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lundi 13 février 2017

Giacometti, les araignées et les éclats de couleur

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On se souvient du plaisir qu'avait constitué la parution des Ecrits d'Alberto Giacometti chez Hermann au début des années 1990. Voici que la maison, d'accord avec la fondation Alberto Giacometti, en publie une partie par fragments en quatre petits livres. On y retrouve des notes, des proses, des fruits d'entretien. C'est comme Giacometti, à la fois frais et fragile, audacieux et respectueux des formes.
On trouve en particulier Le Rêve, le sphinx et la mort de T. quelques pages assez intrigantes. Elles datent de l'époque où les surréalistes le poussent à mettre sur le papier ses rêves, assez élaborés. On trouve aussi ce que l'on peut appeler des ex voto et des credo, des programmes révolutionnaires de créateur, des poèmes parfois mono- ou bissyllabiques (Lulu) et cet étonnant "Eclat de sphère de la pomme d'or"

Eclat de sphère de la pomme d'or dans la lumière


Pieds de chaise, bois qui saute en éclat arraché
Respiration, dans la rue (avenue du Maine) en face du cinéma,
(les affiches de toutes les couleurs les plus violente)
un chien bas, bris, sale et frisé marche lentement le long du mur,
de l'autre côté deux yeux de lumière le regardent,
dans un manteau brun une femme passait au même moment derrière l'iris des yeux
mais il restait la dalle vide et grise,
dans la devanture du soleil la corbeille en paille tressée
les pas suivais sur le trottoir qui tourne dans la rue à côté,
l'autre toute ouverte en face, dans la neige sur une place le cou avance nouvelles bottine le doute à un mètre cinquante des pavés sur la verticale
l'horizontale, largeur des épaules 80.
mais le rire voilé qui fuit vite et disparaît devant nous à l'horizon son écho résonne immédiatement à l'oreille.



Alberto Giacometti Je fais certainement de la peinture - Paris, Hermann/Fondation Alberto Giacometti, 64 pages, 8 €
Notes sur les copies. - Paris, Hermann/Fondation Alberto Giacometti, 61 pages, 8 €
Le Rêve, le sphinx et la mort de T. - Paris, Hermann/Fondation Alberto Giacometti, 61 pages, 8 €
Pourquoi je suis sculpteur. - Paris, Hermann/Fondation Alberto Giacometti, 64 pages, 8 €


vendredi 15 juillet 2016

L'Esthétique de la laideur (1920)

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Émile Malespine (1892-1952), médecin de formation, fut un personnage de l'avant-garde lyonnaise, notamment en dirigeant la revue Manomètre. Il eut aussi le temps de créer le Théâtre radiophonique de Lyon-PTT, le Théâtre ciné-club du Donjon et de réaliser plusieurs films d'avant-garde dont un sur le "Palais idéal" du Facteur cheval.

