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samedi 23 septembre 2017

Emmanuel Bove a un prix

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Tandis que reparaît la traduction par Emmanuel Bove d'Un Conte de deux villes, le grand roman de Charles Dickens, à l'Arbre vengeur, cette image de l'écrivain français en 1928.

Les Nouvelles littéraires, 17 novembre 1928.



samedi 23 août 2014

La cabane à humains (1920)

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Sur la zone, après Dickens, mais avant Merlet et Audiberti, et bien après Delvau, mais fort plus tôt que Yonnet et Clébert, la misère selon Louise Bodin.


LA CABANE A HUMAINS
C'est au delà des limites de l'octroi. Il n'y a pas autour de notre petite ville de province, comme autour de Paris, la grande ville, une zone intermédiaire entre la ville et la campagne. Il n'y a pas ce qu'on appelle « la Zone », terrain pelé, rongé, lépreux, sur lequel poussent, parmi des détritus, des dépôts de poubelles, de misérables baraques en planches où vivent des hommes, des femmes et leurs petits.
Chez nous, les faubourgs sont les plus charmants quartiers, villas fleuries et jardins et, dès l'octroi, c'est tout de suite la campagne, la belle et jeune campagne à la végétation luxuriante et toute en fleurs, étant en plein printemps, en cascades de fleurs sur les maisons, dans les haies qui séparent les champs gras que cultivent des paysans et des paysannes cossus, paysans et paysannes qui, depuis la guerre, ont acheté fermes et autos. Alors, elle attire d'autant plus l'attention, cette masure, cette cabane posée à l'écart sur le bord d'un chemin, et qui semble une mendiante parmi des gens riches. J'entre et, d'abord, je suis saisie par l'odeur et par l'obscurité. Il n'y a d'autre ouverture sur le ciel, sur les champs, que la porte et l'atmosphère de cette cabane est quelque chose d'épais, de gluant, de pourri. Je finis par distinguer sur le sol en terre battue, graisseuse, trois grabats: puis-je même appeler cela des,grabats, ces rectangles de planches disloquées au milieu desquels il y a une paillasse et des restes de couvertures? Et je distingue aussi un buffet branlant et quelques chaises défoncées.
Quels sont les animaux, quelles sont les bêtes qui grouillent dans cette misère, dans cette détresse ?
Des animaux.? Mais quels oiseaux voudraient d'un nid pareil ? Quelles bêtes des forêts n'ont pas leur lit de feuilles rafraîchi chaque jour ? Quels animaux domestiques n'ont pas leur litière renouvelée, leur mangeoire abondamment pourvue ? Quelles écuries, quelles étables, quels chenils, quels clapiers sont dans cet état de délabrement, de pauvreté, d'infection ?
Autour de moi, bientôt, il y a quatre petits humains, et la mère, debout, tient dans ses bras le dernier, âgé de quatre mois. Les deux aînées sont à l'hôpital : elles ont la coqueluche. Le tout petit aussi a la coqueluche ; cela se voit sur son visage qui serait charmant
s'il n'était tout enlaidi de croûtes, car la peau des petits est infiniment tendre, elle se déchire sous l'effort de la toux et ce sont autant de petites plaies qui deviennent croûteuses. Ils sont sept, de treize ans à quatre mois. Ils étaient neuf ; deux sont morts ces années dernières de tuberculose.
La mère est fine et distinguée. Ses trente-huit ans si accablés, si épuisés ont conservé une certaine élégance et une certaine souplesse et, lorsqu'elle ouvre son corsage pour allaiter le tout petit, je remarque la blancheur de sa peau et sa gorge, encore jolie. Elle est, me dit-elle, du petit bourg de Saint-Laurent, tout près de Rennes. Elle s'est mariée à vingt-deux ans.
Sans doute, dans ce temps-là, c'était une belle fille fraîche et son mari l'aimait. Elle vit là — si c'est vivre — avec ses sept enfants et le mari ne « rentre » plus, ou bien, quand il « rentre », il vaudrait mieux qu'il ne rentrât pas. Elle touche 52 francs par mois d'allocation aux familles nombreuses. Je crois que c'est exactement 52 fr. 70. Elle touche 4 pains de 6 livres par mois de la paroisse, à condition qu'elle envoie ses enfants au catéchisme et qu'elle leur fasse faire leur première communion. Elle a 1 fr. 75 pour vivre par jour avec ses sept enfants. C'est un soulagement pour elle quand une maladie — pas grave -lui permet d'envoyer deux ou trois des sept à l'hôpital où ils sont nourris et vêtus. Chez eux, ils mangent du pain et boivent de l'eau, mais il leur faudrait un pain de dix livres par jour et le pain noir, le hideux pain noir indigeste que nous a valu la victoire coûte six sous la livre, pour les familles nombreuses.
La femme, la mère, parle simplement, sans larmes et lorsque je m'en vais oppressée, révoltée, indignée - : avec des remords d'oser parfois souffrir pour moi-même, — elle m'accompagne, le dernier dans ses bras, les quatre autres à ses jupes. Sur quels bourriers a-t-elle ramassé les débris de chaussures qu'ils ont aux pieds ? Et pourtant, c'est le printemps, c'est-à-dire que c'est la possibilité de sortir, de courir sur la route, de respirer, de jouir, d'aller au puits chercher de l'eau pour laver quelques hardes ; c'est la clémence du ciel, la tiédeur de l'air, la lumière du soleil pour tous. Mais ils sont là aussi pendant les mois d'hiver.
J'ai reçu ce matin même le bulletin d'avril de l'Union internationale de Secours aux enfants d'Europe. J'ai regardé avec une immense pitié les photographies de la misère à Budapest, prises par l'ex-premier ministre de Hongrie, M. Charles Huszar en compagnie des évêques méthodistes de l'Amérique, photographies de taudis où gisent les innocentes petites victimes des grands seigneurs de la tuerie.
Mais je pourrais joindre à ces documents la photographie de « ma » cabane à humains qui n'est qu'une de nos cabanes à humains, parmi tant d'autres, à nous, les Français victorieux. Elle existe à un quart d'heure de route d'une ville heureuse et qui n'a pas souffert matériellement des horreurs de la guerre, sur le bord des champs fertiles dont chaque pommier chargé de fruits est une fortune, et les paysans enrichis s'écartent d'elle avec mépris et chassent les petits comme des pestiférés.
Cependant, des messieurs graves et des dames vertueuses prêchent la repopulation et pleurent de tendresse en songeant aux félicités des familles nombreuses...
Louise Bodin

