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jeudi 2 août 2012

La Morgue, par Georges d'Esparbès (1907)

morgue1845A.jpg


Pour fêter la reparution du Livre de la Mort, d'Édouard Ganche, cette chronique de Georges d'Esparbès



LA MORGUE

Désormais, l'entrée de la
Morgue est interdite aux
passants non munis d'ou-
torisation spéciale.
(Les journaux.)

Je n'y suis entré qu'une fois, non pour voir des cadavres, mais pour voir pire, pour voir les vivants qui les regardaient. Il y avait, ce jour-là. une vraie pêche monstrueuse, à croire que le diable avait dépoissonné le Styx. Toutes les dalles étaient occupées. Ce n'était pas drôle.
Cela, cependant, paraissait très drôle à mes voisins. Bizarres voisins ! Trois ou quatre ouvriers, un vieux bourgeois, une dizaine de femmes, dont la plupart étaient jeunes, quelques-unes jolies, et des enfants de huit à douze ans, qui s'étaient glissés de la rue jusqu'à cette crevasse ouverte sur l'Horrible...
Tout ce petit monde paraissait à l'aise. Le vieux monsieur regardait les cadavres, puis les jolies filles, et semblait confus de n'avoir perpétré encore la moindre plaisanterie, de quoi divertir ces couturières. Mais, en revanche, les ouvriers tenaient le succès. Très forts en argot, ils se communiquaient, avec un sérieux tragi-comique, leurs impressions sur les « macchabées » couchés sur les dalles; sur celui qui avait fait son paquet (il avait un énorme ventre ballonné) ; sur celui qui avait cassé sa pipe (le tuyau sortait de son veston) ; sur celui qui avait passé l'arme à gauche (le bras gauche était raidi en l'air), etc.. Si spirituels étaient ces ouvriers que les filles pouffaient de rire; et l'une d'elles, non la moins gracieuse, blonde comme le temps qu'il faisait, il était midi, piquait les frites dans un cornet à deux sous, avec des gestes de petite reine gourmande de pralines. Oui, ici, celle-là déjeunait !
Gustave Geffroy demande La beauté pour tous. Ne conviendrait-il pas, d'abord, de détruire la laideur pour tous, qui a ses temples ? Qu'on démolisse le laid, ensuite nous parlerons du beau. La Morgue ne fait pas penser. Elle est laide, donc elle est bête, donc elle est nuisible. Elle démoralise, parce qu'elle déforme. Chaque jour, elle jette sur une partie du peuple des ferments d'insensibilité et de cruauté. Le mal ne date pas d'hier ; s'il est secret, il n'en est pas moins douloureux ; â n'en est que plus redoutable. La petite blonde qui mangeait ses frites en contemplant les morts, et ses compagnes, et celles qui sont venues, et celles qui viendront, et les enfants, les yeux naïfs et les bouches fraîches, que penser de leur âme? Que dire de leurs baisers ? Toi, la modiste, on retirera ton frère, comme celui-ci, de la Seine; toi, garçonnet, ta mère se pendra, comme celle-ci, de désespoir. Et tous, en voyant chacun votre mort, vous vous rappellerez l'effroyable, la ridicule grimace que faisait l'autre, celui de la Morgue; et vous en aurez la mémoire tellement obsédée, à ce moment, que vous éclaterez tous d'un rire aigu... Et ainsi La Morgue aura sa morale. Car toutes les choses, quand elles le veulent, en ont une.
Qu'on lave donc bien vite la Cité, qu'on déplace la Morgue. Isolée en un coin de banlieue, elle ne tentera plus les nerfs de personne et son enchantement malsain cessera. Nous n'y verrons plus, comme aujourd'hui, ces puces humaines, ces petits vampires du faisandé qui 'l'encombrent du matin au soir. Là est une oeuvre à faire, une forte et bonne oeuvre. Car, sous ce hangar sinistre, on enseigne le plus laid mensonge: que la mort est grotesque, quand la mort n'est que pitoyable. Là, on ne la plaint pas, on ne la respecte pas, on l'insulte; on piétine la Torche renversée. Et qui ? Quelques niais curieux, mais aussi et surtout des jeunes filles, et, ce qui est plus grave, des enfants !
