L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

Mot-clé - Censure

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi 4 août 2016

Feu la censure (en 1827)

Censure_1827.jpg


Feu la censure
(en 1827)


« La censure périodique n’existe plus depuis longtemps ; mais qui n’a conservé le souvenir de ses infamies et de ses turpitudes ! qui ne se rappelle l’impudence de ce M. Lourdoueix que nous avons vu jouer avec son ignominie, aussi aisément qu’un jeune singe joue avec sa queue, et septembriseur littéraire, assommer parfois le génie, souvent l’esprit, avec cette apathie, cette insouciance-mécanique du garçon boucher qui frappe à coups redoublés le coronal du bœuf livré à son impitoyable merlin ? Ce n’est pas nous qui l’avons oubliée, du moins !… aussi nous empressons-nous de rappeler au public les noms des grands coupables qui furent assez éhontés pour se faire égorgeurs en chef, dans cette Saint-Barthélemy de colonnes de journaux. Puisse le mépris dont ils ont été et dont ils sont encore couverts être un exemple terrible pour les générations futures de censeurs, si, toutefois, hélas ! cette graine exécrée n’a pas disparu pour toujours du sol de la France constitutionnelle !
« Censeurs en 1827. « Lourdoueix, chef du bureau de la censure (ce monsieur s’est retiré des affaires censuriales avec 7 ou 8 000 fr, de pension, à lui accordés comme homme de lettres !)
Deliége, secrétaire.

Censeurs en activité de service.
Fouquet, archiviste ;
Coiivret de Beauregard, ancien sous-préfet ;
Pain (Joseph), vaudevilliste ;
Ces messieurs n'ont pas jugé à propos d'accepter les ignobles fonctions dont on avait voulu les investir; ils ont donné leur démission : Rio, professeur d'histoire ; Caix.

Membres du conseil chargé de la surveillance de la censure.
Vicomte de Bonald, pair de France, et le Jacques Clément du régime censbrial ;
D'Herbouville, pair de France ;
Comte de Breteuil, pair de France ;
De Frenilly, député, connu par ses sublimes improvisations à la tribune en faveur de tout ce qu'il y a au monde de bête, et de niais ;
Olivier (de la Seine), député ;
Baron Cuvier, et le savant, démissionnaire, conme MM. Rio et Caix ;
De Guilhermy, président de la cour des comptes ;
De Broé, maître des requêtes ;
Ensuite est venu un Sillans, honnête Marseillais qui fut long-temps l'un des secrétaires de la chambre des députés, et qui veut grossir le régiment du jovial Lourdoueix. »




Le Grondeur, journal non politique, mai 1829.

vendredi 6 mai 2016

Du burlesque à l'autodafé en passant par la fessée

ErichKastner.jpg



Tandis que la nouvelle édition intégrale de Seul dans Berlin, le grand livre d'Hans Fallada proposé dans sa version intégrale par Laurence Courtois chez Denoël a quitté depuis longtemps les étals pour rejoindre les stocks de la maison Denoël (1), Corinna Gepner nous propose de lire Vers l'abîme, grand moment de littérature due à un autre numéro du siècle dernier, Erich Kästner, parfait représentant lui aussi de l'Allemagne d'avant-guerre, ce monde tourbillonnant, qui peut nous paraître étrange. Même si on a bien étudié les films de Fritz Lang ou de Billy Wilder, voici un roman cinq étoiles que l'on vous conseille sans barguigner de dévorer, et shnell.
La culture mittleuropa n'étant pas spécifiquement française, ces rappels à la réalité du monde germanophone est une bénédiction pour l'esprit. D'abord parce que l'imagination des écrivains de cette époque est délicieuse (voyez Arthur Schnitzler et sa Gloire tardive, une merveille de maîtrise et de subtilité), d'autre part parce que leur sens du burlesque est unique - en particulier chez le monteur de spectacles de cabaret que fut Kästner. - Car, de fait non, il ne fut pas seulement l'auteur d'Emile et les détectives.
Auteur avec Vers l'abîme d'une chronique burlesque, plutôt dépeignée et carrément inquiétante de l'Allemagne hirsute des années 1920-1930, il relate ce qui de la vie nocturne déraille étrangement et de la vie diurne vire au cynisme et à l'immoralité brutale et les compromis détestables (les affaires). Avec des éclats formidables, des sorties délicieuses et des échanges tonitruants, un monde désorienté coupé des principes moraux traditionnels galope vers le n'importe quoi et y parvient comme on a su clairement un petit peu plus tard.
Pour son cas personnel, Kästner ne fut pas déçu non plus : il vit concrètement ses livres autodafés par les Nazis et dut se résoudre à l'effacement pour éviter le lynchage d'une foule déchaînée. Seul restait son Emile, ses détectives et, enfin redécouvert, son Jacob Fabian, dandy dont le nom évoque évidemment certain Britannique expert en "dérèglements" et débauches, et qui, en passant incapable d'intervenir concrètement face au naufrage de Weimar, observe la dinguerie collective au moment où elle vire à la sauvagerie.
En somme, de quelque côté que l'on prenne l'affaire, il est beaucoup question de fessées dans ce livre.