L'Esthétique de la laideur

Je parle sérieusement. Ne criez pas au paradoxe, avant de m'avoir entendu. L'esthétique de la laideur : ce n'est point une boutade. Je veux vous le démontrer par a+b.
Pour savoir ce que c'est que le Beau, inutile de demander l'avis des philosophes. "Ils ne vous répondront que par du galimatias" disait VOltaire. Je craindrais de faire de même en essayant de donner une définition du io kalon.
Est beau ce qui plait, ou plait ce qui est beau. Dilemme dont il est difficile de sortir. Je vous laisse résoudre le problème ; je neveux pas comme l'âne, rester perplexe entre le foin et l'avoine. Aussi je me hâter d'entrer dans le vif de mon sujet.
Est beau tout ce qui produit en moi une émotion esthétique. Je n'ai rien défini ; je l'accorde, mais, tout le monde m'a compris. Il suffit pour cela d'avoir au moins une fois éprouvé une émotion esthétique, et, c'est le cas de la plupart des gens, une chose vous a plu ; elle est belle ; peu importe le reste.
Quelle est la cause et la nature de cette émotion ? C'est là un autre point du problème.
Eh bien ! N'avez-vous jamais éprouvé d'émotion esthétique en présence de choses laides ?
La beauté est-elle inséparable de l'harmonie ? J'en doute.
Je ne crois pas qu'on puisse sur ce point se contenter du canon de la statuaire antique. Tout ce qui ne répondrait pas à certaines formes et à certaines proportions définies données par les anciens, serait laid. Voyez la Vénus de Milo ou l'Apollon du Belvédère, comparez. Point de beauté en dehors de cela.
L'expérience nous prouve le contraire. C'est là l'essentiel : l'inharmonique plaît.
Mais alors, dira-t-on, où placez-vous le critérium de l Beauté ? Vous admettez que le goût dépend du tempérament, de l'éducation, du milieu - le goût, c'est-à-dire la conception que nous avons de la Beauté. D'accord, mais si le beau est subjectif, ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Alors pourquoi disputer sur la Beauté ou la laideur : une chose est belle ou laide, il n'y a pas de milieu. SI ce qui est beau chez les Papous est laid chez nous, peu m'importe ; point n'est besoin d'user d'une antithèse. Vous trouvez beau ce que les autres trouvent laid, voilà tout.
Ce n'est pas de cette relativité de la beauté que je veux parler. Il ne s'agit pas non plus de l'impression qu'on peut avoir de trouver belle une chose que l'on sait que la majorité des gens trouveront laide. Non. Je veux parler d'une chose que l'on trouve belle, parce qu'il y a en elle un élément de laideur.
Me comprenez-vous ? S'agit-il d'une plastique féminine : on sent qu'elle est laide et pourtant un je ne sais quoi de bizarre, d'inharmonique, vous plaît en elle. Vous la trouvez belle et laide à la fois.
Distinguons, vont dire quelques-uns, il s'agit là d'attirance physique de désir sexuel, et no d'émotion esthétique. Sur ce point, je leur répondrai plus loin. A l'appui de mes dires, je trouve dans l'histoire de l'Art, des époques entières qui se sont inspirées de cet élément de laideur dans l'art. Et d'abord, le style grotesque en est une preuve évidente. Voyez les gargouilles de nos vieilles cathédrales gothiques. Admirez ces animaux apocalyptiques, ces têtes diaboliques. Vous les trouvez beau. Je sais bien que Voltaire disait que pour le diable, le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue". Beaucoup de gens alors ressemblent à Satan.
Croyez-vous les magots de Chine dénués de tout élément esthétique. Ils sont beau dans leur laideur et la plupart des œuvres artistiques de la Chine et du Japon sont dans le même cas. N'allez pas me dire que c'est parce que nos goûts diffèrent de ceux des Mongoliques, que ce qui est beau à Pékin ne l'est pas à Paris.
