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dimanche 19 avril 2015

L'abruti, homme de lettres

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L'abruti, homme de lettres

Celui-là est triste. Il écrit des correspondances pour les journaux de la province et de la Belgique. Les journaux belges sont à peu près son unique bonheur. On ne les voit jamais, seulement il a le plaisir au café où il fait sa copie, de montre à quatre buveurs d'absinthe les mots incendiaires qu'il expédie tracés en encre bleue sur papier pelure d'oignon.
Son aspect est celui d'un sous-officier retraité devenu juif de Francfort. Il a la moustache du hussard de Bercheny et la lévite de l'usurier de la Judengasse. Il n'est pas sans jouir d'une certaine notoriété. Il est légendaire et sa pipe aussi. Il possède même un sosie - ce qui constitue dans le monde des lettres, un honneur insigne. Ce sosie, ancien vicaire du dieu Courbet, rédige en chef des journaux bulgares, et porte même lévite, mêmes moustaches, même pipe.
Il sait le caboulot qui ouvre le premier, et celui qui ferme le dernier. A trois heures de l'après-minuit, il se tue lui-même. Vers une heure il traîne chez Brébant : Les passants lui font' monter1 l'escalier du souper. Les filles du Casino le tutoient, il les amuse.
Il a pour monomanie de tout connaître depuis vingt ans. Parlez-lui d'un enfant qui vient de naître, il vous dira :
- Je le connais depuis vingt ans !
Ce caractère sera probablement très commun dans une vingtaine d'années, - ou plutôt dans une dixaine, - en tenant compte de la rapidité avec laquelle hommes et choses vieillissent. Car on voit de tous côtés des jeunes gens faire les métiers réservés d'habitude à ceux pour qui il n'est plus d'avenir.
Je ne le dis pas seulement pour les articles biographies, pour les nécrologies, - qu'on ne devrait faire que pou s'habituer soi-même à mourir, - pour les ouvrages de ciseaux auxquels on aspire comme on pourrait aspirer à une beau drame.
Les jeunes gens font des dictionnaires, des relations de voyage, des compilations, des monographies de la ville de Sedan pendant l'année 1549, et surtout, pire que tout le reste, des échos de Paris.
L'Écho est un des abrutissants les plus actifs; si on en doute; qu'on veuille regarder la situation de l'échotier.
A des époques à peu près aussi reculées que le règne de Louis d'Outremer, l'écho a pu être amusant, puisqu'il était rare. Considération vitale pour lui, il n'y avait pas de petite gazette quotidienne, et les grands journaux ne s'occupaient pas de commérage en dehors de la politique. Un homme un peu au fait des coulisses de Paris, était en mesure d'amuser ses contemporains une fois par semaine.
Il n'en est plus ainsi. Le cancan règne dans les journaux comme dans les vaudevilles. Les coulisses intéressent bien plus que la scène, et je ne comprends pas qu'un directeur intelligent n'ait pas encore imaginé une salle de spectacle double, l'une devant, l'autre derrière le théâtre. On paierait plus cher dans la seconde. Il arrive donc que grands et petits journaux quotidiens publient avec Ja rapidité d'un feu de file :
