et qui appartiennent à l’histoire des lettres contemporaines au même titre que « Parnassiculet » et les « Déliquescences d’Adoré Floupette ».
Après vingt ans, ils ont gardé toute leur saveur. Qu’on en juge par ce sonnet :

Au bord du Loudjiji, qu’embaument les arômes
Des tournbos, le bon roi Makoko s’est assis,
Un nigarmga tatoua de zigzags polychromes
Sa peau, d’un noir vineux tirant sur le cassis.

Il fait nuit ; les m’pafous ont des senteurs plus frêles ;
Sourd, un marinneba vibre en des temps égaux ;
Des alligators d’or grouillent parmi les prèles,
Un vent léger courbe la tête des sorghos ;

Et le mont Koungoua, rond comme une bedaine
Sous la lune, aux reflets pâles de molybdène
Se mire dans le fleuve, au bleuâtre circuit…

Makoko reste aveugle à tout ce qui l’entoure.
Avec conviction, ce potentat savoure
Un bras de son grand-oncle et le juge trop cuit.


L’influence d’Alphonse Allais, conjuguée avec celle du « Chat Noir », fit naître une équipe d’humoristes qui pendant plus de vingt ans brillèrent du plus vif éclat danstous les domaines, depuis le dessin et la chronique, jusqu’au roman et surtout au vaudeville et à la comédie vaudevillesque.
Un humoriste qui eut un gros succès à la fin du siècle dernier, ce fut Mark Twain. Il vint à Paris pour y donner des conférences forcément humoristiques. Il contait par exemple ceci :

« Nous étions deux frères jumeaux, mon frère et moi. Rien ne nous distinguait qu’un signe particulier que nous avions chacun de nous, mais pareil. Ma mère me préférait à mon frère et mon père préférait mon frère à moi. On nous mettait volontiers dans le même berceau. Un jour, mon père en voulant embrasser mon frère me prit par erreur et me replaça à l’endroit où dormait mon frère ; et ma mère en voulant me donner des bonbons prit mon frère et le remit à ma place.
» Et depuis lors, ma mère prit mon frère pour moi et moi pour mon frère. Et mon père me prit pour mon frère, et, en grandissant, je n’ai pas su et je ne sais pas encore si je suis mon frère ou si c’est mon frère qui est moi. Voilà ! »

Ces extravagances, débitées avec un flegme imperturbable, avaient un succès considérable en Amérique. Elles en eurent même à Paris où Mark Twain conférencia à l’ambassade d’Angleterre.

L’humour de Willy, de Grosclaude, de Tristan Bernard, de Maurice Donnay et des frères Fischer est d’une autre qualité.
Un de nos confrères a mélancoliquement évoqué le souvenir de M. Grosclaude, il y a quelques années.
« Notre monde actuel, écrivait-il, n’aurait rien compris à ses calembours ; aussi n’en faisait-il presque plus. Il errait mélancolique et un peu amer. Il avait même voulu, en quelque sorte, changer de peau en adoptant le genre sérieux. Il fabriquait pour de lourdes revues spéciales d’énormes articles d’une documentation sans appel et d’une philosophie écrasante. Je le soupçonne d’avoir toute la vie, même en son temps le plus frivole, été en coquetterie avec la gravité. C’est la grande tentation des humoristes.
» La jeunesse d’aujourd’hui l’ignorait presque complètement. Telle que je la connais, elle n’eût d’ailleurs rien compris à ce genre d’esprit. La grande spécialité de Grosclaude et des humoristes de sa génération était le calembour ; or, en dehors de ceux de Willy, qui étaient parfois formidables, ceux des autres semblaient purement mécaniques et souvent ne signifiaient rien du tout. »
Ces mots d’esprit appartiennent d’ailleurs déjà à une époque un peu révolue. Par exemple, Capus répondant à un auteur malintentionné qui lui promet de lui envoyer son dernier livre : « Inutile , cher ami ! Je vais l’acheter; vous saurez que c’est moi. » On trouve déjà cela dans Alphonse Karr ou Nestor Roqueplan.
Et voici un mot de M. Grosclaude sur François-Joseph, dont, à chaque instant, pendant la guerre, on se demandait s’il était mort ou vivant :
« Il est mort ! affirma quelqu’un, et depuis longtemps ; seulement il ne le sait pas, parce qu’on lui cache les mauvaises nouvelles. »


A Maret-sur-Loing, un médecin, le docteur D…, ayant lu un jour un poème de François Coppé intitulé « Le petit épicier », se mêla d’en faire la parodie. Le poème de Coppée commençait ainsi :

C’était un tout petit épicier de Montrouge.
De sa boutique ouverte, aux volets peints en rouge
On le voyait, debout derrière son comptoir,
En tablier, cassant du sucre avec méthode.

