L'Alamblog

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mardi 18 avril 2017

Superior stabat lupus

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Le marché de la Poésie approche à grands pas. Il est donc temps de vous appâter avec quelques beaux livres frais.
Nous commençons par le premier recueil de Leonardo Sciascia (1921-1989), le Sicilien qui donnait en 1950 ses premiers poèmes en prose, inspirés d'Esope au sujet de la dictature fasciste qui venait de relâcher son étreinte.
Pier Paolo Pasolini, séduit, en avait fait l'article, et l'on retrouve son commentaire dans le volume produit par la maison Ypsilon.
D'une simplicité frappante, ces fables n'usent guère de préceptes moraux : elles n'énoncent rien que les effets de la force brutale. Comme des haïkus de la férocité, elles placent sous nos yeux l'homme et la brute, la corruption de la puissance et celle de la peur, le déshonneur des politiques et des brutes.
Beau et imparable.


Leonardo Sciascia Fables de la dictature. Édition bilingue italien-français Traduction de Jean-Noël Schifano. Postface de Pier Paolo Pasolini, - Paris, Ypsilon, 80 pages, 15 €

dimanche 20 avril 2014

Au-delà du zéro (la fiction des dieux)

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Depuis son premier roman, Archéologie du zéro, Alain Nadaud nous a habitué à des livres construits et nourrissants, qu'il s'agisse de fictions ou d'essais. Et puis, il y a quelques années, un grand tournant s'est présenté à lui. Pour être clair, il lui est arrivé ce qui devrait arriver à beaucoup d'entre nous : la perte de la foi dans la fiction. La qualité des rentrées littéraires et des auteurs montés au pinacle ne sont pas pour lui donner tort. Quand bien même on se pencherait sur le cas des vieilles gloires françoises encore vivantes, et certaines pour longtemps encore, il n'y a pas lieu de faire les fanfarons. Bref, l'industrie papetière ne lui donne pas tort en donnant forme de livres à des textes sans grâce. Pour dire les choses autrement, beaucoup d'élus, peu d'élan.

Alain Nadaud s'est donc tourné vers l'essai et, hors un programmatique D'écrire j'arrête (Tarabuste, 2010) — voilà de l'original ! — et un Journal du non-écrire (Tarabuste, 2014) au titre paradoxal qui raconte ce parcours d'écrivain "repenti" (catégorie honorable s'il en est), il s'y cantonne. Paraît aujourd'hui Dieu est une fiction, un Essais sur les origines littéraires de la croyance qui s'ouvre sur cette sentence de Paul Veyne qui va mettre tout le monde d'accord...

Croire, c'est obéir.

Et Maxime Rodinson ajoute

La capacité des hommes à se duper eux-mêmes est infinie.

"Pour une mystique de l'athéisme" conclue ce volume éclairant, revenant sur des traces que beaucoup ont déjà suivies, mais sans doute pas à la façon d'Alain Nadaud qui s'appuie sur les contes anciens pour expliquer les fariboles d'aujourd'hui. Ou les fables que nous servent les clergés de toutes robes.

Ainsi expose-t-il qu'avec la Trinité, cas manifeste de tératologie, "A la candeur des paraboles succède la quadrature du cercle théologique ! Car si la solution d'une monade trine qu'est Dieu apparaît sur le moment inespérée, elle ne tarde pas, à peine énoncée, à devenir le talon d'Achille de la foi nouvelle". Et comment !
Tous n'avalent pas la pilule : le prêtre Arius est condamné dans son opposition à ce principe aberrant par la concile de Nicée, mais sa propre "hérésie" va se perpétrer en Orient et les Barbares durant plusieurs siècles, scindée elle-même entre homoiousiens, homéens, et autres pneumatomaques — ceux-là refusent la divinité de l'Esprit Sain -, chacun y allant de sa petite doctrine... fictionnelle, forcément fictionnelle.

A travers une étude des textes et des discours depuis les origines de cette fiction qui ressemble fort à de l'autopersuasion (Méthode Coué ?) et, indéniablement, à de la manipulation d'esprits faibles, quand bien même existe un "besoin de croire" qui n'excuse rien, le livre d'Alain Nadaud est une très belle manière de retrouver le fil de ces histoires abracadabrantes qui ont fini par cristalliser en êtres tutélaires surplombants l'humanité depuis les âges promotifs de l'animisme et des polythéismes fabulants.

Pour se remettre à niveau sur ces questions qui fondent nos civilisations (personne n'est épargné !), c'est le livre captivant autant réjouissant, doublé qui plus est d'un authentique manuel de révision des plus grands classiques de la manipulation.




Alain Nadaud Dieu est une fiction. Essai sur les origines littéraires de la croyance. — Paris, Serge Safran, 285 pages, 19 €