« M. Blum a passé la veille au soir, par un temps serein, sur le boulevard des Filles du Calvaire.»
Jugez les indiscrétions que peuvent commettre les échotiers hebdomadaires. Ils n'en essayent. même pas. Ils rassemblent tristement les journaux de la semaine et les dépouillent. Le résumé - le même pour tous, - devient un livret sur lequel ils composent leur petite cantate. La chanson étant la même, les airs ont du mal à ne pas être les mêmes et ces messieurs sont forcément beaux esprits, en cela qu'ils se rencontrent souvent.
M. Timothée Trimm confère à la salle Valentino.
L'échotier naïf raconte que M. Joseph Prudhomme s'est retiré fort édifié, et a recommandé à son jeune fils la fréquentation quotidienne de cet établissement instructif, qu'il avait d'abord pris pour un rendez-vous d'hétaïres.
L'échotier malin dit qu'un monsieur myope a cru, par la voix de l'orateur, assister à une séance de mademoiselle Esther Sezzi.
L'échotier humoristique : M. Trimm a terminé son discours par une brillante séance de prestidigitation, où il a fait jaillir du fond de son petit chapeau, deux cent mille numéros du Petit Journal, gracieusement distribués au public par M. Millaud, costumé en postillon.
L'échotier sournois loue M. Trimm du courage qu'il a déployé en ne se laissant pas déconcerter par la bordée de sifflets qui l'ont assailli - si injustement, - car jamais M. Trimm n'a eu plus d'esprit:
L'échotier sauvage requiert l'application des articles du code pénal relatifs à l'assassinat prémédité.
L'échotier blasé en sort de son tiroir une qui est toujours très bonne :
M. Trimm voulant reprendre haleine, remue consciencieusement un verre d'eau sucrée : lorsque le sucre est bien fondu, un auditeur placé au premier rang s'en empare, et vide le contenu en s'écriant : C'est pour une dame !
J'ai remarqué qu'en fait de plaisanteries sur les orateurs, celle du verre d'eau ne manque jamais son effet. L'orateur est quelquefois supposé hydrophobe : d'autres fois, il avale le sucre et se sert de l'eau pour se laver les mains, ou bien il demande si l'administration ne fournit pas l'absinthe. C'est le verre intarissable.
La charge est plus facile que la raillerie, l'engueulement que la critique, et la cascade que le mot. L'exagération est plus facile que la vérité, que l'humain. Aussi pastichera-t-on bien les hyperboles des théogonies hindoues, tandis qu'on pastichera très mal une Nuit de Musset. Les excursions dans l'absurde ne sont permises qu'à des esprits très délicats, qui sont sûrs d'en revenir. Un journaliste habitué de la loge infernale, imprima un jour que le personnel féminin du foyer de la danse était un corps de balais. Le lendemain un échotier annonçait que le gouvernement maintiendrait la subvention de l'Opéra, à la condition expresse que ces dames se mettraient journellement a la disposition, des cantonniers, afin d'éviter à la ville l'entretien onéreux du matériel qu'elles sauraient si avantageusement remplacer.
Je préfère les bons Wurtembergeois qui n'ont rien compris, se racontent sur le boulevard qu'un journaliste a appelé les danseuses corps de plumeaux, rient aux éclats et trouvent le mot très drôle.