Parmi les deux cents vers qui constituaient ce poème, on notait, entre autres, celui-ci :

Et tous les deux, ils ont froid au coeur, froid aux pieds.

Evidemment, c’était là de l’humour involontaire. Le docteur D… écrivit donc, encore sous l’impression de sa lecture, ce sonnet :

LE HOMARD A LA COPPEE.

C’était un tout petit homard des Batignolles ;
Nous l’avions acheté trois francs, place Bréda.
Pour le payer moins cher, longtemps on marchanda :
Le fruitier, coeur loyal, n’avait qu’une parole.

Nous portions le cabas tous deux, à tour de rôle.
En arrivant auprès des remparts, Amanda
Entra chez un marchand de vins et demanda
Un setier — Le soleil dorait sa tête folle !

Puis ce furent des cris, des rires enfantins.
Elle avait un effroi naïf des intestins
Dont, je dois l’avouer, l’odeur était amère…

Nous rentrâmes le soir, peu nourris mais joyeux
Et d’un petit homard ayant fait trois heureux,
Car elle avait gardé les pattes — pour sa mère.



Willy, qui appartenait à la même génération que Grosclaude, et qui est mort ces dernières années, est beaucoup moins connu comme humoriste que pour avoir été le premier mari de Mme Colette qu’il initia à la littérature et à quelques autres arts d’agrément.
Il est mort presque misérable. La guerre, d’ailleurs, l’avait tué, en emportant dans sa tourmente la mode des jeux de mots et de l’esprit. Une époque avait sombré dans le néant.
La figure même de Paris se transformait tous les jours, et Willy n’était plus à la page. La dernière fois que je le rencontrai c’était à Chatel-Guyon, au cours de l’été 1924. Il faisait là une saison pour sa santé, dans une modeste villa des faubourgs. Il traversait, ce matin-là, la place du Casino, un cabas à la main, la rosette rouge à la boutonnière. Celui qui avait mené une existence somptueuse de prince oriental venait tout simplement de faire son marché, comme un petit bourgeois de province. Il portait encore beau, avec son torse bombé, ses feutres clairs et sa fine barbe parfumée; il essayait de lutter, mais le coeur n’y était plus et la foule l’abandonnait, ne faisait plus aucune attention à lui, toute absorbée qu’elle était par le passage en automobile de Maurice Chevalier.
C’est Willy qui nous rapporta cette anecdote, à propos de Catulle Mendès, lequel dominait, alors, de toute son autorité le Boulevard et l’« Echo de Paris » :
« La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blonde, toute jeune, en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux tarabiscotés et qu’il désignait par des périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave Aimard et Mlle de Scudéry : l’idiome d’un Peau Rouge suivant le sentier de la guerre dans le Pays du Tendre.
Et les reporters de l’« Echo de Paris » écarquillaient les yeux, lorsqu’ils entendaient le maître dire à l’aimée, tout en corrigeant ses épreuves : « Mignonne oiselle, si légère que vous vous posez sur une branche de rosier sans la faire ployer, donnez-moi une plume neuve, la mienne crache. »
Or Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en plus noires (le nitrate est d’argent et le silence est d’or) que ce Palikare effilait avec une crânerie très « indépendance hellénique ». Il fallait débusquer ce rival. Bon !
Un soir, à la Brasserie Pousset, l’auteur des « Syrtes » et des « Cantilènes » qui avait déjà bu sans modération chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait aux plus odieuses vantardises, s’affirma ingrisable, appuyant ce dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuveries que Lucy écoutait frémissante d’extase.
Il était déjà ivre de son éloquence, quand Mendès dit, d’une voix douce : « Dans la jolie ville d’Heidelberg, nous autres, étudiants en théologie, nous préparions les soirs de Commers une boisson diabolique : cognac, stout et absinthe. Nul n’y résistait, et je me demande si vous-même… »
Douter de la capacité de Moréas ? Blasphème ! Déjà le Grec appelait à grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope. Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort.
Livide, il dut restituer, et le flot sans honneur de ce trop noir mélange et son dîner. Spectacle sans poésie !… Il perdit, du coup, tout prestige aux yeux de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré, murmurait au machiavélique Mendès, d’un petit air dégoûté :
— Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de semblables pochards. »
Un autre humoriste, dont les personnages, notamment le « Captain Cap », attinrent une popularité quasi légendaire, fut Alphonse Allais, collaborateur plein de verve et de gaité du « Tintamarre » et du « Chat Noir ». A son tour, M. Maurice Donnay y entra, un soir d’hiver, comme il venait de quitter l’Ecole Centrale.
Poussé sur la scène, il dit deux poèmes timidement audacieux dont la verve nonchalante enchanta les assistants. C’était « 14 Juillet » —où se trouvaient ces vers :

Vois-tu ce monsieur qui frétille
Là-haut ? C’est ce bon Gorgibus
Ne pouvant prendre la Bastille
Il en prend au moins l’omnibus.

