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lundi 6 novembre 2017

Les apporteurs de neuf (1884)

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Bruno Fuligni s’est occupé de ressusciter le Journal des assassins de Jules Jouy (dit « le poète-chourineur » parce qu’il avait débuté comme garçon-boucher), journaliste et écrivain dont la chanson « Derrière l’omnibus » connut un grand succès et qui finit chez les fous à Charenton. Membre du Chat noir, des Hydropathes et autres manifestations fumistes, il était un poète animé d'une verve révoltée et gouailleuse, un farceur, qui lança son journal sardonique typique de la « petite presse » en usant du vecteur de l’humour noir au moment où le culte de la guillotine battait son plein. L'espérance de vie n'était que de cinquante ans à l'époque...
Comme autrefois les canards sanglants faisaient monter l’effroi, il en jouissait, multipliant les plaisanteries carabinées et les astuces à base d’assassinat pour amuser les lecteurs des grands boulevards. L’aventure dura le temps de publier dix livraisons, du 30 mars au 1er juin 1884. On y trouvera à relire un étonnant manifeste littéraire qui prouve que la modernité ne craint pas la légèreté. Songeons à Alphonse Allais...

Les Trois juges de Plougonvlin, ou la Fille O. Bertin Chérie (Seul bien de ma vie.)
Notre préface
A notre compatriote Edmond de Goncourt :

Voici le roman que nous annoncions, il y a dix ans à peine, dans un ouvrage qui n'a jamais paru et auquel nous n'avons jamais travaillé.
C'est tout simplement une monographie de cocotte, observée dans le milieu des misères et des élégances de la Richesse, du Pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une étude de jeune fille de concierge officielle sous le quatrième empire.
Certes, nous ne nous le dissimulons pas, pour le LIVRE que nous rêvons depuis un dixième de siècle, il eût été peut-être préférable d'avoir pour modèle une jeune fille de la rue des Martyrs, dont l'affinement et les sélections de race, les traditions de métier, les aristocratiques relations, l'air ambiant même du quartier qu'elle habite, auraient doté notre roman d'un type à la distinction plus profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par... plusieurs générations !
Mais voilà... notre roman « la fille O. Berlin, chérie, seul bien de ma vie ! » a été pondu avec les recherches qu'on met à la composition d'un « livre d'histoire » et nous croyons pouvoir avancer qu'il est peu de livres sur la femme, sur l'intime féminité de son être depuis son enfance jusqu'à son extrême vieillesse, peu de livres fabriqués avec autant de confessions féminines.
Quand on a,comme nous, cent soixante-quatorze ans et six mois (à nous deux), ce sont de bonnes fortunes littéraires très rares.
Donc, nous nous sommes appliqués à rendre « le joli et le distingué » de notre sujet. Point de réalisme ! ce que nous avons cherché, c'est de la « réalité élégante ».
Toutefois, nous n'avons pu nous résoudre à faire de notre héroïne une créature « insexuelle ». Ça c'est le chic d'hier et d'aujourd'hui. — Notre chic à nous c'est le chic de demain.
On nous reprochera peut-être le manque de péripéties, d'intrigues. Ah ! chers lecteurs, s'il nous était donné de rajeunir seulement de cinquante-quatre ans (à nous deux), nous voudrions écrire des romans dénués de toutes ces complications inutiles : plus d'annonces, plus de suicides, plus déjuges, plus de tribunaux, plus d'accouchements clandestins ou non. plus de notaires, plus de mariages, plus d'adultères, plus de rendez-vous, plus de clairs de lune, plus d'intérêt, plus de style, plus d'imagination, plus d'auteurs,'plus d'éditeurs; plus de papier, plus d'imprimeurs et plus de public !
Et surtout — retenez ceci — plus de mort au dénouement.
C'est trop gai pour les générations futures.
Nous rejetterions cet expédient de nos livres, comme « un moyen théâtral d'un emploi méprisable. »
Et pourquoi ?
Parce que la machination livresque a été épuisée par Soulié, par Sue, par J. Jouy et Gaston Picourd, grands imaginateurs !
Il faut trouver (et nous avons trouvé) une nouvelle dénomination, une autre dénomination que celle de roman : Nihil, tel sera désormais le litre générique de nos immenses travaux.
Le public !... quoi de plus bête et de plus insignifiant ? Trois ou quatre femmes, pas plus, tous les trente ans, lui retournent ses catéchismes du beau !... Mais les apporteurs de neuf ! parlez-moi de ça.
Nous sommes dés apporteurs de neuf ! Nous n'avons rien de commun avec les marchands du Temple.
A ce propos, disons que la presse, ces temps derniers - c'est-à-dire depuis un siècle — s'est élevée contre l'effort d'écrire, c'est-à-dire contre les contorsions auxquelles se livrent sur leurs fauteuils les écrivains de race en dictant une lettre à leurs commettants. Voudrait-on nous faire descendre à parler le langage omnibus des faits divers ?
Alors oùsque serait le progrès ?
Non, par notre glorieuse mémoire, nous le jurons sur nos propres cendres (l), nous sommes résolus à employer le langage tramway, le langage wagon, le langage ballon dirigeable, mais jamais le vulgaire patois omnibus.
Rien ne nous indigne comme l'audition de ces phrases ineptes : Suer à grosses gouttes, tourner la cervelle, avoir l'air consterné, etc.
N'est-il pas beaucoup plus logique et plus « élégant » d'écrire : Transpirer comme un boeuf, mettre les méninges à l'envers, avoir l'air tout baba, etc. ?
Répétons-le, le jour où la hernie morale n'existera plus chez le lettré, nous sommes ratiboisés.
Voyez Balzac. L'infortuné n'avait pas un style personnel, c'est ce qui explique son obscénité.
Qu'on nous pardonne d'être un peu longs. Ceci est la préface de notre premier livre, c'est une sorte de baptême littéraire.
Depuis cent ans (à nous deux), nous luttons, nous peinons, nous geignons, nous combattons, roués de coups par tout le monde, nous sommes fatigués, nous en avons assez, et voilà pourquoi, au lieu de laisser la place aux autres, nous publions cet ouvrage.
Il y a aussi un autre petit motif, c'est que, dans celte préface-baptême, nous voulons annoncer notre journal de la vie à deux, oeuvre qui, d'ailleurs, ne doit paraître que soixante-quinze ans (à deux) après la mort de l'éditeur et de sa femme, qui se chargera de sa publication.
Ce Journal est celui de deux pensées jumelles (à verres convexes) et peut être considéré comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul je.
Vous en jugerez, d'ailleurs, dans une centaine d'années (à deux), si l'éditeur en question n'a pas la vie trop dure (2).
Maintenant, toi
Fille O. Bertin, chérie,
Seul bien de ma vie,
pauvre premier volume, va t'exposer aux mépris dus à la jeunesse extrême de tes auteurs.
Nous avons une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.
On nous nuira tant que l'on voudra, ça n'empêchera jamais que nous ayons failli écrire un roman pour la Revue des deux Mondes ; ça n'empêchera jamais que nous ayons inventé les bocaux où sont renfermés les chinois, plagiés après coup par les frères de Goncourt.
Quand on a fait cela, il est vraiment difficile de faire autre chose et de n'être pas quelqu'un d'amusant !... On en jugera.


