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samedi 31 mai 2014

Promenades à Nécroville

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Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili est beaucoup plus connu sous le pseudonyme de Boris Akounine. En imaginant pour se délasser d'un travail sur "L' Écrivain et le suicide" le personnage bègue d'Eraste Pétrovitch Fandorine, il entamait avec le roman Azazel une série policière qui lui a valu une notoriété internationale. Il ne sera cependant pas outrageant de dire que si l'on voit bien qui est Akounine, on sait beaucoup moins ce que fabrique Tchkhartichvili. On ignorait, ici à l'Alamblog, qu'il est nipponisant et à ce titre à l'auteur d'une anthologie en vingt volumes d'écrits japonais...
Il apparaît que les deux figures Tchkhartichvili/Akounine partagent, quelle surprise, certains goûts, et en particulier celui de se promener dans les vieux cimetières aux senteurs anciennes, disons du XIXe siècle, cette époque qui finit avec Wilde et le Second Empire. Donskoï (Moscou), Highgate (Londres), Père-Lachaise, Gaijin-bochi (Yokohama), Green-Wood (New York) et mont des Oliviers (Jérusalem) sont les enclos parfois immenses - des mécropoles ! — qu'il nous convie à visiter avec lui. Formidable vecteur de rêveries chronologico-existentielles, les champs des morts des grandes métropoles sont aux yeux du Russe le territoire d'une population immense, le réceptacle de tant de destins qu'il y sent finalement beaucoup plus la présence des enfouis que des verticaux qui les arpentent.
Traduit par l'excellent Paul Lequesne, le "duo" Tchkhartichvili ne propose évidemment pas de visite systématique, plutôt de simples promenades assorties des curiosités plutôt littéraires qu'il déniche en ses lieux. Comme il le déclare, ou bien est-ce Akounine, « j’écris des romans qui parlent du XIXe siècle, en m’efforçant d’y placer l’essentiel : la sensation de mystère et de fuite du temps. Je peuple ma Russie imaginaire de personnages dont les noms et les prénoms sont souvent empruntés aux pierres tombales du cimetière Donskoï. Ce faisant, j’ignore moi-même ce que je cherche à obtenir : à tirer de leurs tombes ceux qui ne sont plus, ou à me glisser moi-même dans leurs vies. »
Voilà pourquoi Tchkhartichvili commente l’ambiance spécifique de chacun des champs des morts et conte ce qui nous remue le mieux, les anecdotes de leurs locataires les plus fameux (écrivains, muses, déchus, tortionnaires, etc.) — les dépeçages impromptus de "barbares blancs" par les ronins, samouraïs errants, dans le Japon impérial par exemple, ou toute "histoire" devenue véridique parce que le temps est passé dessus, accréditant des fadaises pour les enfermer dans des tombeaux d'où elles suintent désormais avec le poids du fait historique. Ne parlons pas des trésors enfouis, des manuscrits emberlificotés dans les cheveux des muses défuntes, des artefacts en émeraudes, vous allez vous réveiller la nuit. Après chaque visite, Boris Akounine tresse une superbe nouvelle mettant en scène les plus extraordinaires des habitants croisés par Tchkhartichvili, comme ces araignées-vampires dont on ne vous dit que ça...
Ça grouille au cimetière...


Boris Akounine/Grigori Tchkhartichvili Histoires de cimetières, 1999-2004. Traduit du russe par Paul Lequesne. — Paris, Noir sur Blanc, 240 pages, 19 €


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mercredi 8 mai 2013

Une curieuse épigraphe

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A Madame Eugène W...

Ô champ, dis ton nom ? — Cimetière.
Quel est ton maître ?— Un fossoyeur.
Ton engrais ? — L'os dans le suaire.
Ta moisson ? — Les regrets en fleur !

Pouillet




Épigraphe de "Fleur de bohême", poème de Prosper Marius (Ronces et Gratte-culs, Paris, J. Lemonnyer, 1884) dont nous n'avons pas retrouvé la source originelle.

Eugène Pouillet (Paris, 1835-Cannes, 1905), juriste spécialiste du droit d'auteur, publiait probablement de la littérature dans les journaux de son temps. Il était avocat à la Cour d'appel de Paris et devint même bâtonnier (1895-1896). Il était également président de l'Association littéraire et artistique internationale.

mercredi 7 mars 2012

Le Livre de la Mort

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Nous l'évoquions à mots couverts dans Le Matricule des Anges d'avril 2011 (n° 122) : le Livre de la Mort, rare objet produit par Édouard Ganche (1880-1945) en 1909 vient de reparaître dans toute sa gloire.

