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lundi 25 avril 2016

Emile Bergerat, par Maurice Hamel

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Émile Bergerat
Je ne sais comment la postérité jugera le grand ouvrier de lettres lettres qui vient de disparaître, ni quelle place elle consentira à lui accorder parmi les grands morts que l'on vénère ou parmi les immortels que l'oublie. Quoiqu'il advienne de sa renommée et de sa destinée, il faut se hâter de saluer la magnifique aventure de cette vie, toute attristée par l'amertume de n'avoir réussi à retirer, d'un long labeur et d'une lutte incessante, qu'ingratitude. et que défaite finale ! Oui, vraiment, il y eut, beaucoup de bravoure, de talent, de grandeur et de foi dans cette carrière où Bergerat entra avec le sourire et qu'il acheva presque dans le désespoir ; mais il y eut aussi beaucoup de colère, de dépit, d'indignation et de chagrin dans le continuel combat livré à la gloire qui ne lui vint pas, au succès qui, à peine approché de lui, se détourna en ricanant à la fortune qui s'appliqua à le fuit ! Il y eut de tout cela, et c'est ce qui est tout magnifique et triste, cet ensemble complet et douloureux qui fait de lui une des figures les plus respectables et les plus intéressantes de l'histoire de la littérature du XXe siècle... Poète, dramaturge, critique, publiciste, chroniqueur, il aborda tous les genres, non point hélas! avec un égal succès de notoriété, mais, mais avec incontestablement un égal succès de facilité, d'inspiration et de virtuosité. Dramaturge - dramaturge malheureux - il n'en apporta pas moins à la scène des "situations" brillantes et singulières qui auraient pu l'enrichir si elles avaient été servies par une langue plus sobre et inscrites dans une formule plus incisive... Il "délayait" interminablement, sans tenir compte de la mentalité spéciale des foules, et de la nécessité de s'y adapter... Poète, ilé tait mieux à son aise, libre de manier les mots, de jongler avec les vocables, de chevaucher la chimère, de bondir dans les nues, de créer personnages, formes, caractères, épisodes, selon son caprice, selon son inspiration qui était originale et féconde... Il est déjà "lui", dégagé de toute contrainte, libéré de toute servitude... Mais c'est, véritablement, comme chroniqueur qu'il était passé maître... Aux qualités prodigieuses dont la nature l'avait gratifié, aux qualités purement "intellectuelles », au lyrisme, à l'amour des images, au sentiment musical des formes et des rythmes, il joignait quelque chose qui fait l'homme plus fort et rend le talent plus sonore et plus humain. Ce quelque chose c'était la colère, la haine, l'ironie terrible, le sarcasme prompt et vengeur comme un fer de lance... On a pu dire de lui que c'était un des plus cruels chroniqueurs d'il y a vingt-cinq ans, avec Jean Lorrain, Paul Bonnetain, Catulle Mendès, Octave Mirbeau, au temps splendide où Fernand Xau réunissait les plus belles intelligences littéraires, à l'époque à la littérature - et quelle littérature ! - était le seul aliment quotidien du public... C'était aussi celui du grand reportage, du reportage substantiel de Jules Huret et d'Emile Berr.
Bergerat, sans atteindre jamais le diapason du pamphlet, se haussa à celui de la satire la plus ardente et la plus acérée: il y resta d'ailleurs toujours parisien et toujours poète, et c'est en cela que sa personnalité s'affirma d'un éclat si particulier ; il mêla le lyrisme à la gouaille, l'éclat de rire à l'hymne d'amour, les accent de la colère à ceux de la poésie, il confondit douleur, Passion, haine, tendresse, scepticisme et enthousiasme. Puis quand il avait écrit une étincelante chronique, toute saturée d'esprit, toute fleurie des grâces de sa plume, il se tournait vers de plus graves problèmes, et c'est alors qu'il devenait - à sa façon - philosophe et sociologue.
