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Mot-clé - Charles Baudelaire

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mercredi 26 juillet 2017

Baudelaire chez les singes

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Le 24 avril 1864, Baudelaire met un pied à Bruxelles. Il a l'intention de rester quinze jours, le temps de prendre des notes sur les collections de peinture particulières réputées du jeune royaume (fondé trente-quatre ans plus tôt).
Deux ans plus tard, s'ennuyant mortellement, le poète est toujours à Bruxelles...
Jean-Baptiste Baronian explique pourquoi une série d'échecs l'a conduit à s'incruster dans ce pays qu'il déteste... Et on sait à quel point.
On y reviendra sans doute.
Voilà en tout cas une vraie lecture d'été riche et salée !



Jean-Baptiste Baronian Baudelaire chez les singes. - Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 19,5 €

vendredi 15 juillet 2016

L'Esthétique de la laideur (1920)

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Émile Malespine (1892-1952), médecin de formation, fut un personnage de l'avant-garde lyonnaise, notamment en dirigeant la revue Manomètre. Il eut aussi le temps de créer le Théâtre radiophonique de Lyon-PTT, le Théâtre ciné-club du Donjon et de réaliser plusieurs films d'avant-garde dont un sur le "Palais idéal" du Facteur cheval.

L'Esthétique de la laideur

Je parle sérieusement. Ne criez pas au paradoxe, avant de m'avoir entendu. L'esthétique de la laideur : ce n'est point une boutade. Je veux vous le démontrer par a+b.
Pour savoir ce que c'est que le Beau, inutile de demander l'avis des philosophes. "Ils ne vous répondront que par du galimatias" disait VOltaire. Je craindrais de faire de même en essayant de donner une définition du io kalon.
Est beau ce qui plait, ou plait ce qui est beau. Dilemme dont il est difficile de sortir. Je vous laisse résoudre le problème ; je neveux pas comme l'âne, rester perplexe entre le foin et l'avoine. Aussi je me hâter d'entrer dans le vif de mon sujet.
Est beau tout ce qui produit en moi une émotion esthétique. Je n'ai rien défini ; je l'accorde, mais, tout le monde m'a compris. Il suffit pour cela d'avoir au moins une fois éprouvé une émotion esthétique, et, c'est le cas de la plupart des gens, une chose vous a plu ; elle est belle ; peu importe le reste.
Quelle est la cause et la nature de cette émotion ? C'est là un autre point du problème.
Eh bien ! N'avez-vous jamais éprouvé d'émotion esthétique en présence de choses laides ?
La beauté est-elle inséparable de l'harmonie ? J'en doute.
Je ne crois pas qu'on puisse sur ce point se contenter du canon de la statuaire antique. Tout ce qui ne répondrait pas à certaines formes et à certaines proportions définies données par les anciens, serait laid. Voyez la Vénus de Milo ou l'Apollon du Belvédère, comparez. Point de beauté en dehors de cela.
L'expérience nous prouve le contraire. C'est là l'essentiel : l'inharmonique plaît.
Mais alors, dira-t-on, où placez-vous le critérium de l Beauté ? Vous admettez que le goût dépend du tempérament, de l'éducation, du milieu - le goût, c'est-à-dire la conception que nous avons de la Beauté. D'accord, mais si le beau est subjectif, ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Alors pourquoi disputer sur la Beauté ou la laideur : une chose est belle ou laide, il n'y a pas de milieu. SI ce qui est beau chez les Papous est laid chez nous, peu m'importe ; point n'est besoin d'user d'une antithèse. Vous trouvez beau ce que les autres trouvent laid, voilà tout.
Ce n'est pas de cette relativité de la beauté que je veux parler. Il ne s'agit pas non plus de l'impression qu'on peut avoir de trouver belle une chose que l'on sait que la majorité des gens trouveront laide. Non. Je veux parler d'une chose que l'on trouve belle, parce qu'il y a en elle un élément de laideur.
Me comprenez-vous ? S'agit-il d'une plastique féminine : on sent qu'elle est laide et pourtant un je ne sais quoi de bizarre, d'inharmonique, vous plaît en elle. Vous la trouvez belle et laide à la fois.
Distinguons, vont dire quelques-uns, il s'agit là d'attirance physique de désir sexuel, et no d'émotion esthétique. Sur ce point, je leur répondrai plus loin. A l'appui de mes dires, je trouve dans l'histoire de l'Art, des époques entières qui se sont inspirées de cet élément de laideur dans l'art. Et d'abord, le style grotesque en est une preuve évidente. Voyez les gargouilles de nos vieilles cathédrales gothiques. Admirez ces animaux apocalyptiques, ces têtes diaboliques. Vous les trouvez beau. Je sais bien que Voltaire disait que pour le diable, le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue". Beaucoup de gens alors ressemblent à Satan.