Et avec son transi !

Superbe curiosité livresque et littéraire - c'est un livre-culte en somme dont les conditions de la commercialisation furent pour le moins castratrices. Néanmoins, sa couverture macabre à souhait représentant le "Transi de René de Châlons" (XVIe s.). attisait les appétits que le sous-titre "A l'hôpital, à l'amphithéâtre, à la morgue, au cimetière" ne pouvaient qu'attiser. Leurs terrain d'élection et sujet étant parfaitement explicites, les douze brillantes nouvelles de Ganche, précédées des étonnantes "Litanies de la mort" en guise de préambule, ne pouvaient aspirer le lecteur.

Livre recherché et partant difficile à dénicher, le voici donc remis en vente pour la modique somme de treize euros, dans une collection dont il constitue la treizième livraison, juste dandysme. Surtout, la version offerte par Philippe Gindre, Eric Foix et Philippe Gontier est aussi nouvelle que corrigée et augmentée selon les propres désirs de feu l'auteur qui avait porté sur un exemplaire ses larges modifications (il est aujourd'hui conservé à la BnF). Avec toutes les précisions historiques et éditoriales nécessaires, la Clef d'argent livre l'édition indépassable de ce classique de la Mort.

Quelques pages offertes sur le site de la maison suffisent à se faire une idée de la qualité littéraire de l'ensemble. Avec le Firmin Maillard consacré à La Morgue, et les histoires de Jean Richepin, il y a là les pièces essentielles d'un corpus de la Mort qui sera finalement peu exploité par la suite en dehors du cadre des littératures de genre, et beaucoup moins systématiquement à coup sûr.

Autopsies, squelettes, agonies, c'est sous les remarquables épigraphes de Poe, Baudelaire ou Rollinat que le médecin Ganche se plaçait. La seule évocation des titres de ces récits délectables, et effroyables, impose de les classer derechef parmi les récits à réindexer sans tarder au Panthéon des "livres à part".

Pour faire bonne mesure, un site est consacré au curieux personnage du docteur Édouard Ganche, étonnant bonhomme, musicologue sourd spécialiste de Chapin, dont on ignore toujours, tiens, comment il est mort...




Édouard Ganche Le Livre de la Mort, nouvelle édition par Philippe Gindre et Philippe Gontier. — Dôle, La Clef d'argent, 278 p., 13 €

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Sur un sujet approchant : Paul Desmarie Les Morts Vivants. — Paris, Poulet-Malassis, 1862.

jeudi 3 novembre 2011

Le squelette et son oeil de verre

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Alfonso Daniel Rodriguez Castelao (1886-1950) n'a pas connu jusqu'à présent les honneurs de l'édition française. Seule son étude sur Les Croix de pierre en Bretagne (Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 1987), fruit d'un séjour en Bretagne de 1929, avait été traduite jusqu'à la parution cet automne d'un petit livre aussi charmant que grinçant chez les Fondeurs de briques : Un œil de verre, mémoires d'un squelette, délice d'humour noir.

On peut s'étonner que l'oeuvre de cet écrivain, dessinateur et homme politique galicien d'importance, membre du gouvernement républicain en exil à Paris dans les années 1946-1950 qui finit son existence à Buenos-Ayres, ne nous soit pas mieux connue... Mais on rattrape le retard, avec beaucoup d'enthousiasme grâce à ces soixante-quatre pages qui promettent beaucoup.

Sans divulguer la moelle du récit, déclarons tout de go qu'un homme, le narrateur, acquiert auprès d'un fossoyeur un manuscrit trouvé dans un cercueil. De quoi se remémorer les vers de Philothée O'Neddy...

Il est doux de sentir des racines vivaces
Coudre à ses ossements leurs nœuds et leurs rosaces
D'entendre les hurrahs du vent qui courbe et rompt
Les arbustes plantés au-dessus de son front (1).

Dans ce manuscrit maculé, un macchabée relate son séjour au pays des morts, ses relations avec ses colocataires de toutes origines sociales et de toutes époques, ainsi que les petits secrets honteux des uns et des autres, jusqu'à leurs promenades nocturnes qu'il décèle grâce à l'oeil de verre qu'on n'a pas ôté à son cadavre.