Erich Kästner Vers l'abîme. Traduit de l'allemand par - Paris, Anne Carrière, 280 pages, 20 €

(1) Une version de poche a paru l'an dernier.

samedi 13 septembre 2014

Un peu d'audace dans un monde plein d'amour

A_Jana_Cerna.jpg


En reprenant le titre de son édition italienne, les éditions La Contre-Allée ne se sont pas facilité la vie : la lettre amoureuse de la Tchèque Jana Černá s'intitule Pas dans le cul aujourd'hui. Si la proposition n'a rien que de très légitime, son positionnement en couverture d'un charmant petit livre orange bouleverse une partie de l'interprofession de la librairie française qui prend tout à coup des pudeurs de rosière pour faire son métier, vendre des livres.
On a connu cette frange de nos ami(e)s de la librairie moins regardants lorsqu'il s'agissait de vendre certaines saloperies papetières ces dernières années. Sans parler des choses fort réactionnaires ou bien dangereusement connes qu'ils empilent avec l'agilité de bipèdes entraînés à la manipulation de parallélépipèdes.
Mais là, hein, le trou du cul, ça dépasse les bornes, nous disent ceux-là (qui ne sont pas représentatifs de la totalité de leur profession, les dieux en soient remerciés).
Oui, braves libraires refuznik, vous aurez toujours raison de vous draper, l'automne arrive et il va faire froid.
Au-delà du fait qu'on appelle cela, très exactement, de la censure — (pratiquée par ceux-là même qui s'enthousiasmaient pour un vieux qui criait "Râlez un bon coup !" comme s'il avait poussé aux vents, ça ne manque pas de sel) — il est remarquable que, en l'occurrence, la librairie qui refuse de mettre à disposition de ses clients ce petit livre les prive d'une chose très belle. Et comment appelle-t-on un libraire qui prive ses clients de belles choses ?
Je vous laisse imaginer la formule qui vous conviendra. Nous avons ici sur notre île la nôtre, et nous songeons que c'est, au fond, comme un boucher qui priverait ses pratiques d'une belle côte de bœuf.
Il n'y a pas si longtemps, la même mésaventure arrivait à Bienvenu Merino qui de son Diarrhée au Mexique avait abandonné, las, l'idée de faire la promotion chez les libraires — ou dans la presse ! Le bouche à oreille fonctionnant cependant très bien chez nous — les lecteurs savent quels verrous condamnent un livre et ont pris l'habitude de contourner les points commerciaux de blocage —, le livre fut vite réimprimé. La leçon de tout cela est peut-être que la pudibonderie ne ridiculise que celui qui s'en sert et qu'à refuser d'affronter le monde ou les mots du monde, on se prépare des constipations carabinées.
Dans le fond, si l'on ose dire, que nous raconte ce livre ?
Rien de plus simple : c'est une longue lettre d'amour et une leçon de liberté de l'étonnante Jana Krejcarova — fille de Milena Jesenská, la célèbre Milena de Kafka, journaliste et résistante morte à Ravensbrück et de l'architecte d'avant-garde Krejcar —, née en 1928 à Prague, qui s'est distinguée toute sa vie en menant une vie de bohème totale, mère de cinq enfants qu'elle n'éleva pas et à la tête d'un héritage qu'elle dilapida. Femme de ménage ou aide-cuisinière, elle rejeta tout conformisme qu'il soit social, politique ou artiste et c'est ce que montre brillamment sa belle lettre de 1962 à son amant, le philosophe Egon Bondy.
Issu d'un poème placé en épigraphe de sa lettre, ce "Pas dans le cul aujourd'hui" démontre assez que la trivialité n'empêche guère la poésie, et c'est justement le sujet de sa lettre, au-delà de l'expression de son désir sexuel et de l'émotion qui s'empare d'elle lorsqu'elle pense à son homme. Imagine-t-on sujet plus beau ?