Quand la bicoque sera démolie, les projets ne manqueront pas pour embellir ce coin merveilleux. D'une brochure du peintre-écrivain Robida : l'Ile de Lutèce, je cueille ceci, qui fera, sans doute, méditer plus d'un architecte.
Ce chevet de Notre-Dame débarrassé de la Morgue, cette terrasse reconquise n'appelle-t-elle pas un monument qui symboliserait, en quelque grande œuvre de sculpture, le rôle de la Cité dans l'histoire et rappellerait que, si la France existe, cette petite île, miette de terre au fil de la Seine, fut le noyau autour duquel la France se construisit la première assise de l'édifice immense élevé lentement, au cours de longs siècles, par le labeur et le courage de cent générations ? Un monument ici à la vieille France, en même temps qu'il serait un hommage aux ancêtres, consacrerait ce coin du sol de la Cité, château d'arrière de la nef gothique.
Fermons les yeux et voyons s'élever, sur ce soubassement magnifique qui partage la Seine en deux flots, la masse blanche et robuste d'un monument au génie et à l'héroïsme français, signé Charles Girault, par exemple, puisque ce nom est des plus glorieux de l'architecture.
Cet édifice serait notre vrai Panthéon, une sorte de Westminster français. Là, le génie ne serait plus en cave, la lumière des âmes vivrait dans la lumière des pierres, et les araignées ne tendraient plus leurs toiles, comme rue Soufflot, sur les cendres de nos grands hommes.
Mais, pour que ces choses claires s'accomplissent, il faudrait, je le répète et ne me lasserai jamais de le répéter, dépourrir Paris de sa Morgue. Cette sale baraque, où les noyés se couvrent de barbe en vingt-quatre heures, déshonore publiquement tout le vieux Paris historique. On dirait que le démon de la perversité — sosie, pour un jour, du baron Haussmann — édifia la Morgue dans le site le plus joli, posa ce crapaud crevé sur la terrasse la plus gracieuse de Lutèce. A l'endroit précis où les flots, arrivant des vermeilles Champagne et Bourgogne, se séparent en deux bras frais comme pour enlacer et baiser l'antique ville, ce Mouroir de la misère, cette hideuse Morgue apparaît... Les eaux qui l'ont embrassée par force s'enfuient de dégoût. Pas de canotiers de ce côté-là. En revanche, la légion entière des photographes de Notre-Dame. Mais, la encore, elle va faire des siennes. Voyez, elle obstrue, de sa vanité crapuleuse, le charmant dessin de l'abside. Photographes, ai-je tort? Montrez vos albums! Vous ne vouliez pas de la Morgue; elle est plus roublarde que vous. Aucune photo ne peut être prise de Notre-Dame, en cet endroit, sans que la Morgue ne s'y écrase, comme un paquet de boue, au pied d'un entre-croisement de lis. Cette masure aux asticots est là, tout à plat, au premier plan, trapue et infecte, et elle se croit intéressante, l'imbécile, et peut-être se croit-elle jolie.
— Vous voulez ce côté de Notre-Dame, les artistes ? Eh bien ! vous m'aurez avec ! Vous voulez ce chef-d'œuvre ? Vous aurez le chef-d'œuvre, mais vous emporterez aussi l'emplâtre !
Ah! que le tonnerre te brûle, Morgue, quand tes employés seront sortis !...

Georges d'Esparbès.



Illustration du billet : Détail de la morgue en 1845 (dessins d'après une peinture de Carré)
MorgueParis.jpg L'ancienne morgue parisienne, à l’extrémité est de l'île de la Cité, détruite.

lundi 8 août 2011

Vous êtes mort ce matin...

Cercueilcarton.jpg

Vous êtes mort ce matin. La suite vous intéresse ?

Si oui, voici Thanatorama, un publidocumentaire des Pompes funèbres très bien fait - où l'on apprend, par exemple, qu'un cercueil peut être à la parisienne ou à la lyonnaise...


Bons vers à tous !




PS : Pour les plus gourmands d'entre les alamblogonautes, de curieuses nouvelles de Jeremy Bentham... issues de la Revue belge (1932)