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mercredi 8 février 2017

Paul Redoux par Gabriel Reuillard (1922)

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Paul Reboux
Conducteur de la Charrette qui "charrie"


Menu, modeste, M. Paul Redoux vous accueille au seuil de sa demeure avec un air de demander pardon d'être très occupé, et on ne d'abord s'il vous invite ou s'il vous chasse du bout des doigts, et, si je puis parler ainsi, du bout des lèvres. Par chance pour le reporter, il y a chez ce Parisien très fin, très averti, sur le visage rond duquel se peignent au cours d'une conversation, tous les tons de la blague, de la gouaille même ; il y a, dis-je, cette bonté supérieures des forts qui tente, par besoin d'harmonie, de faire échec aux injustices de la nature et de la société. Pour employer une expression un peu hardie, puis-je dire que l'on pénètre dans l'antichambre du coeur de M. Paul Redoux avant de pénétrer dans l'antichambre de son appartement. Mais on n'est encore que dans l'antichambre...
M. Paul Redoux connaître trop notre stratégie littéraire — ô Fernand Divoire ! — pour n'être pas choqué par le ridicule d'une interview : "Laissons ces à-côtés sans intérêts, nous dit-il tout de suite. Pour l'artiste, pour l'écrivain, l'oeuvre seule compte, etc..."
C'est entendu. Et c'est pourquoi je ne suis pas venu pour lui parler des oeuvres personnelles connues de tous, qui ont montré la surprenante variété de son talent : "La Petite Papacoda", roman italien ; "La Maison de Danse", roman espagnol ; "Romulus Coucou", roman nègre ; "Chouchou", esquisse sentimentale ; "Trente-deux poèmes d'amour", fantaisies où la sensibilité s'allie à l'art de l'expression la plus juste et la plus osée ; "Les Drapeaux", vaste fresque derrière laquelle il a démonté pièce à pièce le mécanisme de la guerre, "Le Phare", un livre d'épouvante ; "Josette", simple histoire d'un coeur humain sur lequel la vie pèse d'un poids trop lourd, sans parler de ses délicieux "A la manière de... (en collaboration avec Charles Muller) qui sont peut-être, dans l'expression fantaisiste choisie par les auteurs, la plus haute leçon de critique littéraire contemporaine.
Je ne suis même pas venu lui demander de me parler des deux ouvrages qu'il vient de terminer : "Colin, ou les Voluptés tropicales", roman qui se déroule dans le monde des colons et des esclaves à Saint-Domingue, sous Louis XV ; "Trio", essai polygamie à paraître prochainement aux Œuvres Libres.
Cette simple énumération suffit pour prouver surabondamment que M. Paul Redoux a fait exactement le contraire de ce qu'imposait la règle selon laquelle un écrivain doit toujours s'efforcer dans le même sens, créer "son genre", pour connaître la gloire. Est-ce à dire que l'auteur de tant d'oeuvres diverses n'a pas su, n'a pas pu donner sa marque personnelle. Non, n'est-ce pas ? Il a créé le genre prothéiforme (sic), voilà tout ; un genre où à travers la diversité des sujets, se retrouve la qualité, toujours la même, de son observation, de son esprit, la justesse des couleurs qu'il emploie pour peindre ses sensations, ses émotions, ses réflexions devant le septale toujours divers de la nature et de la vie.
En voilà quelques-unes de ces oeuvres qui, seules, comptent, comm nous disait M. Paul Redoux. Mais, en dehors de celles-ci, connues et appréciées de toutes les personnes qui lisent, il en est d'autres que l'on ignore, et c'est pourquoi je suis venu vous en parler.
Sa collaboration à l'oeuvre collectif de "La Charrette" n'est pas la moins intéressante, et peut-être nous apprendra-t-elle de nouvelles choses sur la personnalité de l'animateur que nous surprenons aujourd'hui, chez lui, en pleine action.
Tudieu, la belle église ! La vaste pièce un peu austère de la vieille maison (genre hôtel XVIIe siècle, comme on en voit dans le Marais), dans laquelle M. Paul Redoux m'a fait entrer, m'apparaît dans le clair-obscur du demi-jour qui lui arrive à travers un vitrail, comme une espèce de chapelle. Cette impression ne dure qu'un instant, car je vois tout de suite des meubles très modernes : bureaux américains, casiers, tables de machines à écrire, etc. Suis-je tombé chez un de ces businessmen qui tentent d'imposer les méthodes du taylorisme aux productions les plus fantaisistes - et les plus heureuses — de la pensée ? Non, non. Je suis bien dans une chapelle, dans une chapelle moderne, car c'est sur un arrangement cubiste de petits carrés, rectangles, triangles, losanges rouges, verts et jaunes que joue, sur le mur en face de moi, comme sur une étrange mosaïque, la lumière diffuse du vitrail.
Mais M. Paul Reboux me tire brusquement — et impitoyablement — de ma rêverie : "Vous regardez mon fichier, me dit-il. Il a été construit sur le plan que j'ai établi moi-même. C'est très commode ! Je puis retrouver tout de suite ce que je cherche. Je sais ainsi ce que sont devenus tel projet, tel dessin, tel article qu'on m'a apportés."
Je m'approche et je lis sur les étiquettes polychromes des formules de ce genre :
A. — Manuscrits à lire.
B. — Manuscrits lus. Bons.
C. — Manuscrits lus. Mauvais, etc., etc.
