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jeudi 4 février 2016

Cabale littéraire et dramatique

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Cabale littéraire. La littérature a toujours eu ses factions, ses cabales, comme la politique, ce mot ne se prend jamais qu'en mauvaise part. La cabale considérée dans cette et la raison publique font bonne et prompte justice de celle petite coalition plus hargneuse que solide. Un seul exemple suffira pour démontrer cette incontestable vérité ; le fameux bureau d'esprit de l'hôtel Rambouillet, se composait des notabilités les plus influentes de la cour, madame de Sévigné figurait à la tête des chefs de cette noble coterie littéraire. Rien ne fut négligé pour élever Pradon au-dessus de Racine ; la Phœdre du protégé des prôneurs de l'hôtel Rambouillet est tombée dans l'oubli, et le chef-d'œuvre de Racine, est toujours une de nos gloires dramatiques. Mais les traditions de l'Hôtel Rambouillet, se sont perpétuées jusqu'à nos jours : on retrouve le même engouement, les mêmes prétentions , les mêmes manœuvres dans les coryphées de l'hôtel Thélusson. Les femmes y dominaient : que sont devenues ces célébrités si vantées ? On a oublié jusqu'aux noms des Muses de cette époque contemporaine : les noms de Constance Pipelet et de Fortunée Briquet, ont disparu sous les décombres du théâtre de leur gloire. La société de la fourchette qui lui a succédé, comptait quelques hommes d'un talent éprouvé. Tous les habitués des fameux déjeuners s'étaient engagés à se porter un mutuel secours pour arriver à l'académie. Picard, et quelques autres auraient pu arriver au fauteuil, sans le concours des confrères de la fourchette. L'opinion publique avait ratifié le choix de l'académie ; fidèles à leurs engagemens, ils ont donné la main à leurs amis , et les habitues de déjeuners hebdomadaires, sont venus s'asseoir tour-à-tour, sur chaque fauteuil devenu vacant. La restauration a été plus loin ; elle a brutalement expulsé des hommes dont les lois et d'honorables services rendus aux sciences et aux arts, garantissaient les droits et leur a donné pour successeurs, des prêtres, des nobles, dont les noms étaient tout-à-fait inconnus et ne se rattachaient à aucune œuvre littéraire ou scientifique. Ce double scandale était le fait d'une cabale ministérielle, tout le monde a pu lire dans les journaux de l' époque, la circulaire de M. Linguet, chef de division des beaux arts, aux académiciens, pour recommander à leurs suffrages un candidat au talent éprouvé. Tous les habitués des fameux déjeuners s'étaient engagés à se porter un mutuel secours pour arriver à l'académie.
La cabale dramatique, a subi une étrange transformation, il ne s'agit plus d'une collision vive et passionnée, mais patente, entre les amis ou les ennemis personnels de tel auteur, ou de tel artiste, mais d'une spéculation tout à fait mercantile.
Des compagnes d'assurance garantissent moyennant une prime convenue, les débuts et les pièces nouvelles ; tout est profit pour les entrepreneurs, ils ne courent aucune chance de perte et se font payer d'avance. Les chefs reçoivent le mot d'ordre des parties intéressées : ils doivent savoir quelle entrée il faut soigner, quel passage faible ou hasardé il faut soutenir; et toutes ces manœuvres sont exécutées par la milice des claqueurs, toujours groupés sous le lustre. Le juste-milieu du parterre se fait aussi payer pour comprimer l'expression libre des spectateurs indépendans qui ont acheté le droit de manifester leur opinion. Dans l'origine, on avait appelé ces compagnies d'assurances des cabaleurs; on ne les désigne plus que sous les nums de chevaliers de la claque ou du lustre.
En bonne justice, les claqueurs devraient être assujétis au droit de patente, au profit des pauvres. Leur concours stratégique a pu avoir quelque influence momentanée ; mais une fois connus, il n'ont plus eu d'utilité même pour ceux qui les emploient. Les efforts de la cabale n'ont pu faire vivre un jour de plus une pièce médiocre. On ne conçoit pas comment les cabaleurs mercenaires trouvent encore de l'emploi ; le public ne se laisse plus entraîner par leur exemple, et il a perdu l'habitude d'applaudir même aux meilleurs ouvrages, pour ne pas être confondu avec la bande du juste-milieu. Ce n'est plus qu'un ridicule et inutile scandale.
(...)
Hip. Dufey



Encyclopédie des connaissances utiles, T. IX, février-mars 1834.