(1) Nous sommes partisans de la crémation anticipée.
(2) Sa femme seule est inquiétante.




Jules Jouy et alii Le Journal des Assassins. Organe officiel des chourineurs et des voleurs, présenté par Bruno Fuligni. — Paris, Place des victoires, 160 pages, 25 €

mercredi 3 juin 2015

Manger sans œillères

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La gastronomie est devenue le sujet à la mode, puisqu'il en faut un afin que le commerce s'épanouisse. Et comme le livre électronique n'emballe personne, hein. Bref, on voit donc fleurir les opus, les émissions, les gadgets, les ustensiles et les tenues, sans oublier les cours particuliers pour citadins qui s'ennuient. Spécialiste des recueils d'anas et des sujets pris par la bordure, Bruno Fuligni a choisi quant à lui d'aborder une spécialité qui ne s'enseigne pas : la gastronomie d'urgence, c'est-à-dire celle qui impose de faire contre mauvaise fortune bonne coeur et de manger ce qu'on trouve là où on se trouve. C'est le principe de la cueillette, en quelque sorte, appliqué à toutes denrées. Et lorsqu'on se trouve en Bourgogne ou dans le Beaujolais, personne n'y voit de difficulté. Idem en Grèce ou à Istanbul, à Delhi ou à Tokyo. En revanche, lorsqu'on erre raquettes aux pieds dans le grand Nord ou que l'on crève doucement en Amazonie ou dans un désert réservé aux cailloux, vous imaginez un peu l'aspect du menu...
Le potage de hannetons est alors inévitable. Sans parler de la cervelle d'éléphanteau ou de singe... Le lamantin faisandé aperçu par Jean-Gabriel Stedman à la fin du XVIIIe siècle ne lui valut que cet hommage : "Celui que je vis était déjà trop putréfié pour que j'en goûtasse." Et dans son article consacré aux "Horreurs de l'alimentation" du Journal des voyages (14 juin 1903), Hector France conseillait quant à lui le pâté de fourmis...
On hésitera sans doute à parler de régal à propos de ce livre, mais on savourera, si j'ose dire, les fantaisies sans fin que nous propose toujours avec bienveillance notre bonne vieille planète.
On attend avec beaucoup plus de crainte, c'est-à-dire sans impatience, celui qui nous racontera la gastronomie de subsistance en milieu capitalistique occidental... Slavoj Žižek aurait-il une blague à ce sujet ?


