L'Alamblog

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mercredi 15 septembre 2010

Où l'on parle de Céline et de Gabriel Chevallier... et de l'absence de vainqueur au Jeu de l'Alamblog

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— Vous avez lu le dernier Céline ?
— Ouou...i
— Et alors ?
— Heu...
— N'est-ce pas ?
— On se demande...
— Pour moi, il est fou, cette fois, Céline !
— Assurément, il est malade, ce garçon !
— Quand même, il exagère !
— Ces grossièretés !...
— C'est tellement démodé, tout ça !
— Les Juifs sont des gens comme les autres.
— J'en connais de très bien... J'ai de très bons amis...
— Mais, pensez, voyons !
— Et pour les critiques, vous avez lu ?
— Oui !... Et Proust ?
— Proust ! Ah, Proust
— Prou-Proust, il dit ! Et il fait allusion... Il paraît que Proust...
— Jeune homme riche ! Habitué de bonne heure aux valets de chambre, n'est-ce pas ?
— Et Stendhal !
— Cézanne !
— Racine !
— Quoi, Racine aussi !
— Comme je vous le dis !
— C'est du délire !
— Vous avez prononcé le mot. C'est du délire !
— Moi, je m'étais bien dit tout de suite, en lisant son premier, vous savez : Au bout de la nuit...
— On en avait fait tout un plat !
— Entre nous...
— Quiand on juge, aujourd'hui...
— Avec le recul.
— Il faut le recul...
— Dame ! Qu'est-ce que c'est, en somme, la postérité ?
— Le recul, évidemment !
(...)



Ce délicieux dialogue, issu du Vendémiaire daté de mercredi 26 janvier 1938 et signé en une par Gabriel Chevallier, le désormais fameux auteur de La Peur dont nous aurons le plaisir de parler une fois encore sous peu, figure dans un roboratif ensemble publié par André Derval.
Celui-ci, que nous avons déjà présenté ici, avait déjà proposé un dossier de presse relatif à Beckett, un bouquin et un principe épatants. Rassembler les articles pondus par les uns et les autres dans le vrai de l'événement ne manque jamais d'intérêt. Outre qu'on y analyse merveilleusement la réception d'une oeuvre par les pairs de l'auteur — c'est beaucoup moins vrai aujourd'hui —, ce sont les pensers d'une époque qui surnagent, comme les légumes à la surface du bouillon. Et dans le cas de Louis-Ferdinand Céline, mazette, ça n'est pas peine perdue lorsque l'on observe ce qui s'écrivit au moment de la publication de Bagatelles pour un massacre, le 28 décembre 1937 (1), ce "pogrom de papier", le pamphlet le plus "XXe siècle" du siècle dernier et le plus interdit depuis 1945. Terrible !
Nous n'allons pas déflorer le contenu de ce nouveau recueil, ce serait vous couper la surprise sous les pieds et nous n'aurons pas la joie de nous rouler après André Gide ou Léon Daudet dans le débat sans fin qui voudrait trancher : essai polémique ou oeuvre littéraire ? S'il est vrai que Céline a trouvé dans le registre du pamphlet une voix, un style différents, il a aussi déplacé les bornes de l'obscénité. Rebatet, Mounier, Jean Renoir, Charles Plisnier (assez brillant), Jacques Spitz (curieuse position), Victor Serge, Marcel Arland, André Billy, Brasillach, Victor Serge et beaucoup d'autres ont déjà donné leur avis et les céliniens s'empaillent depuis des lustres sur ces questions, faut-il en rajouter ?
Bagatelles pour un massacre est l'un des pires pamphlets antisémites qui soit, c'est aussi l'une des plus grandes oeuvres littéraires du siècle dernier.
Qui a dit que la littérature avait un rapport avec la morale ?
Avec "le recul, évidemment", André Derval sert enfin les pièces du dossier et les présente avec autant de méthode que de bonne grâce — et il lui a fallu de l'appétit ! — les sursauts ou les glissades des uns et des autres, la stupéfaction, la colère, tout une époque assez peu capable de juger avec perspective ce qui, plus tard, crèvera les yeux.
Avec "le recul, évidemment", on met aisément Céline en bouteille. Ses contemporains furent pris au dépourvu, par ce "maboul", ce forcené, cet extraordinaire bretteur, ce Rabelais passé au noir. On peut aujourd'hui se faire une religion grâce à ce livre qui est destiné à devenir un inévitable et, du même coup, estimer la portée des coups, de part et d'autre. Bravo, beau travail !



André Derval L'Accueil critique de Bagatelles pour un massacre. — Paris, Ecriture, 288 pages, 23 €



(1) Jamais sans estomac, André Malraux publie L'Espoir en même temps, devançant l'appel pour raisons d'actualité... guerrière.