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lundi 2 septembre 2013

Le Livre du trottoir (et autres lieux)

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Afin de poursuivre leur promenade, les lecteurs de l'Histoire de la merde de Dominique Laporte (Christian Bourgois, 1978 ; 1993 ; 2003) peuvent désormais se procurer Les Urbanités parisiennes au XVIIe siècle. Le Livre du trottoir de Daniel Vaillancourt qui, depuis l'érection du premier trottoir (sic) en 1608, au Pont Neuf, s'intéresse à la redéfinition de la rue, de ses matières et de l'être humain.

Paris redessine alors son urbanité, se délestant, virtuellement, de ses aspérités. Dans l’espace symbolique, le carrosse se substitue ainsi au cheval et aux piétons. Entre l’entrée d’Henri IV (1594), la nomination de Sully comme Grand Voyer (1599) et l’institution du Lieutenant général de Police (1667), Paris s’est enrichi de nouvelles figures. Prenant en compte les modifications de la rue, cet ouvrage interroge les relations entre les formes urbaines et les formes discursives, entre l’urbanitas, manière de dire et d’être, et l’urbanité, manière d’occuper et de penser l’espace des villes.


Chez le même éditeur, d'autres voyages en territoires à explorer :

Imager la Romancie. Dessins de Clément-Pierre Marillier pour Le Cabinet des fées et Les Voyages imaginaires (1785-1789) (580 pages, 50 €, 16 septembre 2013)

À la fin du XVIIIe siècle, les collections romanesques illustrées contribuent au grand inventaire patrimonial des objets de savoir et des genres littéraires. Les anthologies du Cabinet des fées et des Voyages imaginaires, éditées par Charles-Joseph Mayer et Charles-Georges-Thomas Garnier, s’accompagnent de planches commandées à Clément-Pierre Marillier (1740-1808). La production éclectique du dessinateur – des Illustres François à la Sainte Bible, de Dorat à Raynal, des Œuvres de Prévost aux romans troubadour du comte de Tressan – permet de retracer une tradition d’illustration moyenne à diffusion assez large. En regard de l’ambition historiographique et diachronique des préfaces, les tableaux gravés de Marillier, autre espace de médiation, révèlent une culture visuelle, tracent l’horizon du lecteur de féeries et de romans, reflètent et magnifient l’univers du souscripteur des volumes. Il s’agissait donc de tenter une approche plurielle du rapport privilégié que l’illustration entretient avec le texte dans les livres à gravures aux XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que de leur réception et de leur consommation. (...) un parcours d’émerveillement et un outil de travail. aux enjeux des fortunes que connaissait alors.

Le volume comprend une mise en contexte, un ensemble d’études thématiques et un catalogue complet des illustrations. Le corpus, inédit à ce jour dans son intégralité, comprend, outre cinq frontispices, un ensemble rare de 196 lavis originaux et plusieurs dessins non retenus.

Et un nouvelle édition de De l’institution du prince (1606) de Jean Héroard, par Bernard Teyssandier (300 p., 24 €)

Auteur d’un traité sur les os du cheval paru en 1599, Jean Héroard (1551-1628) est chargé par Henri IV de la santé du dauphin dès le 27 septembre 1601, jour de la naissance de l’enfant au château de Fontainebleau. Le médecin s’acquitte scrupuleusement de sa tâche jusqu’en 1628, comme en témoigne le volumineux Journal qu’il rédige jour après jour durant près de trente ans. De l’institution du prince constitue le pendant public de cette somme monumentale, du moins pour la période allant de 1601 à 1608. En six matinées, sous forme de six promenades, Héroard dresse le portrait idéalisé du futur Louis XIII en exposant ses vues en matière d’enseignement. Fort de son expérience de praticien, il revendique un statut de pédagogue. Le caractère personnel et intime de la relation entre le maître et le disciple, obéissant au modèle de la direction spirituelle, module déjà dans ce texte la sensibilité éducative qui se retrouvera chez Fénelon à la fin du siècle.




Daniel Vaillancourt Les Urbanités parisiennes au XVIIe siècle. Le Livre du trottoir. - Paris, Hermann, Collection "République des Lettres", 326 pages, 28 €


lundi 19 septembre 2011

De l'art dépouillatoire

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Laissez-la vous faire les poches de la tête !

Céline Minard crée l'événement de la rentrée littéraire 2011 avec deux nouveaux livres plébiscitées par les lecteurs, par les libraires et par la presse. Évidemment — et c'est une preuve complémentaire de qualité — le jury du Goncourt passe à côté, allègrement.

Avec Les Ales, cosigné avec l'artiste Scomparo (aux éditions Cambourakis) où folâtrent des fientes (sic) balancées comme des fées — modèle Robert Kirk — et So long, Luise (aux éditions Denoël), lettre d'amour testamentaire d'une vieille roublarde, Céline Minard renouvelle la démonstration de ses capacités à créer de la fiction de la manière la plus libre et la plus désinhibée.



Céline Minard et Scomparo Les Ales. - Paris, Cambourakis, 96 pages, 16 € Parution le 7 septembre.