Un des sujets qui le passionnaient le plus et qu'il abordait, avec fréquence, c'était cette éternelle question du public et du théâtre.
On se souvient des luttes homériques qu'il soutint contre les directeurs qui lui refusaient ses pièces ou ne les lui prenaient qu'après de multiples tergiversations, et contre le public qui, lorsqu'enfin elles étaient jouées, se chargeait, de les faire retirer de l'affiche.... Alors, le pauvre Bergerat s'écriait :
« J'avoue cependant, dans ce malentendu entre la critique et le public, c'est le public qui. est le plus coupable ; et les directeurs de bonne volonté qui peut-être ne demanderaient pas mieux que de réagir, se brisent contre l'indifférence découragée de leurs spectateurs. Pourquoi n'impose-t-il pas sa volonté, et ne se révolte-t-il pas contre la fabrication débordante et le sempiternel ressassement ?
Le spectateur qui a préludé aux plaisirs du théâtre par un bon dîner, en proie aux lourdeurs de la digestions, ne reprend pas avant dix heures au moins la possession de ses facultés. Jusque-là, il faut le bercer mollement, avec des bavardages et surtout ne pas l'inquiéter par des propositions hardies. De là, deux actes de balivernes, nugea fugaces, dit Horace. Vers dix heures et demie, comme il est à peu près en état de comprendre l'exposé de la situation, l'auteur la lui expose. Naturellement c'est l'adultère. On ne traite pas d'autre chose depuis trente ans.
Oh ! oui, le public est responsable de cette ruine d'un art sublime, et s'il voulait seulement hausser les épaules, tout changerait en un clin d'œil" (13 février 1883). Voici maintenant ce que disait un critique notoire à l'époque où apparaissait pour la première fois Plus que Reine, à la Porte Saint-Martin : « Avec la représentation de Plus que Reine, à la Porte Saint-Martin, M. Emile Bergerat, auteur dramatique s'est-il désenguignonné. et va-t-il pour enfin, comme tant d'autres qui n'ont pas ses qualités d'esprit, de verve, de fantaisie poétique, se trouver en contact avec le public auquel il peut prétendre donner de l'amusement et l'émotion ?" Les lignes qui suivent sont particulièrement instructives en ce qui concerne la carrière de Bergerat jugée par le même critique. "Jamais écrivain n'accomplit plus pénible labeur, et ne fut poursuivi à ce point par la mauvaise chance. Journaliste brillant, critique d'art et de théâtre renseigné et partant sur les bonnes pistes allié à l'un des grands noms de la littérature de ce temps, il devait, semble-t-il, n'avoir qu'à se présenter pour réussir, là même où se prélassent et règnent tant de médiocrités.
"Tout au contraire, il lui a fallu attendre des années et des années pour voir quelques-unes de ses œuvres dramatiques s'animer de cette vie particulière que les spectateurs communiquent à une pièce par leur foule, leur approbation leurs bravos.
« Le plus grand des chefs-d'œuvre écrits pour la scène n'a pas exprimé tout ce qui était en lui, s'il n'y a pas eu, à son profit, cette connivence, cette collaboration des êtres réunis pour l'entendre."
Emile Bergerat fut-il un mauvais dramaturge ? Il ne m'appartient pas d'émettre, sur ce point, un jugement personnel. Les pièces lyriques furent-elles privées du souffle qui anime celles des grands maîtres, ou furent-elles simplement dépourvues de la construction et du métier théâtral qui imposent des œuvres plus médiocres à l'attention des masses ? Toujours est-il qu'il ne réussit jamais, dans le théâtre, aux joies et à la fortune de quoi il avait aspiré ardemment, patiemment et longuement !
Le public ne lui témoigna toujours qu'une indifférence injurieuse. Et la critique s'appliqua, de toutes ses forces a le décourager. Sarcey demeura son contemporain le plus féroce. Comme on lui faisait un jour remarquer qu'Emile Bergerat écrivait de fort belles préfaces à ses pièces, « l'oncle » répliqua avec un esprit qui ne lui était pas habituel :- Eh bien ! pourquoi ne fait-il pas jouer ses préfaces !