Hector de Callias Les Mirages parisiens. - (Paris), (s.n.), 1867, p. 4-sq.



vendredi 23 janvier 2015

Les triomphes du paradoxe, ou la réclame par induction (Hector de Callias)

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Les triomphes du paradoxe

Tous les genres de sophismes ont été épuisés par la décadence athénienne et par l'école d'Alexandrie. Je crois pourtant que notre époque en a inventé un, auquel je ne saurais trouver un nom digne d'un traité de logique. On pourrait l'appeler : la réclame par induction.
C'est un raisonnement qui consiste à poser une conclusion fictive pour en tirer des prémisses utiles. Alphonse Karr est un des premiers philosophes qui aient signalé cette espèce de sophisme, d'après lequel un directeur de théâtre, pour prouver qu'il a de jolies actrices n'a qu'à leur faire jouer le rôle d'Eve - avant le péché.
Ceci était l'enfance de l'art. Avec le bouillonnement des intelligences qui caractérise notre civilisation, un principe fertile, aussitôt découvert est appliqué à toutes les branches de l'industrie, et à tous les besoins sociaux - comme la télégraphie électrique dont on se sert maintenant à l'intérieur des appartements.
Un journal vient au monde : Que lui faut-il ?. - Vous me direz : des abonnés. - Mais ce n'est point la question que je veux traiter. L'abonné est d'ailleurs un mystère : - beaucoup de journaux qui ne l'ont jamais connu qu'à l'état de curiosité historique ne s'en portent pas moins bien.
Il faut de l'influence : le devoir du critique est d'être influent comme le devoir du ciel est d'être bleu. On dit critique influent comme on dit Orient ensoleillé et fatalité inéluctable. Il y a des vocables mariés - sans divorce possible.
L'influence vient avec le talent - ou avec les années - car il y a bien des hommes de lettres qui obtiennent l'avancement à leur tour de bête - ainsi qu'à l'armée. Voilà le difficile. S'il fallait des talents pour faire des journaux - à compter un seul talent par journal - les kiosques du boulevard seraient moins remplis. Reste le temps. Mais tous les journaux ne peuvent pas attendre.
Ici se manifestse la force victorieuse du paradoxe.
Le critique court pendant une semaine le théâtre Montparnasse, le bal Morel, le café du "Singe bon garçon" ; il s'arrête sur les places publiques partout où il voir un cercle de badauds ; il écoute dans les cours des maisons situées place Maubert. Au bout de sa semaine il a généralement trouvé un jeune premier rôle qui joue le duc de Chevreuse en mangeant des chaussons de pommes, une quadrilleuse qui enlève avec sa bottine les lorgnons des personnes de la société et en fait flotter les cordons en guise de drapeaux au bout de sa jambe tenue au port d'armes ; un peintre dont la maîtresse est goitreuse et qui peint toutes les femmes avec des goitres, parce que c'est plus nature. Il n'est pas sans rencontrer aussi quelque général mexicain ambulant, quelque perceur d'isthmes en chambre ou bien une jeune fille qui chante la ritournelle du mancenillier en s'accompagnant d'un tambour de basque.
La fortune du du journal est faite. Il a trouvé une personnalité.
Car tous les journaux ayant un faible spécial pour les monstres que l'on devrait conserver dans un bocal d'esprit de vin, à peine un monstre est-il signalé que chaque journaliste roule son carré de papier en forme de trompette pour chanter hosannah à la divinité hideuse - - qui en récompense leur accordera dans ses mémoires une mention déshonorante. Les chroniqueurs sont des Hindous : ils adorent les magots.
Une fois le monstre lancé, son dénicheur, sans empêcher le domaine public d'en jouir librement, prend acte de priorité par une circulaire bien sentie. Il a prouvé qu'il était influent puisqu'il a créé une personnalité. Il peut traiter en puissance avec toutes les puissances. Il a partout sa première loge : l'emprunt de Madagascar lui réserve des actions : il peut manger sa glace à la vanille chez les cocottes et cocodettes les plus mal famées. Wirth lui fait présent d'un encrier en bois sculpté : l'écuyer quadrumane lui envoie sa carte au jour de l'an.
Un personnage - dont je prononcerais le nom si je ne craignais de renouveler les hostilités, heureusement oubliées, de la guerre des Deux Roses - a été faiseur de Rois. On est fabricant de personnalités pour Paris, la province et l'étranger.
Un malheureux qui n'a plus de chemise à vendre, se jette à la Seine. Entre le parapet et l'eau il est retenu par le vigoureux poignet d'un sergent de ville. Ce fonctionnaire lui demande ce qui l'excite à cet acte répréhensible. L'autre que ce n'est pas un excès de bien-être.
- Travaillez, dit le sergent de ville.
- Je suis ouvrier tanneur, et l'ouvrage ne va pas.
- Alors faites des personnalités.
Gela se pratique du haut en bas de littérature : Que l'on invente un tailleur ou un grand poète norvégien, le procédé est le même.
La force du paradoxe se manifeste en des applications inombrables.
Le directeur d'opéra a soin d'annoncer partout les appointements fabuleux qu'il donne à ses étoiles, et le public croit longtemps contempler des étoiles de première grandeur. Pour donner en deux jours au premier peintre en bâtiment venu la réputation de Duprez, il suffit de le payer deux cent mille francs par an. Quand un général a fait chanter le Te Deum, les populations sont persuadées qu'il est vainqueur. Je connais un homme qui a proposé à Grisier, un hôtel aux Champs-Elysées, entre cour et jardin, s'il voulait se laisser égratigner par lui. Si toutes les femmes entretenues ont des liaisons affichées avec des ophicléïdes du Gymnase, il ne faut pas s'imaginer que c'est pour s'amuser : c'est pour faire courir le bruit qu'elles sont capables de carpices. Les jeunes ducs qui se font interdire pour elles espèrent toujours remplacer l'ophicléïde du Gymanse. Je suis sûr que Cléopâtre regrettait beaucoup la perle qu'elle fit dissoudre dans du vinaigre : mais elle voulait, pour mieux asservir Marc-Antoine à ses fantaisies, se poser en fantaisiste de première force.