Bruno Fuligni Les Gastronomes de l'extrême. Du potage de hannetons au rôti de baleineau. Les repas des grands voyageurs racontés par eux-mêmes. Avec un carte dessinée par Serge Aquino''. — Paris, Editions du Trésor, 159 pages, 17 €

jeudi 21 août 2014

Lebaudy laisse esbaudi (mon royaume pour un spritz !)

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samedi 15 décembre 2012

Les sources graphiques du surréalisme révélées

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Était-ce son but ? En mettant en valeur cent cinquante unes magnifiques du supplément dominicale du Petit Journal, Bruno Fuligni vient de dévoiler une source fondamentale de l'histoire culturelle du siècle dernier. Bien connue des amateurs d'histoire et d'images, cette fameuse entreprise de création d'icônes qu'était Le Petit Journal aux temps d'avant le téléphonographe (1923) a abreuvé la France d'icônes.
Fruit d'un temps désormais réduit aux clichés - par la magie même des images colorées qui nous le montre - Le Petit Journal a bénéficié de la qualité fabuleuse d'illustrations qui emportaient le lecteur — et il a fait un tantinet plus.
Les couleurs n'y étaient pas pour rien, bien entendu, comme l'extrême adresse des illustrateurs, rodés à l'expression des symboles et des attributs et à la narration figée des drames, des batailles et des hauts faits de l'homme moderne d'alors. Depuis les « canards sanglants » d’Ancien Régime, le faits-divers constituait pour la presse la plus populaire une matière de première importance. Sa préférence allait naturellement aux événements sanglants et sordides. Les feuilles mettaient volontiers en scène drames familiaux, accidents, attentats, duels (beaucoup de duels) et tout autre crime commis par les « apaches », « surineurs », « chauffeurs » ou, plus tard, par les fameux « bandits en auto », tous personnages et épisodes que l'on retrouve ici.
Les progrès techniques de l’imprimerie autorisant une large utilisation des couleurs n’eut pas pour effet de limiter les à-plats de rouge « sang de bœuf », bien au contraire, tandis que la vente à la criée des journaux ne pouvait quant à elle qu’exciter la curiosité des passants, des badauds, parmi lesquels les fils de bourgeois et les apprentis poètes à vocation bouleversante.
Ainsi, Bruno Fuligni, tout en rendant à l'image d'actualité d'avant les fresques cinématographiques et son lustre et son rôle vient de nous mettre sous les yeux le matériel essentiel dont usèrent des jeunes gens pleins d'ambition, qui, guidés par le plus ambitieux de la bande, devinrent les surréalistes. Ils n'étaient en réalité que les périrréalistes. A contempler le scaphandrier attaqué par une pieuvre (juin 1912) et ces accidents ferroviaires si complaisamment reproduits, ces coups de revolver et ces incongruités sociales que sont le duel d'amants, on constate les points communs. Et la mode du revolver et de l'attentat qui suscita chez ces jeunes bourgeois tant de frénésies et de désirs homicides, portant le tir aveugle dans la foule au rang de geste etc., ne contredira pas certaines pages, automatiques ou "inspirées". Bref, la poétique surréaliste revient nettement à l'esprit l'on a sous les yeux les paysages que contemplaient ses concepteurs. Éloquente leçon qui nous apprend comment s'attrape l'inspiration.

Transcendé par Robert Desnos, celui qui de la bande avait la plus belle étoile au front, ce riche imaginaire devint la source de ses chefs-d’œuvre et de ses fééries. On peine d'ailleurs à trouver un équivalent...

En résumé :
La Belle Époque, son actualité et ses faits divers (ses guerres, ses voyous, ses affaires politiques, ses attentats, ses duels) ;
Des illustrateurs et des graveurs d'un talent inouï ;
Une poésie intense parfois ;
L'exotisme de la Colonie (il n'est pas sans sel de savoir ces cent cinquante images réimprimées en Chine) ;
La puissance évocatrice du revolver.