Humoriste bien campé, Castelao n'avait pas l'œil dans sa poche lui non plus. Pas plus que la langue d'ailleurs si l'on en croit la satire sociale qu'il met en place en si peu de pages, ou bien encore sa conférence de 1920 sur l'humour et la caricature adjointe au petit récit, conférence durant laquelle il agonissait quelques-uns de ses confrères espagnols d'impuissant talent.

Castelao avait de plus un coup de crayon sûr et épuré qui laisse imaginer que l'on découvrirait sans déplaisir d'autres œuvres de lui en français dans les temps qui viennent... Les Galiciens ne sont pas les moins imaginatifs des hommes, c'est bien connu.


Castelao Un oeil de verre. Mémoires d'un squelette. traduit du galicien par Vincent Ozanam - Saint-Sulpice (Tarn), Les Fondeurs de briques, coll. "Sacrilège", 64 pages, 12,00 €


(1) Feu et Flamme, Paris, Dondey-Dupré et fils, 1833, p. 40.

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mardi 10 mai 2011

L'article de la mort

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L'article de la mort



Physiologie d'un enterrement


I.

M. Durand, riche propriétaire des environs de Strasbourg, veuf et père d'une fille unique âgée de seize ans, l'a conduite à Paris pour l'initier aux merveilles de ce bazar du monde (style strasbourgeois), et en même temps pour consulter nos médecins les plus célèbres sur une maladie noire qui la mine depuis plusieurs mois.
Nos voyageurs se sont fait accompagner par leur servante, Joséphine, cordon-bleu alsacien, très versé dans l'art de confectionner la choucroute, mais peu familiarisé avec la langue française.
Jaloux d'habiter une résidence plus confortable que ne le sont généralement les logements d'hôtels garnis, ils ont trouvé, à l'aide des Petite-Affiches, cette providence, en papier gris, des provinciaux dans l'embarras, un appartement bien meublé, que les locataires, habitués à quitter Paris pendant la belle saison, ont recommandé de ne louer qu'à des gens très comme il faut (style parisien).

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lundi 26 juillet 2010

On rigole encore au Père Lachaise

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dimanche 25 juillet 2010

On rigole au Père Lachaise !

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Excellente matinée au Père Lachaise, sur les pas de Bertrand Beyern, conférencier expert en cimetières et en... humour noir.
Il est, on s'en souvient, le président du jury du Prix de l'Humour noir.
Sourire aux lèvres — on rit discrètement dans les nécropoles — nous avons pu constater lors de son "safari nécropolitain" du jour à quel point le public était pendu à ses mots, ses savoirs et ses anecdotes.
Comme le montre le document ci-dessous, les statues elles-mêmes l'écoutent avant attention...

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Un vrai bon moment.
Hélas, hélas, la visite a un terme — ce qui vaut mieux, peut-être...
Pour connaître l'agenda des prochaines visites, piquez des dix doigts vers son site. Une prochaine visite sera "nécropolissonne"...


Illustrations © Draco Semlich 2010.

vendredi 8 mai 2009

Michel Ohl rebondit à propos de Gaston Chérau

CherauToi.jpg Bois de G. Jeanniot sur carte légendée de M. Ohl.



Après plusieurs collages superbes que nous n'avons pas eu le temps de mettre en ligne, notre correspondant Michel Ohl, toujours vif, informé et malicieux, nous communique quelque fragment de Toi, roman de Gaston Chérau, sur une carte illustrée d'un bois de G. Jeanniot issu de l'édition de 1927 (Le Livre de demain). Donnons la parole à Michel Ohl :

LA LETTRE DE DEMAIN : et voici le morceau de Toi que je lis :

... et toutes les trois commencèrent de parcourir les petits routins du cimetière, stationnant devant chaque concession et s'entretenant du défunt gaiement.
Chaque pas les jetait dans un sujet nouveau et tout cela faisait qu'elles ravaudaient l'histoire du pays. (...) Elles enjambaient une maison, elles retrouvaient la famille un peu plus loin : elles s'amusaient, et il y avait de quoi s'amuser dans ce répertoire de croix de pierre et de bois, de dalles qui s'effritaient et de couronnes rouillées !

recopié de la main de ce maniaque d'M. O., dont on se demande ce qu'il veut, à la fin ? — Si quelqu'un le sait, qu'il m'écrive.


(Michel Ohl)




Sur l'Alamblog : un portrait de Gaston Chérau