Pourquoi notre art s'est-il donc japonisé depuis quelques années ? Ces choses bizarres, inharmoniques, extraordinaires, extravagantes (employez le mot que vous voudrez) nous ont charmé : elles sont belles dans leur laideur.
Et puis, je parlais tantôt d'un élément sexuel dans l'art. C'est chose indéniable. Il n'y a que les critiques d'art pour ignorer cet important facteur. La vie sexuelle joue en nous un rôle considérable. Une foule d'émotions sexuelles s'agitent dans notre subconscient. Sans que nous nous en rendions bien compte nous agissons ou plutôt comme dirait Malebranche, "nous sommes agis" par ces éléments sexuels. Les éléments esthétiques ne sont le plus souvent qu'une idéalisation, une "sublimation" de nos tendances sexuelles. Un concours organisé naguère par un quotidien fournit une preuve de ce que j'avance. Il s'agissait d'esthétique ; ou du moins c'était la prétention du concours. Quelle est la plus belle femme de France ? Eh bien ! la plupart des candidates avaient eu soin consciemment ou inconsciemment de mettre le plus possible ans leur jeu cet atout sexuel. Elles avaient posé en décolleté, en demi-déshabillé, et même dans des postures les plus lascives.
Donc, puisque cet élément sexuel dans l'émotion esthétique est une chose non douteuse, demandez à un Baudelaire quel élément esthétique trouvait-il dans ses courtisanes fanées et vieillies ? Pourquoi un Lamartine qui chantait Elvire et le Lac ne dédaignait-il pas les servantes d'auberge ? Je me rappelle qu'un de mes amis récemment, me contait l'impression profonde que faisait sur lui le matin, des bonnes de café, qui, les paupières encore bouffies, la tignasse ébouriffée, le corsage sale et chiffonné, rôdaient autour de lui, encore saoûles de sommeil.
Remarquez que dans tous les cas, c'est quelque chose d'inharmonique, d'inaccoutumé qui attire.
Je sais bien que des gens vont crier, au nom de la saine tradition. Trouver de la beauté dans la laideur, est pathologique, vont dire les savants en robe.
Pathologique, je ne vous entends point. Tracez-moi des limites entre le normal et l'anormal. Moi, je ne vois pas de hiatus entre le beau et le laid. Il ne s'ensuit pas pour autant que toute laideur est esthétique.
Pour mieux me faire comprendre, je comparerais l'esthétique de la laideur, au plaisir de la douleur. Qui n'a pas dégagé cet élément de la lecture des Fleurs du Mal, n'a pas compris un mot à l’œuvre de Baudelaire. Anomalie, sadisme, soit, le moi ne suffit point pour gens habitués à ne pas prendre "la paille des mots pour le grain des choses". Ou ne trouve-t-on pas un brin de sadisme ? depuis le plaisir qu'a la coquette à torturer les cœurs jusqu'à l'esthétique délirante d'un Néron ? Plaisir de faire souffrir, plaisir à souffrir aussi : "'Connais-tu comme moi la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire, oh ! l'homme singulier ?"
La douleur fut pour Baudelaire une volupté, et, s'il n'a pas parlé de l'esthétique de la laideur d'une façon expresse, cet état d'esprit se devine dans son œuvre.
Il a cherché l'inconnu et cet inconnu fût-il inharmonique devient une des formes de la beauté.
Dans notre subconscient, se forme quelque archétype de la Beauté répondant à tel ou tel objet et ce modèle se modifie sans cesse comme notre être tout entier. Quand ce rêve de l'imagination trouve sa réalisation des sensations subconscientes se réveillent en nous et nous font éprouver l'émotion esthétique. C'est l'imagination et la réalité qui se rejoignent un instant. Et, celà est si vrai, qu'une œuvre d'art peut à la longue vous laisser indifférent.
A force de voir la reproduction de la Joconde tirée à cent mille exemplaires, chez les boutiquiers et le dos des boîtes d'allumettes, lorsque je l'ai contemplée au Louvre, je suis resté indifférent.