Croyez-vous les magots de Chine dénués de tout élément esthétique. Ils sont beau dans leur laideur et la plupart des œuvres artistiques de la Chine et du Japon sont dans le même cas. N'allez pas me dire que c'est parce que nos goûts diffèrent de ceux des Mongoliques, que ce qui est beau à Pékin ne l'est pas à Paris.
Pourquoi notre art s'est-il donc japonisé depuis quelques années ? Ces choses bizarres, inharmoniques, extraordinaires, extravagantes (employez le mot que vous voudrez) nous ont charmé : elles sont belles dans leur laideur.
Et puis, je parlais tantôt d'un élément sexuel dans l'art. C'est chose indéniable. Il n'y a que les critiques d'art pour ignorer cet important facteur. La vie sexuelle joue en nous un rôle considérable. Une foule d'émotions sexuelles s'agitent dans notre subconscient. Sans que nous nous en rendions bien compte nous agissons ou plutôt comme dirait Malebranche, "nous sommes agis" par ces éléments sexuels. Les éléments esthétiques ne sont le plus souvent qu'une idéalisation, une "sublimation" de nos tendances sexuelles. Un concours organisé naguère par un quotidien fournit une preuve de ce que j'avance. Il s'agissait d'esthétique ; ou du moins c'était la prétention du concours. Quelle est la plus belle femme de France ? Eh bien ! la plupart des candidates avaient eu soin consciemment ou inconsciemment de mettre le plus possible ans leur jeu cet atout sexuel. Elles avaient posé en décolleté, en demi-déshabillé, et même dans des postures les plus lascives.
Donc, puisque cet élément sexuel dans l'émotion esthétique est une chose non douteuse, demandez à un Baudelaire quel élément esthétique trouvait-il dans ses courtisanes fanées et vieillies ? Pourquoi un Lamartine qui chantait Elvire et le Lac ne dédaignait-il pas les servantes d'auberge ? Je me rappelle qu'un de mes amis récemment, me contait l'impression profonde que faisait sur lui le matin, des bonnes de café, qui, les paupières encore bouffies, la tignasse ébouriffée, le corsage sale et chiffonné, rôdaient autour de lui, encore saoûles de sommeil.
Remarquez que dans tous les cas, c'est quelque chose d'inharmonique, d'inaccoutumé qui attire.
Je sais bien que des gens vont crier, au nom de la saine tradition. Trouver de la beauté dans la laideur, est pathologique, vont dire les savants en robe.
Pathologique, je ne vous entends point. Tracez-moi des limites entre le normal et l'anormal. Moi, je ne vois pas de hiatus entre le beau et le laid. Il ne s'ensuit pas pour autant que toute laideur est esthétique.
Pour mieux me faire comprendre, je comparerais l'esthétique de la laideur, au plaisir de la douleur. Qui n'a pas dégagé cet élément de la lecture des Fleurs du Mal, n'a pas compris un mot à l’œuvre de Baudelaire. Anomalie, sadisme, soit, le moi ne suffit point pour gens habitués à ne pas prendre "la paille des mots pour le grain des choses". Ou ne trouve-t-on pas un brin de sadisme ? depuis le plaisir qu'a la coquette à torturer les cœurs jusqu'à l'esthétique délirante d'un Néron ? Plaisir de faire souffrir, plaisir à souffrir aussi : "'Connais-tu comme moi la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire, oh ! l'homme singulier ?"
La douleur fut pour Baudelaire une volupté, et, s'il n'a pas parlé de l'esthétique de la laideur d'une façon expresse, cet état d'esprit se devine dans son œuvre.
Il a cherché l'inconnu et cet inconnu fût-il inharmonique devient une des formes de la beauté.
Dans notre subconscient, se forme quelque archétype de la Beauté répondant à tel ou tel objet et ce modèle se modifie sans cesse comme notre être tout entier. Quand ce rêve de l'imagination trouve sa réalisation des sensations subconscientes se réveillent en nous et nous font éprouver l'émotion esthétique. C'est l'imagination et la réalité qui se rejoignent un instant. Et, celà est si vrai, qu'une œuvre d'art peut à la longue vous laisser indifférent.
A force de voir la reproduction de la Joconde tirée à cent mille exemplaires, chez les boutiquiers et le dos des boîtes d'allumettes, lorsque je l'ai contemplée au Louvre, je suis resté indifférent.