jeudi 11 mars 2010

My books, my books (Filadelf Gorilla)

chiromonkey.jpg.gif J.-L. Faure, Chiromonkey



« My books, my books ! »

C’est le cri qui sort de la bouche d’un expirant savant.

C’est le grand singe dégénéré, Dickens, ce moribond célèbre, qui déjà près de la tombe dans son râle et en rendant son dernier soupir ne se souvint ni de ses amours, ni de sa patrie, ni de son foyer ; il ne pleura ni la lumière comme Antigone, ni la belle nature, ni la lune, les étoiles, une aube matinale, les oiseaux qui chantent, les brebis qui paissent, les moutons qui bêlent ; il ne regretta ni les rivages pittoresques de Portsmouth, ni les flots, ni les vagues, ni les sillons que tracent les barques des pêcheurs sur la mer, ni le ciel en pourpre au coucher du soleil, ni les nuits silencieuses des campagnes, ni les roses riantes, les jasmins et les belles orchidées de l’Angleterre ; il ne regretta rien de tout cela, le cruel. Il ne regarda ni en haut, ni en bas, ni la terre, ni la voûte du ciel, ni les enfants, la femme, les amis, les parents, ses admirateurs !… En expirant, le grand auteur de « Nicolas Nickleby » poussa deux seuls mots de sa poitrine déjà refroidie ; et les pieds déjà dans la tombe, en se redressant pour la dernière fois, il s’écria comme un fou : « Mes livres, mes livres ! » et sur ces mots il retomba un cadavre!… Oh ! quelle folie et quel crime !