C’était surtout le fameux « Jeune homme triste » que devait plus tard rendre si célèbre le talent d’Yvette Guilbert :

Du lycée, il suivit les cours
Et fut aussi fort en discours
Latin, que subtil helléniste
Mais ce fut un élève triste.

En droit, il fut reçu docteur
Mais jamais ne connut la fleur
Et encor’ moins la fleuriste
Et ce fut un étudiant triste.

La politique le tenta
Le boulangisme le hanta
Puis il se fit opportuniste
Mais n’en demeura pas moins triste.

Quand il mourut, d’un eczéma
Sur sa tombe, un symboliste
Inscrivit ces mots : « Il fut triste ».

D’autres poètes, comme Jean Pellerin, pastichaient tantôt Victor Hugo :

Votre peuple opprimé qui souffre et vous connaît
Se venge d’un surnom : le serpent à sonnet.
L’Italie agonise et César est occis
On a brûlé Venise, on a pris un taxi
Et le Tchécoslovaque, abominé, honni
Coupe aux champs piémontais votre macaroni.

Tantôt Mme de Noailles :

Chicago est dansante et jongle, enchanteresse
Avec son porc, son or
Ne sachant plus si c’est, en son immense ivresse
Dollar ou bien du porc.



Tandis que certains autres, tel Pierre Mac Orlan, préconisaient l’utilisation des moustiques pour piquer à la machine à coudre ou s’installaient comme entrepreneurs de transports au cerveau.
A côté d’eux les humoristes du dessin et du pinceau ne chômaient pas. A Gavarni, à Daumier, à Cham, a André Gill, succè- dent Forain, Sem, Léandre, Caran d’Ache, Abel Faivre, Albert Guillaume, de Losques, Ricardo Florès et, plus près de nous, Sennep et Gassier. Glanons, au hasard, quelques légendes :
Un homme regarde avec une pitié dédaigneuse une femme à la figure antipathique et revêche. Et l’image de cette femme se reflète dans la glace, ce qui fait murmurer par l’homme :
« Bis repetita placent ! a dit un poète latin qui ne connaissait pas ma femme. »
Un enfant tient une poupée dans la main, et, se tournant vers son père que foudroie du regard une horrible mégère, il lui demande, montrant sa poupée : — Dis papa, c’est mieux, une vraie femme ?
— Regarde ta mère, mon enfant, répond simplement le père, d’une voix suave.
Un homme s’est étendu sur une voie de chemin de fer pour se faire tuer et on le voit, tirant sa montre, et disant avec amertume : — C’est bien ma chance, le train a encore du retard.
Deux dames, portant tous les stigmates de la prochaine décrépitude, se font des politesses au seuil d’une porte :
« Passez je vous en prie, dit Tune, c’est moi la plus jeune ! »
Voici une autre femme qui a déjà pris depuis longtemps sur la ligne de la jeunesse son billet de retour et qui profère en minaudant cette stupéfiante déclaration :
— Oh moi, c’est bien simple, à la première ride je me fais sauter la cervelle ! »
Et ce maître découvrant un de ses invités endormi à l’écart et s’écriant avec indignation :
« Il dort, quand j’ai là un ténor à 350 francs. »
Encore une boutade sur les réceptions mondaines ? Par une porte entr’ouverte, des habits noirs se glissent dehors sournoisement et avec d’infinies précautions. Il s’agit de tromper la vigilance des maîtres de maison. Et cela s’appelle simplement : La porte de secours. Voici un dialogue entre un invité à dîner et le valet de pied qui l’aide à retirer son pardessus :
— Je suis le dernier ?
— C’est-à-dire… on attend encore les huîtres.
Un homme du monde examine un tableau en compagnie de sa femme et de l’auteur de la toile :
« Avec la comtesse, hasarde aimablement l’artiste, on pourrait faire un ravissant portrait.
— Oui, mais cette année j’ai déjà fait repeindre mon auto ! » riposte tranquillement le galant mari.
Combien d’autres seraient encore à citer, mais nous avons voulu simplement rappeler la place qu’occupent et qu’occuperont toujours à côté des humoristes écrivains, dans notre société, les humoristes dessinateurs, mémorialistes parfaits de la sottise de nos contemporains.
« Il y a tant d’imbéciles ! » s’exclamait un personnage d’une comédie de Dumas ; ce à quoi son interlocuteur répliquait simplement : « Comme vous avez raison ! Il y en a même presque toujours un de plus qu’on ne croit. »
Puisse l’auteur de ces pages ne pas avoir donné l’impression d’être celui-là !


Ernest FORNAIRON

La Revue belge, 1er octobre 1934, pp. 64-75.