Emile Malespine

21 août 1920.


Les Tablettes, septembre 1920.




Pour aller plus loin : Francis de Miomandre, Éloge de la laideur, Hachette, 1925.

mercredi 29 janvier 2014

René Dalize et les mystères du pilotin Baudelaire

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Les Lettres
LE PILOTIN BAUDELAIRE
On a longtemps et vainement discuté, le point de savoir si Baudelaire, embarqué par le général Aupick sur un voilier voguant vers les Indes, fit réellement le commerce des bœufs dont il eût approvisionné l'armée des Indes.
Théophile Gautier l'affirme. Son Baudelaire marchand de bœufs lui plaisant, il l'accepte sans réserve. Maxime du Camp donne une interprétation embrouillée ; que contredit Pradon, autre biographe du poète.
Enfin, Crépet, dans son introduction aux Œuvres posthumes de Baudelaire, s'égare tout à fait en des rêveries romantico-mythologiques. Il crée un Baudelaire inventant la fable du troc des bœufs pour s'être souvenu d'Apollon bouvier. Fumées !
Or, un de nos confrères, ancien officier de marine, M. René Dalize, auteur d'une pénétrante étude sur la Littérature des Intoxiqués, feuilletant avec nous l'édition Crépet nous a spontanément donné la seule explication plausible. Il ne s'embarrasse pas de songes creux pour donner un sens aux propos du poète embarqué comme pilotin, ainsi qu'il était d'usage dans les familles encombrées d'un fils déclaré « bon à rien". La sévérité du général fut d'ailleurs inutile ; quant aux mauvais sujets d'aujourd'hui ils font tout de suite de la littérature, sans passer par la marine marchande !
Mais laissons la parole à M. René Dalize dont, au surplus, certain grand oncle fit, en qualité de second pilotin, le même voyage que Baudelaire : « Certes, l'absence de Baudelaire ayant duré dix mois, dont neuf de navigation, aller et retour, - il n'a pas eu le temps de pourvoir les Tommies des Indes de bœufs français. Pourtant, Baudelaire n'a pas menti. Un marin de la flotte marchande dit couramment : « Je navigue au commerce". Si son navire transporte du phosphate, il dira, parlant au nom de l'armateur, du capitaine et de l'équipage tout entier : "Je fais le commerce des phosphates". Le vaisseau de Baudelaire devait avoir une cargaison de bœufs; donc, le pilotin était-il fondé à dire plus tard, parlant de son voyage : « Je faisais le commerce des bœufs".
Que de temps perdu ! Il suffisait d'en appeler au bon sens d'un marin lettré et baudelairien. Nous tirons quelque vanité d'y avoir songé. — A. S.



Trois mois plus tard, André Salmon revient à la charge (une pige est une pige)