Maurice Hamel


Floréal, 3 novembre 1923.

dimanche 31 janvier 2016

Résultat du Grand Jeu de l'Alamblog

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Ma foi, c'est bien désolant, mais personne n'a retrouvé qui se cachait derrière l'image que nous avions mis en ligne. Ce monsieur n'était autre que le chasseur de mouflon, celui, évidemment, de La chasse au mouflon, ou Petit voyage philosophique en Corse d'Émile Bergerat (1845-1923), illustré de gravures par Madame Émile Bergerat et publié en 1891 par C. Delagrave à Paris.

Le lot reste disponible pour un prochain jeu...

vendredi 2 octobre 2015

Bergerat, grand homme

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Emile BERGERAT (1845-13 octobre 1923), romancier, auteur de pièces sans succès réunies sous le titre Ours et fours, chroniqueur sous le pseudonyme de Caliban, membre de l'académie Goncourt depuis le 21 mai 1919. Ses obsèques ont eu lieu le 16 octobre, en l'église Saint-Pierre de Neuilly. Il restera de lui trois néologismes : « tripatouillage », « cabotin-ville » et « soireux », et des chroniques. Le Journal fut le tremplin qui le lança en pleine célébrité, écrit M. Robert de Fiers dans Le Figaro (14 octobre 1923)." (Romans-Revue, 15 décembre 1923)



