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jeudi 21 septembre 2017

La littérature ? laisse tomber...

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Durant plusieurs années de critique littéraire, Éric Chevillard a souffert ce que souffrent les lecteurs qui se trouvent obligés de lire des livres frelatés. C'est pas une sinécure mais il a trouvé un remède à tant de souffrances, et une manière de vengeance souriante.
Pour lutter contre une grave dépression qui l'aurait probablement conduit à une terrible remise en question de son être, forcément, il a entrepris de noter les plus beaux morceaux de phrases que des esprits embrumés ont couché un jour sur le papier, que des éditeurs négligents n'ont pas jugé étranges et que des correcteurs endormis ont laissé passer. De beaux morceaux, vous allez voir ça... C'est un peu ce que Régis Messac nommait les "Dents de vautour et mains de serpent ", c'est-à-dire des grosses inepties ou des audaces particulièrement niaiseuses.
La somme de ces subtils morceaux de bravoure destinés aux gourmets les plus pervers, il les a réunis et nous en présente le bouquet dans un livre conçu comme la défense de la créature Prosper Brouillon, le fameux auteur d'immarcescibles best-sellers à répétition auquel il attribue la totalité de ses trouvailles.
% Un échantillon ?

Emma Besuchet "avait une voix douce qu'accentuait encore un fort accent vaudois"

Tout en prétendant faire l'éloge de ce monstre de Prosper Brouillon, Chevillard le narquois parvient à souligner les dérives d'un milieu éditorial sans colonne vertébrale, tout en se payant le luxe d'égratigner le milieu "germano-creusois", mixte amer et jaloux composé des snobs de la Rive gauche de Paris et des locaux de tous poils. Outre que ce concept va probablement marquer les esprits et s'enraciner, c'est un régal de dérision, et probablement aussi d'autodérision.
Bien sûr, Chevillard ne cite pas (par pure humanité) les auteurs qu'il a épinglés dans ce bestiaire du style. Mais rien ne nous empêche de donner ici quelques noms retrouvés après rapide enquête. Les mauvais auteurs de la décennie naissant sont, comme on pouvait s'y attendre, moitié niais, moitiés insignifiants : Denise Bombardier, le poids lourd de l'esprit, Joël Kerviel, Eric-Emmanuel Schmitt, Alexandre Jardin, Jean Teulé, Eliette Abecassis, Frédéric Beigbeder ou Yasmina Khadra, etc.

Le conseil du Préfet maritime est par conséquent le suivant : plutôt que de vous embarquer dans un livre frais susceptible de n'avoir pas été "vérifié" par le personnel chargé de sa publication, ou d'investir une fois encore dans la littérature américaine (vous n'en avez pas marre ?), réclamez à votre libraire ce pamphlet souriant et faites-en un best-seller à son tour.

Prosper Brouillon en serait vengé.
Et les lecteurs avec lui.



Éric Chevillard Défense de Prosper Brouillon. Illustrations Jean-François Martin. - Lausanne, Noir sur Blanc, 2017, "Notabilia", 101 pages Paru le 14 septembre 2017

mercredi 17 octobre 2012

Croquis de Cescosse (à part soi)

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Présent chez les libraires depuis 1997 avec recueil de nouvelles et romans (Le Dilettante, Flammarion), Jean-Pierre Cescosse s’est autorisé l’essai. Les essais doit-on corriger immédiatement puisque ses Croquis convoquent des sujets qui mettent en évidence la grande variété des préoccupations d’un littérateur d’aujourd’hui. Soit des sujets bigarrés, nécessairement esthétiques, politiques et, puisque l’auteur ne vit pas dans une grotte solitaire, sociologiques. Qui pourrait nier que la chose artistique est toujours objet de clans et de dogmes ?

"J'ai confiance dans les capacités de nuisance de la littérature. La littérature existe pour nuire à la bêtise. La littérature est là pour nous empêcher de nous effondrer sous ses coups."

Depuis la question générale, et très générationnelle, du « débouché » de la littérature, de son autorité, de son utilité – Cescosse évoque Chomsky et Herman d’emblée (De la propagande médiatique en démocratie) –, à la défense de Frédéric Beigbeder en passant par un portrait imaginaire de Cioran, une réflexion sur Georges Perros ou sur la difficulté d’être un « produit de la civilisation perfectionnée » à l’exemple de Chamfort – lequel ne parvint pas à « allier le sarcasme de la gaieté avec l’indulgence du mépris » et rata son suicide de septembre 1793, ces Croquis, plus ou moins rapides, témoignent d’un esprit de fier lecteur, celui qui ne se déprend pas de son indépendance. On s’en convainc lorsque est analysée avec mesure la position de Philippe Murray gouroutisé à titre posthume, ou ces pensées ténues qui chez l’écrivain voit un citron, ou chez l’Homme une bête bien commune : « Au bout du compte, qu’aurons-nous fait d’autre que bêler dans le parc humain, en quête de femelles, de proies et de rivaux ? »

Jean-Pierre Cescosse développe un art du quant-à-soi qui s’exprime selon plusieurs modalités, celle de l’humour n’étant pas la moindre lorsqu’il est question de Nietzsche, puis, plus rare, celle de l’empathie, justement celle qu’on n’attend jamais. C’est l’un des charmes de ses petites chroniques, de ses petits essais, pistes d’envol des idées. Envolées dans un tel recueil, elles proposent une manière d’aborder l’homme Cescosse in vivo, ainsi que le lecteur qu’il est, d’humour plutôt doux pétri.



Jean-Pierre Cescosse Croquis. Essais. - Londres, Aden, 207 pages, 20 €




Illustration du billet : Georges Rochegrosse.