Les Lettres
LE PILOTIN BAUDELAIRE
Nous avons, naguère, donné une explication, laquelle n'a pas été contestée, de ce propos de Baudelaire qui fit couler tant d'encre. Le poète des Fleurs du Mal se flattait d'avoir, aux Indes, fait le commerce de bœufs. Or, il n'en put avoir matériellement le temps, car son périple fut bref. M. René Dalize, notre confrère, ancien officier de marine, nous enseigna que les marins disent : « Je fais le commerce du blé ou des bœufs", simplement pour indiquer la nature de la cargaison du navire sur lequel ils sont embarqués.
Aucun document découvert ne vient infirmer cette explication. Mais nous avions pensé que Baudelaire voyagea sur un seul bâtiment. Ceci n'est pas exact. M. René Dalize nous livre aujourd'hui toute la vérité, recueillie de la bouche d'un parent du second pilotin, qui fut le compagnon du poète. Tous deux souffraient à bord, comme l'a écrit Mme Aupick, de la grossièreté, sinon de la brutalité des matelots.
Mais Baudelaire, plus timide, s'en remettait à son camarade du soin de se soumettre ou de fuir. Ce pilotin, à peine plus âgé, eut l'audace de quitter, avec son ami Charles, le bâtiment qui, ainsi que certains l'affirment, ne transportait pas la moindre bête à cornes.
Les deux amis rompirent leur engagement à l'île Maurice, et c'est là seulement qu'ils s'embarquèrent à nouveau pour les Indes, sur un voilier chargé des bœufs qui intriguèrent si fort Maxime du Camp et le peu perspicace Crépet.
Il existe un Stendhal Club; le Baudelaire Club n'aurait-il pas de belles énigmes à proposer à ses membres? La virginité de Baudelaire, par exemple. Qui veut présider le Baudelaire Club ?
A. S.

Gil blas, 15 octobre 1913 (n° 18386, p. 4) et 5 janvier 1914 (n° 18468, p. 4)

jeudi 19 septembre 2013

Brève histoire du rire

CZeimertTheie_re.jpg La Théière de Chardin (Christian Zeimert)



J'ai beaucoup voyagé, comparant l'une & l'autre les diverses parties du globe. Chaque pays, chaque contrée a ses infirmités. La vôtre, ô Parisiens est le rire. (...) Ah ! que ce théâtre est bien votre théâtre, Français de la décadence ! Riez en glissant, riez en tombant, riez des rois, des peuples et des dieux ; riez de tout, de la grandeur, de la douleur et de l'honneur ! Je vous regarde rire et cela me plait.

Issus de La Fabrique de crimes (P., Dentu, 1898), ces mots de Paul Féval fils paraissent idéaux pour produire ci-dessous ce que nous retenions depuis belle lurette déjà, c'est-à-dire depuis la réédition dans le cadre de ses "Œuvres complètes" initiées par les éditions Mille et une nuits en 2011, du Rire et les Rieurs du Suisse Henri Roorda.
Cette histoire du rire qu'il faudra bien écrire un jour - il se pourrait que certains soient déjà dessus, avis aux parasites qui foisonnent autour des bonnes idées - passera nécessairement par Le Rire, essai sur la signification du comique (1900) d'Henri Bergson, l'incontournable et très sérieux Bergson, qui écrivait dès la page 4 de son opus :

il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu'à la condition de tomber sur une surface d'âme bien calme, bien unie.

Voilà pourquoi la conception en 1925 de la Fontaine du rire, sise à Boulogne-billancourt (où l'on se marre tant, c'est bien connu...) par Paul Moreau-Vauthier (1871-1936) venait rider la surface étale de la mare. Et question de se marrer, l'inventeur du mètre en caoutchouc Gabriel de Lautrec en connaissait un rayon, lui qui côtoya Alphonse Allais, traduisit Mark Twain, le préfaça à l'aide d'un essai sur le rire, et finit par obtenir le principat des humoristes.
La tradition française remontait loin. Dès 1768, Louis Poinsinet de Sivry avait donné son Traité des causes physiques et morales du rire, relativement à l'art de l'exciter (Amsterdam, Marc-Michel Rey). Il y dévoilait son étonnante première conclusion :

"l'amour-propre flatté est dans tous les cas la source cachée, le ressort constant, en un mot le principe physique et moral du rire."