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Bruno Fuligni Les Frasques de la Belle Époque. Les plus belles unes du Petit Journal. — Paris, Albin Michel, 239 pages, 39,90 €

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samedi 26 juin 2010

Le Dictionnaire de la Racaille

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Après les anarchistes, le commissaire de police !

Vous noterez grâce au parfait enchaînement de ces billets que l'actualité nous sert.

C'est au romancier Hervé Jubert et à Bruno Fuligni que l'on doit ce beau raccord : le premier a inventé lors d'une brocante le manuscrit de ce livre inédit dans les marges d'un rêche exemplaire du Dictionnaire général de police administrative et judiciaire de 1875, le second en a présenté l'édition. Car, en vérité, le manuscrit secret, ou personnel, du commissaire de police Adolphe Gronfier figurait, sans rature, rédigé dans les marges du dit dictionnaire. Il était daté de 1884.
Né le 9 juillet 1846 à Paris, décédé le 6 mai 1893, ce commissaire de police, neveu et petit-fils de commissaire n'aura pas eu un parcours sans faute : étrillé par Jules Vallès en 1884 dans Le Cri du peuple pour négligence, il poursuit une carrière toute désinvolte et, déplacé du XIIe arrondissement au XVe, semble un "Bouvard qui n'aurait pas rencontré son Pécuchet" comme l'indique justement Bruno Fuligni (p. 25). Décédé de maladie respiratoire à l'âge de quarante-sept ans, il aura eu pour plaisir solitaire l'écriture.

Et que nous raconte-t-il ?

Son livre marginal est, outre le fruit d'une culture policière familiale, une observation ethnographique méticuleuse qui se déroule une paire de générations après Vidocq. On y apprend qu'existaient des "rastaquouères pour femmes" et la "halle des faits divers", on y découvre le spectacle des simulations des malfaiteurs qui ne se nomment pas encore des apaches, on se met au parfum des institutions (la morgue, etc.) et c'est tout l'appareil des lois, décrets et mesures prises à l'encontre des classes dangereuses - c'est l'expression d'époque -, qui nous éclabousse.
Les racailles, surineurs et vagabonds n'avaient qu'à bien se tenir.
Même si le commissaire Gronfier ne leur courait guère après...


NB Une rencontre-signature consacrée à ce livre aura lieu à la librairie La Boucherie (76, rue Monge, 75006 Paris) ce jour à partir de 15 h 30.



Adolphe Gronfier Dictionnaire de la racaille. Edition présentée par Bruno Fuligni. - Paris, Horay, 334 p.-IV p. de pl., 19 €

jeudi 7 juin 2007

Encore des nouvelles (toujours aussi rangées...)

Lire assoiffe, c’est bien connu. Ne lisez donc pas trop, laissez-en aux autres.


La Galerie Objet Trouvé vernit ce jeudi 7 juin son exposition Domenico Zindato. Toujours Art brut-Outsider art, toujours Christian Berst, toujours 24 rue de Charenton, toujours métro Bastille, toujours à 18 heures, toujours.

La Vouivre, libraire et Editeur, vient de mettre en ligne un catalogue de poésie, suivi de quelques livres neufs et d’occasion. Vous y trouverez tout spécialement son fonds ancien, ainsi que la présentation de ses ouvrages et ceux de quelques autres éditeurs méritants.

Bruno Fuligni a consacré un documentaire de 26 mn à André Laurie (avec la voix de Pierre Arditi), diffusé sur les chaînes LCP et Histoire.

Les éditions Clairac présenteront Dark City, le monde perdu du film noir d’Eddie Muller et José Benazeraf, la caméra irréductible d’Herbert P. Mathese à la librairie L’amour du Noir, vendredi 8 prochain, à partir de 18 heures 30.
Le carton n’indique pas si les comédiennes de Benazeraf seront présentes, 11, rue du Cardinal Lemoine, Paris Ve.

Céline Minard rejoint la villa Médicis. Je parie qu’ils ne s’y attendent pas…

Très riches catalogues de la librairie du Scalaire, à Lyon, conduite par Marc Malfant. Aux amateurs de vieille SF, d’utopies, de fous littéraires et autres dingueries livresques, nous recommandons cette bonne adresse : 10, rue des Farges 69005 Lyon.

Redécouverte, grâce au libraire lyonnais Marc Malfant du site de la Fondation Albert Gleizes. Juliette Roche y figure aussi, évidemment.