Et on érige des statues à Gutemberg (1), ce grand criminel, qui changea la terre en un triste cimetière !… Napoléon, César, Attila, Alaric, Tamerlan, Alexandre et Bismarck qui tuèrent des milliers d’hommes, qui amputèrent, estropièrent, rendirent borgnes ou boiteux des millions de mortels, ne furent que les vrais éclaireurs qui donnèrent la vie, la santé, la force à cette humanité qui meurt en demandant ses livres, ces papyrus pourris, ces pâtes vilaines, pleines de microbes et des bacilles des poitrinaires, celte pâte, qui affiche le monopole de répandre la lumière avec l’encre noire et sombre des infirmeries !

Brûlez-les ces livres maudits, brûlez-les et faites en un incendie pour désinfecter l’air, pour purger les villes !

Vous vous consumez comme des chandelles, vous fondez comme la cire sous vos lampes inspiratrices, avec vos lunettes d’aveugles !… Toute la terre ressemble à une forêt allumée, qui brûle, qui s’extermine. Ce feu, c’est beau, superbe. Cet incendie est grandiose et beau, mais ce sont des forêts qui brûlent et dépérissent, ce sont des êtres humains qui se consument. Brûlez les livres, plutôt que de vous torréfier vous-mêmes. Mettez le feu aux bibliothèques, aux salons littéraires, aux librairies, aux écoles, à la Sorbonne, aux Académies, aux théâtres, aux collèges, avant qu’un nouveau Bismarck y dirige ses obus funestes ! Demain sera la réaction. Après Périclès, c’est Lysandre ; après Auguste, Néron ; après le Christ, Attila ; après Voltaire, Bonaparte ; après Lamartine, Hugo et Goethe, Bismarck et les communards !… Ainsi, attendez de jour en jour votre Néron !



Filadelf Gorilla


(1) Sic

mardi 15 septembre 2009

Charles Dickens, badeau à malices

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Des chroniques inédites de Charles Dickens, n'est-ce pas une réjouissante opportunité ?
Fruit des articles que l'écrivain publiait dans les années 1860 dans les pages de son journal, All the year round, sous le pseudonyme narquois du "Voyageur sans commerce", il y établissait sa chronique, parfois étonnante.

Les grands vents de ces derniers jours m'ont entraîné en différents endroits — et, en vérité, qu'il y ait du vent ou non, j'ai toujours, de manière générale, de nombreuses activités en rapport avec l'air.

Choisis par le libraire et écrivain Jean-Pierre Ohl, les textes publiés ici pour la première fois en français donnent une image plus qu'émouvante de Dickens, et une belle idée de son talent d'observateur. Déambulant à Londres, en Angleterre, dans les Alpes, il rapporte des faits originaux, qu'il tisse en larges couronnes d'images plus stupéfiantes les unes que les autres, d'expériences singulières. On pouvait ignorer jusqu'ici son insomnie qui le conduit à arpenter les rues jusqu'à l'aube à la recherche des rares lieux encore vivants, sinon éclairés et cette attirance si forte qu'il éprouve pour les lieux de mort (la morgue parisienne, notamment). Analyste des moeurs, de l'Homme, on se régale de son observation la plus clinique, celle qui concerne une étrange maladie sociale, que nous avons peut-être tous cotoyée sans y prendre garde, la Pourriture sèche :