Son ouvrage qui est "d'un bout à l'autre un écrit raisonné, plein de recherches, de notions, & même de découvertes utiles, & qui n'intéressait pas moins la philosophie que l'art du théâtre", selon l'avis de l'éditeur, est un quelque sorte un des premiers jalons théoriques modernes, quant on dispose, pour la pratique, de tant de sources littéraires depuis l'Antiquité, en passant par Rabelais, Scarron et consorts, sans négliger l'argumentation baudelairienne reprise dans le numéro du Présent (1er septembre 1857), avec des augmentations du grand Charles et sous ce nouveau titre : "De l'essence du rire et du comique dans les arts plastiques".
Mais il y a aussi le critique Adolphe Hatzfeld (1824-1900) dont Jean Royère rapporte en 1920 dans La Renaissance une théorie posthume ("Le rire et l'art")... (à suivre).
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Parce qu'il vous soigne, et comment, l'Alamblog vous avait déjà permis de découvrir dès 2008 et 2009 l'"Étude physiologie sur le rire" de Lemercier de Neuville et le Voyage chez les humoristes français d'Ernest Fornairon (1934), tandis que Le Monde diplomatique diffusait en 2010 cet "Éloge du rire sardonique" de Pierre Rimbert. Désormais, il ne vous manque en somme plus que l’"Éloge du rire", le numéro spécial de la revue Présences de l'alliance culturelle romande où Jean Calvin figurait lui-même en bonne place aux côtés de Roorda, de Cingria et de Töpffer.
Là, vous consaterez qu'il n'set pas un dit un mot du Maddiagramme de Jean Guiri, une curiosité publiée chez Emile-Paul en 1962. Un mets pour amateur, foi de Préfet maritime.

En attendant de plus amples informées... notamment sur Gilbert Keith Chesterton et le Cours préparatoire d'esthétique (1804) de Jean-Paul Richter souligné par Master Cornevin (en août 2014), des détails sur ce



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Henri Roorda Le Rire et les rieurs, suivi de Mon suicide. — Paris, Mille et une nuits, 112 pages, 3,50 €

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vendredi 2 septembre 2011

Cinq heures sur le boulevard (Hector de Callias)

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Jolie heure et jolie comédie, Ponson décoré de frais disserte avec Monselet sur le style absolu ; Baudelaire, cheveux gris sur menton d'enfant de choeur, met en sonnet quelque crime biblique ; Gaïffe dit : — la femme est comme l'éléphant, car on l'aime et ça trompe ; un provincial explique sa passion éperdue à Trimm qui se défent ; Villemessant au bras du Second Albérique portant le Grand Journal comme l'Atlas d'Afrique, jette au premier kiosque un regard triomphant ; Nadar veut dans les airs chercher la république et Scholl dit à Langeac qu'il est un bon enfant.


Hector de Callias




samedi 13 décembre 2008

Un cimetière (1868)

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A GOLIATH

Hier soir, je cherchais une idée et je ne trouvais rien, ainsi qu'il arrive fréquemment aux créatures intelligentes, faites à l'image de Dieu. De guerre lasse, je m'endormis, et il me vint des rêves bizarres. Une foule de personnages, dont je m'expliquai fort mal la réunion, s'esquissaient vaguement dans les brumes demon sommeil. Ils tenaient des propos abracadabrants, que j'ai essayé de fixer malgré leur incohérence et le trouble de mon esprit.

Un cimetière

Deux hommes creusent une fosse.

PREMIER FOSSOYEUR. — On l'enterre donc en sépulture chrétienne, celui qui s'est donné la mort et a devancé volontairement l'heure de son salut ?

DEUXIÈME FOSSOYEUR. — Je te dis que oui ; donc, creuse sa tombe sur-le-champ. D'abord on n'a jamais pu savoir s'il s'est tué lui-même ou s'il a prié quelqu'un de lui rendre ce petit service.

Entre M. Baudrillart, avec un uniforme neuf et le faux col de Prudhomme, frais blanchi.

M. BAUDRILLART. — Qui va-t-on enterrer-là ?

PREMIER FOSSOYEUR. —Théodoros, empereur d'Abyssinie.

M. BAUDRILLART. — A la bonne heure. Le règne de la violence est passé. Nous entrons dans l'ère du progrès modéré. Vous allez voir ça ! Puissent tous les hommes de violence périr comme celui-ci !

DEUXIEME FOSSOYEUR. — Il ne faudrait pas tant crier : sachez que Théodoros, depuis qu'il est mort, est un fort honnête homme. Les avis là-dessus sont unanimes. Il est même question de le canoniser, avec Jeanne d'Arc et Christophe Colomb... saint Théodoros ! — On dit que monseigneur Dupanloup, évêque d'Orléans, rédige un rapport...

ALEXANDRE AVEILL, tombant d'un arbre où il était perché. — Par le prophète Jonas ! j'attends ce rapport-là, afin de le démolir pièce à pièce, — carrément !