Emile Bergerat

Emile Bergerat est mort hier matin à l'heure où paraissent les premiers journaux - ces journaux dont il fut, pendant un demi-siècle, l'un des champions les plus étourdissants. Il vivait, depuis longtemps, dans son petit appartement de Neuilly, philosophe railleur, escrimeur impénitent du mot de la. fin, causeur paradoxal, encyclopédiste de l'esprit français, près de ce Paris qui l'avait injustement oublié.
Emile Bergerat était né sous le règne de Louis-Philippe, en 1845, tandis que l'on recevait Sainte-Beuve à l'Académie française, que Victor Hugo était nommé pair de France, que le maréchal Soult devenait président du Conseil et que le général Tom-Pouce débutait sur la scène du Vaudeville, à la grande joie de Théophile Gautier qui n'hésitait pas à se baisser pour le saluer de son feuilleton dramatique.
Que ces événements nous semblent lointains ! Cependant. celui dont ils entourèrent la naissance, lors de notre vingtième armée, dépensait encore quotidiennement, dans la presse, sa jeunesse combattive. Chaque soir, vers cinq heures, au café Julien, il tenait, ses assises, enlouré de vétérans et de nouveaux venus. L'on récitait là, devant divers apéritifs, de l'Hugo, du Baudelaire, du Banville. L'on s'enivrait de beaux vers. L'on s'égayait de quatrains vengeurs et, sans méchanceté, l'on écharpait son prochain, pourvu que ce fût un confrère. Modes désuètes, mœurs surannées, réunions dont les invités sont aujourd'hui, pour la plupart, disparus et qu'il faut évoquer avec les costumes de l'époque pour leur conserver leur vraisemblance. Bergerat était l'âme bonne fille, rageuse et cordiale de ces petites assemblées improvisées qu'on appelait alors « les Académies de bière ». II conseillait l'un, rudoyait l'autre, déclarait qu'Henri de Bornier était un bandit parce qu'il négligeait la consonne d'appui, sortait de sa poche pèle-mêle des revues, des journaux, de vieux petits livres et les propos s'envolaient libres, cinglants, moqueurs ou furieux, toujours désintéressés dans la fumée des pipes qui n'étaient pas encore anglaises et des cigarettes qui commençaient seulement d'être blondes. Quand nous admirions la fougue et l'allégresse de Bergerat, il nous répondait : « Mais, mes pauvres enfants, je ne suis pas assez célèbre pour avoir la permission d'être vieux. » C'est peut-être pour cette raison-là qu'il ne vieillit jamais tout à fait. Il ne souhaitait point, d'ailleurs, une excessive longévité. Il déclarait qu'il serait satisfait s'il mourait octogénaire. Et il nous quitte à 78 ans, s'étant approché du but qu'il s'était proposé, mais ne l'ayant pas atteint. C'est l'image de toute son existence - je dirais que c'en est le symbole si je ne craignais de mettre en fureur sa nouvelle ombre. Emile Bergerat, sans cesse, a frôlé la gloire jamais il n'a pu la saisir. Il s'en tirait en disant que c'est une grisette. C'est tout à la fois l'amertume et la grâce de la destinée de celui qui faillit être un jeune maître et qui dut se contenter d'être un vieil élève.
Ses débuts, cependant, avaient été d'une singulière précocité. Il fut en même temps refusé à la Sorbonne et reçu à la Comédie-Française. Après tout, Molière n'était pas bachelier ! Un an plus tôt, il avait porté une comédie en cinq actes à Francisque Sarcey, qui lui avait dit avec sa redoutable bonhomie « Mon jeune ami, fourrez-moi ça dans un grand tiroir, et mettez beaucoup de livres par-dessus. » Le petit ouvrage qui allait avoir les honneurs de la rampe s'appelait Une Amie. C'était un acte en vers, en vers que Bergerat eût sans doute reniés par la suite, car il y fait rimer sagesse avec laisse. On y voyait un duc tromper une marquise et la marquise pardonner au duc. Ce sont des personnages qui s'imposent tout naturellement à un jeune homme, surtout lorsqu'il a des convictions révolutionnaires. Le succès fut aimable. C'est sans doute la seule joie que Bergerat ait connue au théâtre. Il y donna plus de vingt pièces parmi lesquelles quelques-unes arrivèrent au seuil du triomphe et ne le franchirent point. Il y a, néanmoins, dans Le Nom, une situation audacieuse et belle. Le Capitaine Blomet est une petite aventure « second Empire » dont la grivoiserie sur. fond d'uniformes est fort piquante. Manon Roland contient des tirades émouvantes et Plus que reine est un drame historique auquel le public, cette fois, accorda deux cents représentations, bien que le nez en l'air de Coquelin aîné ne fût point du tout celui que nous avions l'habitude de prêter à Napoléon. Mais c'est dans le Capitaine Fracasse, qu'il avait tiré du roman fameux de Théophile Gautier, que Bergerat avait placé son meilleur espoir. Antoine donna cette transposition picaresque à l'Odéon dès les premiers jours de sa direction. Ce fut un échec. La lutte entre Vallonbreuse et Sigognac parut monotone. Et. pourtant combien de vers joyeux, vibrants, irrésistibles, illuminèrent le cabaret fameux du « Radis couronné ». Peine et richesse perdues. La Râpée, Tordgueule, Piedgris et Bringuenarille durent bientôt reporter au magasin de costumes leurs défroques inutiles. C'est que dans son théâtre, malgré une énorme dépense de talent qui aurait pu suffire à alimenter vingt succès, Bergerat a toujours négligé les exigences de l'art qu'il aimait entre tous : la clarté du scénario, la logique des caractères, la progression des scènes, le jeu des préparations. Il avait tous les dons. Il lui manqua les qualités. Jules Lemaitre écrivait « Bergerat a une force en lui d'où sortira quelque jour une œuvre vraiment belle. Nous l'attendons. » On l'attendit toujours.