Je n'ai jamais été trop encline à me comporter de manière raisonnable, sans doute simplement parce que je ne suis pas du tout raisonnable ou parce que tout ce qui est sain et raisonnable me répugne de manière presque physique. Tout ce que j'ai fait dans ma vie et dont j'ai eu honte, je l'ai fait parce que c'était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l'esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État , les préservatifs et la télévision, c'est la poésie stérile qui sert la bonne cause (...)

Bien entendu, Jana Černá n'était pas une bas-bleu, et avant son décès dans un accident de la route en 1981, elle a fréquenté des milieux où la liberté ne se portait pas en sautoir. Dissidente, liée aux mouvements souterrains de la culture d'opposition, parfois sous pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein), elle écrivit des textes remarquables d'audace et de transgressions des codes. Une leçon à retenir si l'on souhaite bousculer le bourgeois, et un passage obligé s'il l'on souhaite se lancer dans la littérature érotique.

Pourquoi est-ce que je ne peux pas maintenant, là, tout de suite, prendre ta bite et me la fourrer sous l'aisselle, l'enrouler dans mes cheveux et tirer sur sa peau en la tenant entre mes pieds, lui tailler une pipe avec les dents, la laisser retomber, me la fourrer dans le cul, la ressortir pour l'enfoncer dans ma chatte avant de lécher sur elle mon propre jus ?

Alors que la mode est à la posture rebelle, il serait donc dommage de ne pas se promener ostensiblement avec ce petit livre à la main (frimer à 8,5 €, c'est très avantageux). En signe d'affirmation de sa liberté individuelle, par exemple.
Et si l'on en vient à le lire, ce merveilleux petit livre, on comprendra pourquoi ici on en fait des kilos.



Jana Černá Pas dans le cul aujourd'hui. Lettre à Egon Bondy. Traduit du tchèque par Barbora Faure. — Lille, La Contre Allée, 2014, 96 pages, 8,5 €
Et aussi
Jana Černá Vie de Milena, de Prague à Vienne. Postface de Jan R. Cerny. - La Contre Allée, 2014, 256 pages, 18 €

mardi 7 janvier 2014

Jeux typographiques d'autrefois (I)

rouevertu.jpg



La dernière circulaire de la librairie Patrick Fréchet contient quelques jolies pièces dont un livre d'un grand intérêt typographique... et intellectuel.
En voici la notice :

(Coqueley de chaussepierre), Le Roué vertueux. Poëme en prose, En quatre Chants, Propre à faire, en cas de besoin, un Drame à jouer deux fois par semaine, Orné de Gravures, Seconde Edition, à laquelle on a joint la Lettre d’un jeune Métaphisicien, A Lauzanne, Sans nom d’éditeur (Paris, Claude-Antoine Joubert), 1770, suivi de Lettre d’un jeune Métaphysicien, à une jeune dame Qui a ses raisons pour avoir de l’esprit, sur Le Roué vertueux et consorts, A Londres, Sans nom d’éditeur, 1770. In-8, demi-reliure en veau marbré, dos lisse orné de caissons de fleurons dorés, pièce de titre, plats de papier marbré, 52 + 16 p., illustré de cinq aquatintes anonymes attribuées à Jean-Baptiste Le Prince.
« Le signe avant-coureur le plus marquant des inventions typographiques qui annoncent le Coup de dés de Mallarmé fut la pièce Le Roué vertueux (…) publiée à Paris en 1770. Son auteur qui était à la fois avocat et censeur du roi, n’utilisait pas un grand nombre de mots dans chaque phrase, gardant un espace blanc qui enveloppait les mots restants d’un sens en gestation » (Jaroslav Andel).
Cet ouvrage était fort prisé des dadaïstes, dont Tristan Tzara qui en possédait un exemplaire dans sa bibliothèque. Très bel exemplaire, d’une insigne rareté. Importante partie de la Bibliothèque de Tristan Tzara, Paris, Guy Loudmer, mars 1989, n° 121 ; Jaroslav Andel, Avant-Garde Page Design 1900-1950, Delano Greenidge Editions, New York, 2002, pp. 26-27. 12.000 €


L'intéressant de l'affaire est que Charles-Georges Coqueley de Chaussepierre (1711-1791) n'était pas seulement auteur dramatique et avocat au parlement. Il était également censeur royal. Qu'on y songe.


