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mardi 10 janvier 2017

Copiste de lui-même

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Peut-être se souvient-on de ce que le poète Yves Martin avait, lors de ses fréquents séjours à l'hôpital, prit l'habitude, contraint forcé, de composer ses poèmes sans le recours au papier et de les apprendre par cœur afin de les noter au moment de ses libérations. Son recueil de 1992 a du reste et pour cette raison un titre presque verlainien : L'Hôpital vole. Il n'était pas le premier à user de la mémoire pour recouvrer un manuscrit.
En 1922, quatre ans après l'armistice donc, les toutes fraîches Nouvelles littéraires du 11 novembre évoquait le cas presque identique de l'écrivain François J. Bonjean, né le 26 décembre 1884 à Lyon.

Son propre copiste.
Certains journaux ont annoncé que M. J. Bonjean présentait au jury des Dix Une Histoire de douze heures, que préfaça Romain Rolland (F. Rieder et Cie, éditeur, 7, place Saint-Sulpice). Mais personne n'a encore écrit l'histoire de ce livre.
F. J. Bonjean le composa en Allemagne, durant sa captivité qui dura quarante et quelques mois, dont dix-huit dans un camp de représailles. Il le composa durant sa captivité, l'écrivit et l'apprit par cœur.
Bien lui en prit., car lorsque grièvement malade, il fut évacué sur un sanatorium de la Suisse, les Allemands, on ne saurait dire pourquoi, lui prirent son manuscrit.
Bonjean, dont la vie était en danger, demeura en Suisse quelques mois, revint en France à l'armistice et voulut reconstituer son livre. Mais les souffrances subies avaient affaibli sa mémoire et il connut des semaines douloureuses, de vide et d'impuissance.
Subitement, le chapitre IV lui revint à la mémoire, après plusieurs semaines de tâtonnements dans les ténèbres. Puis le chapitre VII ; enfin par petits ou gros paquets il retrouva tout le livre. dont il devint enfin un copiste fidèle.


Descendant d'une famille de Chambéry qui semble avoir oeuvré dans la pharmacie sur plusieurs générations, il devint pour sa part professeur à l'École normale d'instituteurs à Nice. Après la guerre et la période qu'il passa en camp de prisonnier, il devint un collaborateur de la revue Europe (1923-1930) où il devient un spécialiste et un témoin du monde musulman, après avoir pris un poste de professeur en Egypte (1919-1924) et publié son Histoire d’un enfant du pays d’Egypte. Centré sur les questions relatives à la vie moderne en Egypte, à l'islam et à l'exotisme, il donne une trilogie romanesque particulière descriptive où il montre un pays en proie au déchirement entre respect de la tradition et irruption de la modernité dans tout son potentiel de fascination. Parcourant le Moyen-Orient (Alep), l'Asie (Inde) et le Maghreb (Fez, Marrakech) entre 1927 et 1939, il donne ensuite son grand roman, Confidences d’une fille de la nuit puis s'installe définitivement au Maroc. Il y mourra, à Rabat, le 12 juin 1963.
I

En 1922, Benjamin Crémieux avait donné un compte rendu de son premier roman dans la NRF :

Une Histoire de douze heures, par F. J. Bonjean (Rieder).

Ce livre répond à une des questions que nous nous sommes le plus souvent posées au cours de la guerre. A quoi pensaient, que pensaient nos prisonniers en Allemagne ? Non pas la masse, pour qui les obligations de la captivité ne différaient peut-être pas beaucoup de celles de la tranchée ou de l’usine, mais les êtres les plus conscients, les hommes libres, l’élite. M. F. J. Bonjean nous en montre une demi-douzaine, dans un camp de Bavière, qui ont su se trouver parmi la foule et qui entre-choquent leurs personnalités, exaspérées par le cafard avec une violence qui confine parfois à la haine. Il y a un peintre, un philosophe, un aristocrate ami des sports, un ingénieur, un soldat de métier, et enfin, poète et penseur à la fois, Sevrier le héros central du livre, qui semble autobiographique.
La scène est d'abord dans le coin de baraque où vit Sevrier. Il est midi. L'histoire finira à minuit dans la baraque où le peintre et le sportsman font popote en commun. Douze heures pendant lesquelles ces hommes parlent, discutent, souffrent, mettant à nu le fond de leur pensée et de leur âme. Chacun d'eux sait ce qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il croit ou a cru vouloir. Conversations de damnés qui s'agrippent chacun à leur espoir différent, qui se fournissent chacun une explication différente du mal dont ils souffrent et dont souffre le monde. Ces conceptions diverses, nous les connaissons : celle qu'expose le sportsman, Drieu La Rochelle et Elie Faure ont mis tout leur lyrisme à l'animer ; celle du soldat de métier, nous la retrouvons dans l'Action Française et l'Echo de Paris de chaque jour ; celle de l'ingénieur, nous l'avons trouvée dans tous ces livres qui ont fourmillé après l'armistice : Produire, Agir, Mettons de l'ordre dans la maison! La reconstruction de la France, etc. ; les idées du philosophe, du peintre et de Sevrier, plus subtiles et plus profondes, nous en avons eu l'écho dans des conversations particulières ou nous les avons agitées en nous. Ici elles nous sont présentées dans l'ambiance de désolation où elles ont été conçues.
Certes, les personnages sont des types, des façons de penser, de sentir, d'être, plutôt que des individus ; ils symbolisent le jeu multiforme d'un cerveau et d'une âme singulièrement riches et héroïques. Toutes les raisons de vivre, de lutter ou de renoncer, remises en question par la guerre, nous les voyons soudain à nu, à cru chez ces écorchés vifs. Et si parfois la roue dentée de leurs raisonnements semble tourner à vide, souvent aussi, elle nous accroche et nous déchire jusqu'aux entrailles.
L'orgie des dernières pages autour du "ragoût monstre" obtenu par la fusion de plusieurs plats expédiés en boîtes soudées » et de « huit bouteilles de vin et quatre de liqueurs, pour dix personnes » est un morceau hallucinant.
Mais pourquoi, dans ce beau livre pathétique et austère, avoir introduit cette série de poèmes en prose quasi érotiques, assez mal réussis, qui n'ajoutent rien à l'émotion du lecteur et dont le ton est indigne de Sevrier, leur pseudo-auteur.

Benjamin Crémieux