Mais Emile Bergerat - et ce fut son malheur - mit toujours ses échecs au compte de la sottise du public, de la malveillance de la critique et de l'infamie des directeurs. A chaque insuccès, il se redressait de toute sa hauteur - qui n'était pas médiocre - et partait en guerre. II y était, à vrai dire, merveilleux de fougue, d'entrain, de verte colère. Jamais on ne grogna de si bonne humeur. Pendant trente ans, tour à tour, la Comédie-Française, l'Odéon, le Vaudeville, le Gymnase, Emile Perrin, Raymond Deslandes, Victor Koning eurent à subir de rudes algarades, mais c'est Porel qui fut son adversaire préféré. Le Capitaine Fracasse fut la cause du litige. Le directeur de l'Odéon s'était d'abord enthousiasmé à la lecture des trois premiers actes, avec cette petite réserve qu'il eût peut-être mieux valu que la pièce ne fût pas en vers. Bergerat dégringola du haut de l'Olympe, mais se retrouva sur ses pieds et entama une lutte sans merci contre son briseur de lyre. C'est au cours de cette campagne retentissante que Bergerat lança un mot fameux et qui devait faire fortune, lorsqu'il s'écria « Je vous défends, Monsieur, de tripatouiller ma pièce. »
Tripatouiller, tripatouilleur; tripatouillage. La langue courante, venait de faire une bonne acquisition. Aujourd'hui, celui qui vient de nous quitter n'aurait pas lieu de s'abandonner à ces fureurs sacrées. En effet, les directeurs de théâtre ne tripatouillent plus les pièces des autres, ils font les leurs et ce sont les auteurs qui les tripatouillent ensuite. Juste retour des choses du théâtre d'ici-bas. Aussi bien, n'est-ce pas au théâtre qu'Emile Bergerat a montré toute sa meure. Celui qui ne fut qu'un auteur dramatique, souvent remarquable, mais toujours incomplet, atteignit à la maîtrise, dans un genre auquel il contribua, à donner ses lettres de noblesse. Bergerat connut la chronique, timide, bégayante et sans situation sociale. Il nous la rendit brillante, parée, vigoureuse, toute prête à être reçue dans le petit salon de la littérature. A la scène, comme il le disait en souriant, car il aimait les jeux de mots. il avait toujours vécu « au four le four ». Le journal fut le tremplin qui le lança en pleine célébrité. L'on se disputa ses articles et c'est une fierté pour nous que les plus sonores et la plus éclatants d'entre eux aient, pendant vingt années, paru dans le Figaro. Articles incomparables, de brio, d'imprévu, de verve jaillissante. L'anecdote s'y mêle à l'idée générale. La boutade voisine avec le précepte moral, l'hypothèse fantaisiste avec le souvenir personnel et c'est charmant et si ce n'est pas toute la France, c'est tout à fait Paris. Bergerat aime la blague, mais pour la mettre au service d'une cause choisie. Il aime le coq-à-l'âne, mais le coq-à-l'âne de la pensée : le paradoxe, mais celui qui est une vérité trop jeune pour oser sortir sans déguisement. Il a le goût du risque. Il adore se battre pour un beau livre ou pour un beau vers, fût-il de lui, seulement il préfère, se battre contre quelqu'un. Il n'hésite pas à pourfendre les moulins à vent, mais à condition qu'ils soient habités. Ses estocades sont rudes, mais jamais mortelles. Il brandit volontiers l'épée, tout en conservant son béret de lapin. Il ne fait que des carnages d'atelier, mais d'atelier ù on fait de bonne peinture. Il y a en lui du Schaunard lorsqu'il plaisante et du Giboyer lorsqu'il réfléchit. Comme eux, de temps en il lui arrive d'avoir des accès d'émotion qui, en 1914, s'élevèrent à l'émotion patriotique.
L'on dira de lui, dès demain, qu'il fut l'esprit du boulevard. L'éloge est trop modeste. Il convient de le hausser. Il fut l'esprit du boulevard de tous les temps, de celui où Charnfort et Rivarol recueillirent l'écho des brocards de la Satire Ménippée.
La presse doit un large et grand hommage a la mémoire d'Emile Bergerat. L'Académie Goncourt s'est grandement honorée en l'appelant à elle. S'il a eu parfois le tort de faire sa régle de la trouvaille perpétuelle, s'il a quelquefois sacrifié un peu de bon sens à un bon mot, son nom doit néanmoins s'inscrire au premier rang dans les annales de la polémique littéraire. L'avenir doit cette réparation à l'écrivain qui, de son vivant, n'obtint pas la justice qu'il méritait. Tout jeune il avait grandi, environné de gloires trop éblouissantes, celle surtout de Théophile Gautier, dont il, avait épousé la seconde fille. Il en avait éprouvé l'enchantement et subi la brûlure. Il lui en était resté: beaucoup de joie dans l'esprit et quelque scepticisme dans l'effort.
Homme de lettres fervent, intransigeant, passionné, Emile Bergerat est mort en homme de lettres, en journaliste. Hier matin, quelques instants avant de rendre le dernier soupir, il prenait à deux mains son drap et, le promenant sous ses yeux à demi fermés, il croyait encore lire son journal. Ainsi s'en est allé le dernier chroniqueur de sa génération,
"En faisant malgré lui le geste héréditaire."