A venir : "L'abruti, homme du monde" et "l'abruti, homme de lettres"

Hector de Callias Les Mirages parisiens. - (Paris), (s.n.), 1867, p. 4-sq.

jeudi 3 janvier 2013

Éric Naulleau milite pour le "cumul des mandales" !

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Chroniqueur historique du Matricule des Anges, lui aussi, Éric Naulleau a un peu défrayé la chronique depuis que sa collaboration avec Pierre Jourde a produit quelques éclats de voix dans les librairies de Landernau, un prix académique à double effet et, pour lui, une carrière médiatique plutôt vive si l'on en juge par le fait que les Guignols de l'Info se payent sa marionnette, privilège rare.

Pour autant, ça n'est pas cette partie people du personnage dont on se souviendra le plus puisque les voitures-balais qu'il dynamite à la télévision ou à la radio seront oubliées dans quinze jours et que nous nous battons l’œil du football auquel il a consacré une partie de son travail. Ses chroniques littéraires en revanche méritent certainement plus d'attention car il n'a jamais manqué de goût lorsqu'il parle de littérature, étrangère en particulier, et qu'il n'a ni la langue mal accrochée ni le dégoût du bon mot. Un choix de ses articles du Matricule des Anges, de Chronic'art ou de Paris Match vient donc de paraître sous le titre Pourquoi tant d'E. N. ? chroniques et polémiques, occasion de retrouver Jean-Claude Pirotte, fastueux buveur et poète ou Jorn Riel et Claudio Magris. Comme il faut assurer le spectacle, on redécouvre — avec plaisir (assumons-le) — ses annihilations écrites, ses panpanculculs radiophoniques et ses tannées télévisuelles du hérisson de Barbéry (inédit) ou du chanteur Francis Lalanne, "poète-poète" mièvre de son métier (1). Evidemment, on se marre, puisque le fait de souligner défauts et ridicules a toujours beaucoup amusé le public français. Surtout lorsque le plat est servi avec malice.

Toute la raïa de l'industrie cathodique-littéraire y passe donc : Frédéric Beigbeder, Virginie Despentes, Amélie Nothomb, Bernard-Henri Lévy, Michel Houellebecq, Christine Angot, Francis Lalanne (encore lui), Alexandre Jardin, Charles Dantzig, Guillaume Musso et l'on en oublie. Une façon de faire de la critique littéraire, pour apprendre aux lecteurs ce qu'est une platitude ou une porte ouverte lorsqu'il est question de phrases, et de glisser quand l'occasion se présente une citation plus relevée. On regrette de ne pas pouvoir en lire plus de ces dégelées, et de s'assurer que tous les cabots sont bel et bien tancés. Que n'aimerait-on lire à propos de tel comédien royaliste qui se prend pour un historien ou de telle autre baderne aussi venteuse que ces "grands comédiens français" qui courent de manière affolante les rues. Et on ne parle même pas des réalisateurs de téléfictions pourrites aux raccords foireux. Bref, on rêve et l'on s'aperçoit que, tout de même, ici ou là Paul Gadenne parvient à avoir la parole quand ce n'est pas Borgès ou Salinger. Au cœur du Saint Spectacle automatisé et obligatoire, au milieu de ses gargouilles grotesques, des créateurs dignes peuvent paraître quand on le désire. C'est probablement la meilleure leçon du livre : la culture peut proliférer... si l'on en fait l'effort.

Alors évidemment, les épigrammes en vers d'Éric Naulleau ne valent peut-être pas celles de Voiture mais, après tout, reste la chronique, indétrônable. C'est elle qui nous renseigne sur notre époque et permet de prononcer le nom de ces écrivains lumineux, vibrants et parfois douloureux que Michel Drucker ne prononcera jamais.


Éric Naulleau Pour quoi tant d'E. N. ? Chroniques et Polémiques. — Paris, Jean-Claude Gaswsewitch, 2012, 376 pages, 20,90 €



(1) Mais aussi, Éric Naulleau peut l'ignorer, mécène d'une remarquable collection de poétique à l'enseigne des Belles-Lettres.

mercredi 12 octobre 2011

Yes we have ! (it)

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Alphonse Allais et Henri Roorda nous ont donné du fil à retordre. Mais on a fini par les dénicher !


Prochaines informations à la fin de l'automne...