Entre le corps de Théodoros, suivi d'une grande foule. Le corps est descendu dans la fosse.

M. LOUIS VEUILLOT. Il tend le goupillon à Louis Ulbach. — Après vous, s'il vous plaît !

M. LOUIS ULBACH. — Je n'en ferai rien.

Il s'incline.

M. LOUIS VEUILLOT. — Ni moi. Vous êtes trop aimable.

Il s'incline.

André Gill, sur une croix, jambe de ça, jambe de là, fait un croquis rapide de cette petite scène courtoise, avec accompagnement de flageolet par Adrien Marx.

M. RICHARD CORTAMBERT, grave, vêtu de noir et un manuscrit à la main. — Je voudrais bien savoir qui se permet de troubler la solennité de cette cérémonie par une musique légère et intempestive ?

Le flageolet se tait soudain.

CANUCHE. — Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? Tu nous rases, mon bon.

ERNEST D'HERVILLY, modeste et souriant. — Il s'avance vers M. Cortambert. — Sachez, monsieur, garder une contenance plus digne et apprenez les moeurs parisiennes. Nous sommes charmants et exquis, monsieur, et nous savons trouver des airs légers pour chanter les choses lourdes. Je suis persuadé qu'au jjur du jugement, quand le signal de la résurrection éclatera par toute la terre comme un tonnerre formidable, l'archange chargé de réveiller les morts dans la vallée de Lutèce, au lieu du grand trombone dont parle Henri Heine, n'aura qu'un simple mirliton ; il exécutera d'aimables variations sur le thème la femme à barbe. A ces accents bien connus, nous nous lèverons de nos tombes glacées.

M. RICHARD CORTAMBERT. — Il déploie son manuscrit et lit d'une voix attendrie : L'empereur Théodoros était une grande figure et une puissante organisation...

M. CRISAFULLI. — C'était un loup.

M. LÉOPOLD STAPLEAUX. — C'était un agneau.

M. CRISAFULLI. — Je te dis que c'était un loup.

M. LÉOPOLD STAPLEAUX. — Et moi je te dis que c'était un agneau.

UNE VOIX. — Un loup, un agneau, un agneau, un loup... Il faudrait vous entendre pourtant.

MM. CRISAFULLI et L. STAPLEAUX, en choeur. — Jamais !

Marques nombreuses d'étonnement parmi l'assistance. — Variations brillantes sur la clef forée, par Pipe-en-Bois.

M. EDOUARD THIERRY, rêveur. — Je ne puis pourtant pas m'être trompé, et il est impossible que l'art dramatique soit encore dans le marasme puisque j'ai dit dans mon rapport qu'il était florissant.

M. BAUDRILLART.—Voyons ! ce n'est pas tout ça. Je demande la parole, moi, Baudrillart du Constitutionnel. Je suis venu ici pour exposer mes principes modérés, et j'exposerai mes principes modérés. Ma conscience me soutiendra et les sympathies du public m'aideront à réaliser le progrès...

Entre Henri Rochefort, une lanterne à la boutonnière.

HENRI ROCHEFORT. — Qui est-ce qui parle de réaliser le progrès ?

M. BAUDRILLART. — Moi !

HENRI ROCHEFORT. — Vous ? (à part) Aurais-je trouvé mon homme ? (il dirige les rayons de sa lanterne en plein visage de Baudrillart). Hem ! hem !

On entend comme un éclat de rire sépulcral qui semble sortir de l'intérieur d'Henri Rochefort. M. Emilien Pacini regarde M. Camille Doucet avec une inquiétude qu'il essaye en vain de dissimuler.

M. BAUDRILLART, continuant. — Au fond, soyons justes !...

HENRI ROCHEFORT. — Entendez-vous insinuer par là qu'on peut être canaille dans la forme ?

M. BAUDRILLART, continuant. —Il s'agit de faire le bien avec mesure...

HENRI ROCHEFORT. — Moi j'aurais plutôt cru que c'était le mal qu'il fallait faire avec mesure, — avec le plus de mesure possible. Je me trompais, n'en parlons plus.

M. BAUDRILLART, continuant. Celui-là serait un mauvais citoyen qui, au lieu de recevoir la liberté comme un bienfait, aimerait mieux la prendre comme une arme et la tourner contre celui qui l'offre...

