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dimanche 24 mai 2015

Moinsir, dit-il

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Aux côtés de ces "agités du buccal" que furent Georges Fourest ou Jean Tardieu, Jean-Pierre Verheggen tient une place formidable. Il est même carrément indétrônable depuis qu'en des années 1970 il avait ausculté Divan le terrible (Bourgois, "TXT", 1979) et expliqué Le Grand Cacaphone (Chambelland, 1974). La conjonction de son audace, de son allant vital et de son inventivité font de lui une voix essentielle qu'on serait bien benêt de ne pas aller voir. Il est vrai que certains ne se plaisent pas à sourire et à s'amuser, ou qu'ils nient simplement en public succomber au charme des malices.
Ils ont tort, nous en sommes bien sûr, depuis toujours. Le rire est le signe des grandes âmes, et l'on est tenté de dire que le souci du rire et de sa transmission forme les plus belles humanités. Avec Verheggen, évidemment, on a le tableau complet, jusqu'au poil de barbe et à cette jubilation fermement assumée qui lui fait dire dans un grand éclat que Ça n'langage que moi, preuve étant faite que c'est tout à fait faux : nous y sommes tous, "en attendant l'creva".
En double hommage à Maurice Roche (Je ne vais pas bien mais il faut que j'y aille) et à Serge Sautreau dont la lecture de L'Antagonie (Journal 2007-2008, Gallimard, 2010) l'a bouleversé, Jean-Pierre Verheggen relate son quotidien d'homme vieillissant s'attendant à voir débouler la camarde.

Cela dit, j'ai beau continuer à faire le fanfaron,
Je trouille à mort, j'angoisse à crever !
Non pas que je la voie venir à l'ancienne, notre Camarde,
avec sa longue cape funéraire
et sa grande faux, pour nous faire couic cabèche
en nous coupent la chique en moi de cinq secs !
Avec son excentrique faciès, réduit à l'état de squelette ricanant,
conduisant son attelage ramasse-cadavres
en fouettant ses mazette hue bourrins
et autres cantons d'enfer !
Non, voyez-vous, c'est sa modernité (...)

On voudrait tout citer ici de ce recueil de poèmes qui se lit d'une traite — d'une coupe... —, poèmes où le poète dialogue tantôt avec lui-même, tantôt avec le lecteur, tantôt avec la camarde. Ces pages sont très belles, touchantes aussi et elles ont la suprême élégance d'être drôles à un point que les clients de nos humoristes télévisuels ne se doutent probablement pas.
Naviguant entre le désarroi, le regret et la consternation, Jean-Pierre Verheggen sait qu'en mixant un peu de provocation dans l'auto-dérision, il casse la baraque à tout les coups. Son "vieil âge" est aussi beau que ça jeunesse tonitruante et, même si l'appétit a disparu avec les rêves d'orgies rabelaisiennes, il conserve un jus que tous nous pouvons lui envier.
Verheggen président !


Jean-Pierre Verheggen Ça n'langage que moi. — Paris, Gallimard, 128 pages, 13,90 €