C'est une maladie bien curieuse que cette Pourriture Sèche chez l'homme, et difficile à détecter à ses débuts. Elle avait conduit Horace Kinch dans les murs de la vieille prison de King's Bench, et l'en avait fait sortir les pieds devant. C'était un homme agréable à regarder, dans la fleur de l'âge, fortuné, avec l'intelligence dont il avait besoin, et très apprécié de ses nombreux amis. Il avait une femme qui lui était bien assortie, et des enfants en bonne santé et mignons. Mais, comme il arrive parfois aux belles maisons ou aux beaux bateaux, il fut atteint de Pourriture Sèche. La première manifestation de la Pourriture Sèche chez l'homme est une tendance à traîner à l'abri des regards, à se trouver à des angles de rue sans raison intelligible, à errer sans but quand on le rencontre, à être en plusieurs endroits plutôt qu'en un, à ne rien faire de concret, mais avoir l'intention d'accomplir une multitude d'actions concrètes le lendemain ou le surlendemain. Lorsqu'il constate cette manifestation de la maladie, l'observateur la relie généralement à une vague impression, déjà ancienne ou récente, que le patient avait une vie un peu trop difficile. Il aura à peine eu le temps d'y penser et d'émettre le terrible soupçon de "Pourriture Sèche", qu'il remarquera une dégradation dans l'apparence du patient : un certain manque de soins, une sorte de détérioration, dus ni à la pauvreté, ni à la saleté, ni à l'alcool, ni à la mauvaise santé, mais simplement à la Pourriture Sèche. A ceci succède une odeur comme de fortes eaux, le matin ; ensuite un certain laxisme quant à l'argent ; puis une odeur plus forte comme d'eaux très fortes, tout le temps ; et encore un certain laxisme envers toutes choses ; enfin, un tremblement des membres, une somnolence, une tristesse et un effondrement en miettes.



Voici donc un pan documentaire de l'oeuvre de Charles Dickens, il est passionnant. Le livre paraît aujourd'hui.


Charles Dickens Le Voyageur sans commerce. Traduction de Catherine Delavallade. Préface de Jean-Pierre Ohl. Illustrations de David Prudhomme — L’Arbre vengeur, 224 pages, 13 euros. Parution le 15 septembre 2009

samedi 20 juin 2009

Morgues et catacombes

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La saison est propice aux évocations d'automne. Et dans sa course lente vers le jour des morts, l'automne favorise les idées macabres.
Voilà pourquoi nous vient à l'esprit que le mois de septembre sera consacré aux macchabées.

Sous la plume de William T. Vollmann, d'une part, de Charles Dickens, de l'autre, dans des exercices aussi démonstratifs l'un que l'autre.
Honneur à l'Ancien : Charles Dickens usa de l'identité du Voyageur sans commerce pour chroniquer sans répit — il était notoirement hyperactif de la plume. Il passa donc par Paris, visita sa morgue, et, à Londres même, se soucia des cadavres. Inédit en français, ces articles rassemblés et limpidement présentés par Jean-Pierre Ohl seront bientôt enfin lisibles. Et à un prix dérisoire : c'est tout le charme des livres de l'Arbre vengeur qui ont le rapport qualité-prix le plus exceptionnel de l'Hexagone. Je vous assure qu'on n'a pas fini d'en parler !

De son côté, Vollmann, notre contemporain, a déraisonné nettement en rédigeant les sept (7) volumes du Livre des violences dont Tristram nous donnera en septembre la version synthétique en un volume. Entre autres chemins de mort, Vollmann a traîné ses guêtres du côté des catacombes de la place Denfert-Rochereau, à Paris. Il a trouvé que l'odeur y était spécifique...

Et tous ça ne nous dit pas quand paraîtra le Dictionnaire de la mort annoncé par la collection "Bouquins" en remplacement de l'épuisé et succinct dictionnaire de Robert Sabatier...

Amis des ossuaires, à vos brosses !


Charles Dickens Le Voyageur sans commerce. Traduction de Caroline Delavallade. Préface de Jean-Pierre Ohl. Illustrations de David Prudhomme — L'Arbre vengeur, 224 pages, 13 euros. Parution le 15 septembre 2009

William T. Vollmann Le Livre des violences. Traduction de Jean-Paul Mourlon. — Tristram, 960 pages, 35 euros. Parution le 10 septembre 2009