"Parce que j'aime la fantaisie, il ne faudrait pas croire, dit M. Paul Reboux, que je suis ami du désordre, du je-m'enfichisme bohème qui a détourné de certains artistes tant de bonnes volontés, de concours salutaires. J'ai, au cours de voyages en Amérique, en Suisse, en Allemagne, étudié les génies très différents de ces pays. J'y ai pris le goût utile à tout organisateur, de l'ordre, de la méthode, et j'ai essayé de l'acclimater chez nous. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est organiser. L'oeuvre collective m'enchante au moins autant que l'oeuvre individuelle, et c'est pourquoi j'ai tant de plaisir à voir naître le plaisir qu'éprouve le peintre, à donner forme, couleur et vie à sa vision par le jeu des touches successives, les collections que l'artiste a formé le projet de réaliser (et qu elle "Merle blanc" a commencé, d'ailleurs à éditer) :"La Charrette, "qui charrie", et que vous connaissez, puis ces publications en formation : "Froufrou, journal léger qui ressuscitera sous une forme littéraire, la tradition française de la gauloiserie de bon aloi ; "Plaisir, magazine hebdomadaire de luxe, et un renouvellement de la mémorable "Assiette au beurre", sous forme de pamphlets populaires."
De ces publications on ne connaît encore que La Charrette qui, à son dixième numéro, est une des plus étonnantes "réussites" artistiques et littéraires de cette époque. Les images pour grands enfants, je veux dire pour enfants qui peuvent, qui doivent penser - et pourquoi ne pas dire que "La Charrette" les y obllige dans une forme aimable, attachante même ? — constitueront pour l'avenir de véritables archives sociales où les artistes aimeront à s'inspirer comme ceux d'aujourd'hui se sont renseignés par Daumier sur les caractéristiques de l'époque louisphilipparde. Ce n'est pas seulement par l'originalité propre des dessins (les noms des collaborateurs de "La Charrette suffisent à tout dire sur ce point : Bécan, Bofa, Boris, Chas Laborde, Faivre, Falké, Foy, Guérin, Homard, Lucien Laforge, Oberlé, Pavis, Roubille, Sem, etc. etc.) que cette collection mérite d'être appréciée, c'est aussi par l'arrangement, le goût avec lequel ils sont assemblés, présentés et la liaison invisible mais sensible entre chacun d'eux.
Les textes qu'accompagnent et soulignent les images ironiques et vengeresses des gens du Cirgue, des Menteurs, des Gens du Monde, de Ceux de Deauville, des Guetteses de Nuit, du Mufle d'après guerre, des Petits trous pas chers, des Parasites, des Ronds-de-cuir à travers les âges, etc... sont de Mmes Lucie Delarue-Mardrus et Séverine, de MM. Paul Allard, Dominique Bonnard, Gaston Chéri, Maurice Dekobra, Léon Deutsch, Roland Dorgelès, Hugues Delorme, Henri Duvernois, Franc-Nohain, José Germain, Michel Herbert, Charles-Henry Hirsch, Robert de Jouvenel, André Lamenté, Pierre Mille, MIchel-Georges-Michel, Georges Pioch, Pierre Valdagne, Pierre Veber, Fernand Vanderem, etc., etc... C'est assez dire la diversité des talents qui se trouvent réunis là et placés chacun au poste d'attaque ou de défense — de défense, c'est rare — qui convenait à sa spécialité (maniement du canon lourd ou léger, de la mitrailleuse, du fusil, de la grenade ou de la simple baïonnette) et qui contribueront à l'ensemble de la victoire du droit, de la liberté, de la civilisation — pour de bon, cette fois — par la revanche de l'esprit sur la stupidité et de la moralité réelle de la vérité sur l'immoralité foncière des mensonges individuels et collectifs dont notre atmosphère sociale est empoisonnée. Et quelle aisance, quelle grâce, quelle affabilité — quel art attique pour tout dire — dans tout cela !
Si discrète que, d'abord, je ne l'avais pas vue, une forme humaine s'agite — une demi-forme plutôt, car elle m'apparaît coupée en deux par un immense cartonnier — et j'entends tout à coup le bruit sec, métallique du déclic des touches d'une machine à écrire, cette espèce de mitrailleuse de la conversation. Avant de fuir visé par "l'ennemie" qui, derrière son parapet den cartons verts s'apprête à faire feu sur moi, cette vision de guerre m'incite à demander sournoisement à M. Paul Redoux :
— La publication des Drapeaux a tourné contre vous un certain nombre de personnes, n'est-ce pas ? Comment avez-vous réagi contre l'hostilité sourde qui s'est manifestée alors ?
— Je n'ai pas eu à réagir, répond, étonné, l'auteur des Drapeaux. Les faits n'ont-ils pas démontré l'excellence de ce que je préconisais alors ? Les accords Stinnes-Lubersac, utopies il y a deux ans, sont devenus les réalités d'aujourd'hui. Le premier, le plus difficile effort dans le sens de la réconciliation indispensable, est fait. On s'aperçoit déjà que les personnes qui ont osé dire les paroles nécessaires ont eu raison et on n'est pas loin de leur savoir gré du courageux geste accompli. Il faut toujours dire ce que l'on pense ; c'est le péril, mais c'est aussi la gloire de notre profession."
J'échappe au déclic meurtrier de la mitrailleuse de l'appartement, j'échappe à M. Paul Redoux lui-même et pour arriver plus vite, en triomphateur, je saute dans un tax qui me charrie, mais hélas ! moins élégamment que "La Charrette".