Librairie Patrick Fréchet
Le Pradel – 12270 St André de Najac
06 87 09 31 64 / 05 65 29 68 01
librairie.frechet@gmail.com

mardi 19 avril 2011

Pohol en souscription (découverture d'un petit romantique inconnu)

Pohol-CouvAlamblog.jpg

Pohol, histoire de 1829 était le feuilleton de l'été dernier sur l'Alamblog. Illustré de photographies de l'artiste Christèle Jacob, il avait été remarqué.

Le Marseillais Marc Michel (1812-1868) y faisait ses premiers pas littéraires dans le goût romantique propre à son temps. Si, en bon pays de Barthélémy et Méry, il deviendra un humoriste doublé d'un journalistse, ainsi que le premier coauteur du jeune Eugène Labiche, c'est à la manière des frénétiques Xavier Forneret, Charles Lassailly ou Petrus Borel qu'il établissait dans le grand journal de la cité phocéenne le récit du destin d'un personnage (très) maudit dont le sort s'incarnait au Père-Lachaise, lieu alors tout juste inauguré mais déjà fort évocateur...

Exercice d'un jusqu'auboutiste rayonnant, hommage et satire gothique tout à la fois, Pohol restait une pièce négligée de l'histoire du romantisme. Elle peut cependant paraître des plus importante : d'une tournure d'esprit étonnamment moderne, elle méritait à l'évidence d'être soumise aux lecteurs, qui apprécieront sans nul doute son ironie et ses caprices.

En version intégrale, agrémentée de textes de jeunesse inédits de Marc Michel, issus du Sémaphore de Marseille et de la Revue de France, cet étonnant bijou du romantisme est désormais sous presse et paraîtra le 1er juin prochain à l'enseigne Des Barbares...

Censure dramatique, saint-simonisme, bêtise intégrale, pédagogie de Cour d'assises sont les sujets traités dans les autres écrits de Marc Michel qui n'avaient jamais ont jamais été repris en volume.

Marc Michel Pohol et autres textes terribles (inédits). Préface du Préfet maritime. Couverture illustrée de deux photographies de Christèle Jacob. — Paris, Des Barbares..., 1er juin 2011, 112 pages, 17 € (franco de port jusqu'au 1er juin 2011).


Les chèques sont à libeller à l'ordre d'Eric Dussert 29, rue du Borrégo 75020 Paris.

dimanche 18 juillet 2010

Avec quel soin jaloux...

ThonMaquereau.jpg


On sait avec quel soin jaloux, la police poursuit, dans nos rues, les camelots qui proposent sous le manteau des cartes transparentes ou des brochures obscènes. Personne n'oserait protester contre son intransigeance, car elle intéresse la morale publique et ne prétend qu'à assurer le respect des bonnes mœurs. En ce moment où Paris accorde encore son hospitalité à nombre d'étrangers attardés aux curiosités de l'Exposition, il serait plus utile que jamais d'y exercer une police efficace et de ne pas tolérer certaines exhibitions malpropre près, qui ne peuvent que nous déconsidérer ; nous avons ainsi éprouvé l'autre jour, un bien vif étonnement, en découvrant — dans les boîtes des bouquinistes, sur les quais, exposés aux regards et aux curiosités de chacun — toute la collection de livres malpropres, brochures pornographiques, guides de plaisirs de Paris, cartes transparentes et cartes postales illustrées, que le Parquet fait saisir et détruire alors qu'ils s'offrent sous le manteau. De même au Palais-Royal, lieu que tout étranger visite et de passage continuel, dans la travée qui conduit à la Galerie d'Orléans, toutes les productions dégoûtantes et malsaines de la librairie clandestine sont exposées et mises en vente — à des prix fort élevés d'ailleurs. Quel joli spectacle et quel bel exemple dur goût français, jadis tant estimé !




La Chronique des livres, 1900 pp. 287-288.