Emile Malespine

21 août 1920.


Les Tablettes, septembre 1920.




Pour aller plus loin : Francis de Miomandre, Éloge de la laideur, Hachette, 1925.

vendredi 15 août 2014

Qu'est-ce que le futurisme ? (1920)

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Quand de bons bourgeois ou de bons prolétaires visitent les expositions des peintres modernes, quand ils voient ces tableaux aux couleurs éclatantes, pleins de lignes droites, de cercles et de cônes dont le sens leur échappe, ils haussent les épaules :
— C'est ridicule - ce sont des fous, — disent-ils.
Ou bien encore :
— Ces gens-là cherchent à se faire remarquer.
Les bons peintres bourgeois, prix de Rome et autres, qui dessinent consciencieusement et laborieusement leurs tableaux bien léchés, aux sujets bienséants, s'indignent :
— Ce n'est pas de l'art ! On se fiche du monde.
Et, cependant, le futurisme s'étend, gagne des adeptes, envahit les expositions, pénètre dans le théâtre, illustre les livres. Dans la République des Soviets russes, il est devenu quasi officiel : les décorations des rues, des fêtes, des palais y sont faites par des peintres futuristes.
Quel est le sens de ce mouvement ?
L'Europe entière, le monde même entier, traverse une période pré-révolutionnaire. La Révolution sociale qui a éclaté victorieusement en Russie gronde et se Prépare partout. Un mouvement formidable d'idées, une vraie révolution littéraire, artistique et morale, la précède, l'accompagne et la suit.
Les peintres, dans leurs recherches du beau, reflètent, comme les autres, l'âme de l'époque avec ses élans, sa négation du passé, sa foi en l'avenir.
Le futurisme, ainsi que son nom l'indique, est l'art de l'avenir. D'un avenir très proche, dirai-je, car, le moment venu, le futurisme cédera le pas à une autre forme dans cette marche vers la synthèse que suit l'art. Or, cette synthèse est réalisée, par moments, dans les œuvres de génie.
En Russie plus qu'ailleurs, la Révolution a été précédée d'un mouvement formidable d'idées. Dans la poésie, la littérature et la peinture une véritable révolution s'est opérée.
Dès 1911-1912, les expositions de Moscou, et de Pétrograd ont été envahies par des tableaux d'aspect bizarre. Leurs couleurs éclatantes plaisaient au public, car les Russes aiment les couleurs vives et ont transmis cet amour à l'Occident. Mais leurs dessus, incompréhensibles à la majorité, faisaient rire et s'indigner ce bon public qui se délecte cependant des stupidités les Plus naïves qu'on lui offre.
Une femme peintre, Natalie Gontcharowa, par son exposition, a bouleversé les idées courantes sur la peinture.
D'autres l'ont suivie.
Sept ans après, lors des fêtes socialistes de Moscou et de Pétrograd, des villes entières ont été transformées par ces peintres en énormes tableaux futuristes. Les coupoles dorées des églises, les murs du Kremlin, les costumes multicolores des gens du peuple russe s'accordaient à merveille avec les dessins hardis et nouveaux. L'art futuriste obtint une place dans la vie, comme le socialisme dans le monde.
Quel est donc cet art ? Que cherche-t-il à représenter ? Je l'appellerais volontiers « peinture psychologique ». En effet, cet art cherche non pas à reconstituer les objets tels qu'ils sont, mais à les représenter tels qu'ils se fixent ou se reflètent dans nos cerveaux. Les images réelles y sont remplacées par des images cérébrales.
Expliquons-nous.
Je suis dans ma chambre. Je vois par ma fenêtre des toits, un bout de ciel, des maisons, des personnages. Tous ces objets me sont familiers. Par leur répétition, ils ont formé dans mon cerveau une image permanente. Je cherche à la dessiner. Seuls, les détails qui me frappent, restent sur le dessin. Ils ne sont pas en proportion avec les dimensions réelles des objets. Ils sont sur le dessin comme dans mon cerveau. Ils sont inachevés. C'est ainsi qu'ils se conservent dans ma mémoire. Or, si on analyse la même image dans un autre cerveau, elle se présentera sous une forme schématique. Cette forme, tout en restant schématique, ainsi que l'importance de tel ou tel détail, peuvent varier à l'infini suivant l'individu.
Autre image : Je suis dans la rue. Je vois tout à la fois, mais il y a des choses qui me frappent. Si on examine mon cerveau, on y trouve des bouts de phrases entendues, des bouts d'images vues, des bouts de personnages dont l'aspect m'a frappé, des couleurs et des joies sans raison, des formes indéfinissables qui se meuvent, des émotions qui passent. Dessinons cet ensemble tel qu'il me frappe et on aura un tableau artistique exact de ce qui se passe dans mon cerveau.
Le futurisme est aussi l'art du mouvement. Quand nous regardons des objets qui se meuvent, leur image en nous est floue, leur forme indécise.
Ce que nous percevons surtout c'est le mouvement. Après viennent quelques formes que la rapidité du mouvement n'empêche pas de distinguer.
Regardez ci-contre le dessin de Gontcharowa : « Le Carrousel» (illustration des poèmes de A. Roubakine, en russe) : les chevaux de bois y apparaissent comme des fantômes, parfois éclairés, parfois en ombre, des silhouettes d'hommes s'y dessinent à peine. Ce que l'on sent surtout, c'est le mouvement.
La vie actuelle est d'une intensité inouïe et elle va en s'intensifiant. Les progrès techniques se précipitent, le rythme de la vie journalière est tel qu'un homme du XVIIIe siècle nous aurait pris pour des fous. La photographie n'arrive plus à fixer notre attention.
Il nous faut du mouvement : le cinéma en est l'expression. L'art ancien nous semble pareil à une seule image d'un film cinématographique arrêté. Il nous faut un art où le mouvement est exprimé comme il l'est dans un film. Il ne nous suffit plus de voir une phase du mouvement. Nous voulons sentir le mouvement tout entier. Le futurisme cherche à l'exprimer.

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Grâce à l'acuité de nos sensations, à l'habitude d'une vie rapide et intense, nous percevons à la fois de plusieurs côtés, plusieurs détails dans les objets.
Leur ensemble constitue notre image cérébrale de l'objet. Ainsi, en voyant un objet, arrivons-nous à percevoir ou plutôt à imaginer à la fois sa face antérieure et postérieure. Un détail, petit par lui-même, mais qui nous frappe, occupe dans cette image une place hors de proportions. Et, toujours, cette image est entourée d'autres, qui sont simultanées, qui se superposent, transparaissent, s'entrechoquent.
La mentalité révolutionnaire actuelle du peuple russe s'accommode très bien de ces nouvelles formes d'art. L'imagination de ce peuple, son amour des couleurs lui font comprendre et aimer ces recherches.
Les mille couleurs de Moscou, avec ~es maisons multicolores, ses églises dorées, ses murs blancs et rouges, constituent, pour le futurisme, un cadre particulièrement approprié. Le futurisme n'est pas un art définitif. D'ailleurs, l'art n'est jamais définitif. Le futurisme ouvre une ère nouvelle en harmonisant l'art avec le rythme intense de notre vie. Il cherche à la synthétiser, à englober l'essentiel et l'ensemble du mouvement dans cette multitude mouvante et multicolore qu'est la vie actuelle.

Alexandre Roubakine.


Floréal, 8 mai 1920