Gabriel Reuillard




Le Merle Blanc, 28 décembre 1922.

mardi 5 mai 2009

Gabriel Reuillard (1885-1973)

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Son portrait nous a conquis : quelle charmante face de bon papa ! C’est Gabriel Reuillard (1885-1973), critique littéraire, que nous empruntons aujourd’hui aux amateurs de Remy de Gourmont, tant pour rendre hommage à leur travail régulier que pour les féliciter de mettre à jour, par petites touches, les réserves hallucinantes de l‘Almanach des lettres françaises du compilateur Léon Treich, mine riche s’il en est qui ne parut qu’à deux reprises. Et ils ont fait de Gabriel Reuillard, ami de Gourmont, de Louis Nazzi, et de tant d’autres, un récent sujet de leurs site et liste de diffussion.
Ce qui nous a retenu également, c’est la présence dudit Reuillard aux sommaires de Rouen Gazette, celle-là même où signèrent René Trinztius (né en 1898) et André Renaudin (né en 1900). Ce dernier n’étant pas le plus fameux, nous renvoyons les nautes les plus finauds à tel article en ligne. Nous y reviendrons s’il le faut.
Voici toujours l’article consacré à Reuillard repris de l‘Almanach puis du site Gourmont.



Les Courriéristes

Gabriel Reuillard

Gabriel Reuillard — comme Divoire est le chef des Treize — est le secrétaire perpétuel des Académisards : de même, nous trouverons bientôt sur notre route, Jacques Patin, capitaine des Alguazils, et Raymond Lécuyer, grand maître des Quarante-Cinq.
Né le 30 juillet 1885, à Rouen, Reuillard passa toute sa jeunesse à la campagne, dans la grasse terre normande, humide de ses immenses pâturages. Venu à Paris en 1900, à quinze ans, pour visiter l’Exposition universelle, est laissé par son père chez des parents avec cent francs comme argent de poche, et pendant que l’excellent homme rentre en Normandie, Reuillard « apprend » Paris. Séduit par la grand’ville, il décide, à l’expiration du mois qui lui était accordé, de ne pas rentrer dans sa famille, cherche un emploi dans le commerce et commence à gagner sa vie. A cette époque, il rêvait de devenir comédien. Il obtient d’ailleurs des succès parmi les amateurs du onzième arrondissement, mais échoue aux examens d’admission du Conservatoire et plaque là le fard et les bâtons rouges. Reste dans le commerce jusqu’à son service militaire (deux ans au 106e régiment d’infanterie à Châlons-sur-Marne, où sa réputation d’antimilitariste lui vaut maints déboires et plus d’une brimade). Rentre à Rouen où il débute dans le journalisme à Rouen-Gazette. N’y reste qu’un an, et reprend le chemin de Paris. Fait la connaissance de Jules Renard qui l’encourage et le fait engager en 1912 à l’Odéon, direction Antoine, où pendant deux ans il joue quelques petits rôles et fait des tournées. Louis Nazzi lui prend, à Comœdia, sa première chronique ; G. de Pawlowski la remarque et pousse le jeune écrivain qui devient secrétaire de rédaction des Hommes du jour (où il publie des contes, des essais, des critiques dramatiques, des chroniques politiques, etc.) ; c’est là, soit dit en passant, qu’il ouvre son premier courrier littéraire (avec Louis Nazzi), un courrier hebdomadaire intitulé Vlà le facteur, et signé les Treize.
