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Un Verhaeren "timide, les yeux clignotants sous les verres du pince-nez, tiraillant sa moustache gauloise" (G. Garnir), c'est le jeune homme qui fréquentait rue de Berlaimont, à Bruxelles, la rédaction du journal L'Etudiant.
Il y publia, notamment, ces deux plaisants poèmes qui poussent à retourner voir encore ses Villes.


L'employé

Derrière une cloison vitrée, il apparaît
Sur un registre large ouvert, le calligraphe
Grave — et rien n'égale le port de son paraphe
Soufflé comme un bedon et droit comme un jarret

Son poids fait criailler le cuir du tabouret
Où sa base s'empreint comme un rond de carafe ;
Il est superbe ; il est très fort sur l'orthographe
Il sait qu'il faut deux n au mot chardonneret.

Sa calvitie énorme et représentative
Perce de son halo l'ombre administrative...
Si quelquefois vous vous trouviez dans l'embarras,

Pour qu'il vous éclaircisse un avis disparate,
Passez. Voici bureau, guichet et bureaucrate
— "Auriez-vous l'obligeance extrême ?..." —
"Connais pas !"


(1884)



(Les Gargotiers)

Humble comme un lignard au fond de sa guérite
Le corps en deux, réduit au plus mince format,
Je vous tire un salut — un ! — deux ! — en chapeau mat
Ô féroces marchants de soupe et de gastrite !

Grâce à vos alambics de poivre et de pytrite
Qui feraient honte au moins prodigue économat,
Vous m'avez abîmé comme un mortel climat,
Et lardé, tout un an, d'une graisse hypocrite !

Vos vol-au-vent n'ont pas une aile de canard,
Votre tête de veau ? c'est faux comme un renard !
C'est faux, le croupion de l'oie où le doigt rentre.

Vrai ! que ne puis-je enfin vous labourer le ventre
Pour y glisser, au cours de ce rouge entretien
Tous les poisons dont vous avez truffé le mien !




Poèmes issus du journal L'Etudiant (1886), cités par George Garnir, Souvenirs d'un journaliste. — Bruxelles, janvier 1959, pp. 16-17).
Illustration du billet : Gravure sur bois de Pierre Gandon, empruntée aux Miscellanées d'Olivier Bogros. Voir aussi Verhaeren chez les amateurs de Gourmont.