Robert de Flers.

Le Figaro, 14 octobre 1923



mardi 5 juin 2012

Pan sur les pipelettes (échec à tous les concierges)

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Pour célébrer dignement la parution du nouveau recueil de fictions inédites d'André de Richaud - oui, LE André de Richaud -, l'Alamblog vous offre une chronique aussi croquignolette et drôle, signée Emile Bergerat, au sujet des concierges.

NB Pour l'heure, nul n'a reconnue le personnage qui fait l'objet du nouveau jeu de l'Alamblog.


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vendredi 2 mars 2012

Que d'art ! que d'art ! (1896)

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Akseli Gallen-Kallela, Démasquée, 1888, huile sur toile, 65,5 x 54,5 cm, Ateneum Art Museum-Finnish National Gallery.


Que d'art ! que d'art !


La quantité de Français, nés malins, qui ne peuvent pas faire autrement que d'être grands poètes, grands peintres, grands musiciens, grands statuaires ou grands dentistes, au choix et sans préférence, est telle que Paris en devient inhabitable. On n'y rencontre plus que des génies. Seuls les simples gens d'esprit disparaissent. Quant au talent, c'est toujours la même dose. Très rare. Mais les génies, oh ! comme ils surabondent ! Nous vivons en des temps de vocations effroyables. Que d'art ! Que d'art !...
C'est à ce point, je crois, que si, dans une famille honorable, un enfant s'avisait de témoigner d'un goût décidé pour le commerce, l'agriculture ou la douce colonisation, d'affreux soupçons viendraient au père sur l'origine du monstre... Car, du sang latin, il ne peut sortir que des artistes! Cet enfant, qui n'est pas comme tous ceux de sa race, doué par toutes les Muses, ne saurait être qu'un produit du nouveau monde.
Il y a même là un effet nouveau pour le théâtre que Sarcey m'accuse de rêver.
Voici — vous me permettez — comme je l'imagine :
Le père. — Approche, mon garçon. Tu es majeur, donc la nature a parlé en toi. Prends ces brosses et cette palette, et fais-moi un Rubens ! J'attends.
Le fils. — Je ne sais pas.
Le père. — Alors saisis cet ébauchoir, et dans cette motte de terre glaise, égale, sous mes yeux, Michel-Ange.
Le fils. — Je ne peux pas.
Le père. — Voici un dictionnaire de rimes. C'est celui de Rothschild lui-même. Double ou dégote Victor Hugo en ma présence.
Le fils. — Ce serait avec plaisir, mais !...
Le père. — Tu vois dans ma main tremblante un os de mouton. Sache t'en emparer et arrache-moi une dent, sans douleur, à moi-même. Je me sacrifie.
Le fils. — Mais, papa !...
Le père. — Minute. Tu m'appelles ton père. Le suis-je ? Cela dépend de. ta vocation. Latin, né d'une Latine, quelle est-elle, ta vocation ?
Le fils. — Je voudrais gagner trois millions dans les suifs ! ! !...
Le père. — Et tu te dis mon fils ! Arrière, tu n'es même pas Français ! Tes onze frères sont plus ou moins de l'Institut, de l'Académie, ou au moins du Chat Noir. Pas un qui ne touche de l'aquarelle, ne rende les "Lanciers" sur le piano et n'ait publié quelques stridenees lyriques chez Lemerre. Tes huit soeurs gazouillent comme l'oiseau même et enterrent la Malibran tous les jours. Tes cousins pincent de tout et; parmi nos connaissances et amis, je ne sache personne qui n'ait droit, soit sur la flûte, soit sur le tambour, au titre de « cher maître ». Le moins doué est photographe ! Tu n'es donc pas des miens. Tu viens d'Amérique. Retournes-y, bourgeois !
Et il le chasse. Aux actes suivants, le jeune homme, déshonneur de sa race, car il n'est pas artiste, fait graduellement, dans les suifs rêvés, une fortune énorme, devers Chicago ou Cincinnati. Puis il revient s'éprendre de la fille d'un tourneur de cannes d'art. Il est même aimé de cette vierge, porcelainiste éminente, qui ne peut pas voir une assiette blanche sans y déposer des fleurs peintes. Malgré les différences de position, car le tourneur est pauvre et tourne en vain, il risque sa demande : — Un épicier dans ma famille," jamais ! s'écrie l'artiste en cannes.
Et il flanque le jeune millionnaire à la porte (de droite), tandis que, par celle de gauche, il introduit un statuaire n'ayant pas mangé depuis huit jours, et par conséquent Français, qui est le gendre de son choix.