Quand Almereyda fonde son Bonnet rouge, Reuillard y commence un courrier quotidien le Jardin des piqûres qu’il signe Le Râtisseur.
La guerre. Mobilisé au 39e régiment d’infanterie, se ballade pendant vingt mois d’Artois en Champagne. Est fait prisonnier en juin 1916 devant Douaumont et reste en Allemagne jusqu’à l’armistice (camps de Darmstadt et de Fauberbischofsheim). Du front, il envoie de nombreuses chroniques au Bonnet rouge, au Journal du Peuple, aux Hommes du Jour : beaucoup sont d’ailleurs censurées de la première à la dernière ligne. Est un des premiers à publier des reportages sur la guerre de tranchées. A la croix de guerre, mais, signe caractéristique, ne la porte pas.
Après la guerre, reprend sa collaboration régulière aux Hommes du Jour, au Merle Blanc, à l’Humanité. Fonde et rédige le courrier littéraire de l’Internationale : La plume entre les dents, qu’il signe « Les Cannibales ». Depuis la création de Paris Soir, dirige le Petit Mémorial des lettres que tiennent brillamment les Académisards. Qui sont les académisards ? le secret n’est pas moins jalousement gardé que celui des Treize : citons cependant Charles Chassé (qui est aussi un des Alguazils), Frédéric Lefèvre, J. Robertfrance, Noël Garnier, R. Salomon, etc.
Gabriel Reuillard a fait jouer à l’Odéon en 1921 quatre actes qui ont eu un vif succès, Notre passion (en collaboration avec René Wachthausen). Il termine quatre autres actes avec le même collaborateur : l’Egale qui sont reçus par Gémier.
Si nous posons à Gabriel Reuillard, les questions que nous avons déjà posées à Divoire et à Deffoux :
— La publicité littéraire, nous répondra-t-il, la publicité littéraire telle qu’elle est faite aujourd’hui ne m’indigne pas. J’en pense ce que Léon Werth nous a dit qu’il pensait des représentations de l’armée du Salut, avec leur vague air de fête foraine : « Si j’étais certain de détenir la vérité, écrivait-il en substance, je n’hésiterais pas à assembler les hommes au coin des rues, à les rappeler à coups de piston, de trombone, de tambour ou de grosse caisse, pour leur révéler cette vérité. » J’entends par là qu’un bon livre mérite toutes les publicités. Mais qu’est-ce qu’un bon livre ? Et mon bon livre sera-t-il le bon livre du voisin ? Deux critiques, avec leur tempérament différent, leur culture différente et leur conception différente ne s’entendent pas sur le même livre. Et c’est pourquoi dans l’impossibilité où nous sommes de faire la preuve par neuf de l’excellence de notre jugement auprès de la masse, il faut, à l’image des apôtres de l’armée du Salut, saisir la grosse caisse et le tambour, emboucher le piston et le trombone, grouper la foule enfin et lui crier le nom d’un auteur, le titre d’un ouvrage : Dubonnet, Dubonnet, Dubonnet, Dubonnet. Des kilomètres de bandes Dubonnet ! Et le badaud commande un Dubonnet. Pourquoi par le même procédé ne lui ferait-on pas boire demain un Clos-Vougeot ?

Léon Treich dir., Almanach des lettres françaises et étrangères (Paris, Georges Crès, vendredi 15 février 1924, p. 181).