M. DE RÉMUSAT, doucement sarcastique. — Hum ! Voilà un homme qui ne sera jamais de l'Académie !

M. BAUDRILLART, continuant. — Pour moi, je déteste les violences et les révolutions du même coeur dont j'aime la liberté !

HENRI ROCHEFORT. — Cela signifie que vous n'avez qu'un seul coeur pour tout faire. Vous êtes bien mal partagé. Quand on pense qu'il y a des gens qui possèdent deux coeurs, l'un à droite pour aimer la liberté, l'autre à gauche pour détester les révolutions, on ne peut s'empêcher de vous plaindre sincèrement, vous, monsieur, qui êtes obligé de faire servir votre coeur unique à deux usages si différents. Il n'y a donc pas lieu de vous glorifier vous-même, à cause de cette circonstance plutôt défavorable...

Soudain, une voix plaintive s'élève et l'on voit paraître une jeune étrangère, élégante et gracieuse, aux superbes cheveux noirs ; elle est très pâle et ses yeux sont caves.

L'ÉTRANGÈRE.— Je suis Julie Ebergenyi. Personne ne me défendra donc, pauvre martyre de l'amour, victime de l'implacable fatalité ! Ecoutez, messeigneurs, j'ai tué, c'est vrai, mais je suis jeune, je suis belle... Ils m'ont condamnée. Ils vont m'enfermer vingt ans dans une sombre prison ; ils me feront travailler comme une esclave vile, moi, chanoinesse du chapitre noble de Brûnn ! Oh ! grâce, messeigneurs ! Défendez-moi ! défendez-moi !...

Un grand silence.

M. ERNEST FEYDEAU.— Nous ne travaillons plus dans la passion. Les affaires sérieuses nous absorbent. Adressez-vous ailleurs.

L'OMBRE DE BAUDELAIRE. — Une beauté étrange et criminelle... J'y suis!... Madame !

L'ombre s'incline profondément et tend la main à Julie Ebergenyi :

A la très chère, à la très belle
Qui remplit mon coeur de clarté
A l'ange, à l'idole immortelle
Salut en l'immortalité !...

A ce moment, tous les personnages de cette fantasmagorie se mirent à flotter en cercle comme une troupe de willis, puis s'effacèrent peu à peu dans les brumes matinales. Je m'éveillai...


LÉON DOMMARTIN.

Source : La Fronde (Georges Maillard dir.), première année, n° 5, 2 mai 1868, pp. 5-7.

dimanche 24 septembre 2006

Il a paru ! Gloire lui soit rendue !


Nous l'attendions : il a paru, c'est formidable. Ce livre de Paul Edwards, le fondateur de l'Ouphopo (ouvroir de photographie potentielle), est un ouvrage de référence rassemblant les récits et fictions dénigrant un art neuf, la photographie. Son sous-titre (celui du livre) en dit la haute importance. Ce qu'il ne dit pas, ce sous-titre, en revanche, c'est qu'au-delà des galéjades réactionnaires, des moqueries bien naturelles et des fictions de belle eau, digne de séduire les plus experts, tels Coolter et Quincampoix (Codex Atlanticus), suggérées par cet art naissant, on y découvre le vrai visage du véritable inventeur, jusqu'ici anonyme, de la photographie.
Oui, nautesses, nauteux, vous trouverez en avant-première la gravure qui, désormais, fera foi en la matière.
Si l'on ignore encore l'identité du bonhomme qui créa dans l'anonymat la photographie, on assiste à la présentation de sa trouvaille.
Vous ne pourrez pas dire que l'Alamblog se moque de vous ! Voilà de l'information inédite, nous la devons à Paul Edwards lui-même.
Toute librairie digne de ce nom contient d'ores et déjà une pile de cet ouvrage majeur, plaisant, savant et décillant entre ces murs. Pour faire court, ce livre est un must, un vade-mecum, un usuel, un indispensable. Et je pèse le choc de mes mots.

Paul Edwards, Je hais les photographes. Textes clés d'une polémique de l'image. — Paris, Anabet, 2006, 23 €

Et pour découvrir l'image et le sommaire, suivez le guide :

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