Rappel
Céline Minard So long, Luise. - Paris, Denoël, 250 pages, 17 €


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mardi 30 août 2011

La Jactance selon Minard

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A ce qu'il semble, la critique qui s'imprime n'a guère fait de progrès ces derniers temps.
Étonnamment, et même très étonnamment... ne sommes-nous donc pas embarqués dans un monde qui progresse, qui avance, qui fait toujours mieux ? Étrange exception que ce champ d'activité rédactionnelle réputé d'intelligence et de savoir, voire d'instinct, qui donne l'impression de patauger dans la convenance et la logorrhée plutôt que de permettre l'illumination des esprits, ou, plus modestement, leur information.
C'est la parution de deux livres de la brillante Céline Minard, So long, Luise et Les Ales qui nous fait nous interroger de la sorte - et songer par devers nous que les lecteurs sont souvent beaucoup plus pertinents que les professionnels du donnage d'avis. Parce que ça ressemble beaucoup à ça : de la tentative de trafic d'influence par des cerveaux mous, et indifférents, au fond, à ce qu'est la littérature.
Pour les avoir lus attentivement, nous savons que ce qui a été signé Macaron et Coussin témoigne d'une incapacité à lire assez dramatique. Et on n'a pas osé faire le tour de la presse nétique... C'est embêtant tout de même quand on est "critique littéraire"'. Cette incapacité est d'autant plus troublante que les livres de Céline Minard sont aussi francs du collier que nets de talent et de problématiques. Comme d'habitude (voyez Bastard Battle, Olimpia ou Le Dernier Monde), on tombe dedans et on court. On est refait, on est eu, on galope, on est stupéfié : elle a osé !

Une fois encore, elle a osé !

Oui, il fallait s'y attendre : Céline Minard ose et c'est le moindre de ses charmes. Ajoutez à cette audace de fictionneuse l'humour, une morgue souriante, une culture étendue, un esprit joueur et le sens combinatoire très développé, vous obtenez des proses ambitieuses, fortes, originales. On ne voit d'ailleurs guère quel autre créateur serait aussi puissamment innovant chez les auteurs français d'aujourd'hui (mais nous sommes prêts à lire tout opus qui nous serait conseillé).

En substance, et techniquement parlant, So long, Luise est un roman sous forme de lettre testamentaire et Les Ales, une "chasse-galerie" (nous allons y revenir). Dans le premier, une vieille écrivain internationale écrit une dernière lettre à son amante où elle éclaire quelques pans obscurs de son existence ignorée, où elle fait le point sur certains épisodes de sa vie, où elle lui rappelle les plus extraordinaires moments qu'elles ont traversés. D'un braquage à un sabbat gastronomico-clastique en pleine nature, on avance de surprise en surprise, d'autant qu'il faut ramper en passant par les tunnels fréquentés par Alice. Y vivent des peuplades souterraines d'origine assurément utopiques dont la narratrice confie avoir pris le commandement par astuce...

Il faut dire qu'elle est rouée, la vieille escroque. Elle a vécu de vols et de combines autant que de droits d'auteur, par jeu et par nécessité de faire bouillir la marmite d'ailleurs - et elle est sacrément fine gueule ! Le récit de ses braquages est tout simplement épatant : elle a mis au point une méthode à elle, nommée "la jactance", un art oratoire (et dépouillatoire) qui consiste à interloquer ses victimes à coup de récit à tendance mythique, grandement fictionnel voire fantastique. C'est, du reste, le coup qu'elle nous a fait à nous aussi, lecteurs que nous sommes, en donnant à ses récits une profondeur "grand large", si l'on ose dire. Car son mode opératoire tout problématique interroge la réalité mais encore la littérature - et c'est cela qui, justement, rend les deux livres particulièrement intéressants. Avec Les Ales, Céline Minard donne à la parole un pouvoir étourdissant, pour ne pas dire chamanique, ravissant, au sens étymologique, subjuguant. Et par ici la monnaie !

Second livre signé Céline Minard de cette étonnante rentrée, Les Ales a été conçu à quatre mains avec l'artiste scomparo. Dans une imbrication subtile avec le roman, c'est une "chasse-galerie" comme vous n'en avez jamais lue, un long fleuve de créatures issues des marais de la Brenne, dans le Centre. On y retrouve cet usage magistral de la parole prenante qui, déjà, donnait le tempo de Bastard Battle et d'Olimpia.

De cet étourdissant spectacle, on a deviné les prémices dans So long, Luise, lorsque les deux amantes visitent les territoires souterrains de leur ermitage. Mais ici, c'est une "jactance" mise en pratique vraiment, et celle-ci nous plonge au cœur de la périlleuse République mystérieuse des elfes, faunes, fées... du pasteur écossais Robert Kirk.

Pour bien faire, il faudrait user de citations pour vous éclairer encore. Nous y reviendrons dans les jours qui viennent. Après tout, nous ne sommes pas limités ici par les bords de la page... Mais vous pouvez aussi filer du côté de la première librairie venue...



(1) Robert Kirk (1641?-1692) République mystérieuse des elfes, faunes, fées et autres semblables. Traduit de l'anglais par Rémy Salvator, P., Bibliothèque de la Haute Science, 1896 ; Courbevoie, Durante, 1998, 22 €


Céline Minard So long, Luise. - Paris, Denoël, 250 pages, 17 €

Céline Minard et scomparo Les Ales. - Paris, Cambourakis, 96 pages, 16 € Parution le 7 septembre.


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