Le désespoir du jeune millionnaire devient immense. Retourner en Amérique, pourquoi faire ? Il y a réalisé son rêve de suif. D'ailleurs il aime la France, car, quoique dépourvu de génie artistique, il y est né... Il voudrait rester à Paris, quand cela ne serait que pour consommer ces produits d'art que tous multiplient et qu'aucun n'achète. Il y restera. Sa résolution est prise. Il deviendra artiste comme les autres, ses compatriotes, et il aura la jeune fille !
Il envoie donc sa fortune à la Société Taylor, pour aider à l'extension des salons annuels. Puis il grimpe dans une mansarde et il se met à faire des tableaux en cheveux — avec les siens ! Il sera chauve, mais il aura de la gloire. Le genre est peu exploité. Il y excelle. Le voilà « cher maître », comme nous tous.
Alors le père pardonne ! Le tourneur s'apaise. La porcelainiste pleure, on s'épouse, et la France bénit le seul artiste qu'elle n'eût pas encore.
Quant au statuaire, pour avoir voulu renoncer à la sculpture, il est arrêté, condamné à mort et guillotiné. Car il faut aussi des exemples.
Telle est la pièce, ou du moins, telle serait-elle si Sarcey m'en laissait faire. Mais je le connais, au premier abord, il jugera la donnée exagérée. Qu'il se paie un second abord et il en admirera la vérité magnifique. Cependant la scène ne peut se passer qu'à Paris, soit dans une ville où l'on n'oserait pas ne pas être un grand artiste de peur d'être ridicule, et où le manque de génie fait remarquer.
Me demander s'il y a un Desgenais dans l'oeuvre, c'est me demander si je sais mon métier. Il y en a un. Ce personnage, que j'ai fait aussi grinchu qu'il est permis de l'exiger de ma nature souriante, est surtout insupportable en ceci qu'il veut savoir tout le temps ce qu'on entend en France par l'expression : une vocation contrariée.
— Qu'est-ce que c'est que ça, s'écrie-t-il, une vocation contrariée, chez un peuple où tout peint, où tout rime, où tout sculpte et où tout bémolise ? D'où vient cette absurde légende des parents de province, qui couperaient les vivres à l'héritier s'enfuyant à Paris pour être grand homme ? J'offre un lapin de neige aux yeux de rubis à celui qui me montrera un jeune Français ayant voulu graisser la toile retentissante et dont le père ne se soit pas ruiné pour satisfaire à cette vocation. Dans le budget de toute famille il y a une somme réservée à la publication du premier tome de vers par lequel tout cocquebin débute dans la vie. On ne se marie plus sans avoir exposé !
— Eh bien ! continue mon mauvais singe de Desgenais, je me dresse et je dis à la France, ma patrie : Tu as trop de génie, il faut te saigner. Tous tes murs sont peints. Tout ton papier est usé. Tu n'as plus de terre glaise, sorte d'argile impure. De toutes tes fenêtres ruisselle une mélodie et celui qui voudrait une minute de silence ne la trouverait pas dans tout le territoire. Il est donc temps d'aviser. Je propose un ministère de Découragement artistique.
— Décourageons à tour de bras ! Fondons des concours de renoncement au génie. Donnons des primes à ceux qui jureront de jouir de l'art sans en faire. Décorons de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels, ceux qui brûleront leurs oeuvres complètes en place publique. Distribuons des préfectures aux braves qui, bondissants, passeront à travers leurs toiles et retomberont à cheval, ou qui, ajustant des tubes à leurs statues, en feront des fontaines jaillissantes. Et que tout citoyen convaincu de musique personnelle soit attaché à un piano éternel et marchant toujours. Car il est inhumain, terrifiant et grotesque que, sur quarante millions d'habitants, un peuple compte quarante millions d'artistes, tous doués comme père et mère, et ne pouvant ni manger, ni boire, ni démanger, ni déboire, sans que ce soit l'art qui entre en eux - ou qui en sorte.
Entre ces quarante millions de vocations on doit compter quelques erreurs de la nature — ou de l'éducation. Il y a, je l'espère, des méprises, des confusions, des emballements attendris, et si Dieu protège la France, ce n'est pas pour qu'à la prochaine guerre les canons de Krupp jonchent le sol de cent mille Raphaels, Mozarts, Jean Goujons, Racines mêlés à cent mille Molières, Beetho- vens, Michel-Anges et Shakespeares confondus, tous de la garde nationale !...
— Car enfin, ajoute Desgenais, dans les arts, outre le don, il y a le métier, et c'est à lui que ça commence. Le métier, c'est le chiendent. Et alors il faut travailler. Et ça, c'est horrible.

Emile Bergerat


Les Annales politiques et littéraires, 21 mars 1897.