L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

Mot-clé - Boris Akounine

Fil des billets - Fil des commentaires

vendredi 3 novembre 2017

Des livres et du cuivre

ClavelPages.jpg


Dans la famille Clavel, demandez Fabien : il a publié il y a une paire d'années Feuilles de cuivre qui reparaît aujourd'hui en semi-poche. Son roman qui est de type polar à l'ancienne rappelle assez vite Akounine ou le Victor Legris de Claude Isner (et consort), mais il n'y est plus question d'un libraire enquêteur, plutôt d'un flic bibliomane. Notez la nuance. Le flic se nomme Ragon (clin d'oeil probable à Michel Ragon) et il est énorme. Une sorte d'Outremangeur, pour ceux à qui cela parle. Naturellement, il s'en sort très bien et nous emmène sur des terres et dans des éthers qui ont de quoi susciter l'étonnement des amateurs de polars à la papa ou de produits "à l'américaine".
Littérairement, chacune des histoires proposées est construite, et même léchée, pour s'intégrer à un récit long. Parfois, on songe un peu au dernier roman de Jean-Pierre Ohl, à ceci près que Fabien Clavel est issu de la littérature de genre (SF et régions circonvoisines), une particularité qu'il a su effacer pour ne montrer plus qu'un goût affirmé, qu'un style ferme et fluide, un appétit d'images efficaces et de phrases emballantes. Conclusion : son livre est de ceux qu'on ne peine pas à recommander ici.
A propos de Feuilles de cuivre, on a pu lire qu'il appartient au genre "steampunk". Parce qu'il y a des esprits ainsi faits qu'ils comblent le vide en tentant de l'obstruer avec des chevelures qu'ils ont préalablement coupés en quatre dans le sens de la longueur. Chez Clavel (Fabien), on n'aperçoit ni la vapeur ni le punk, mais il faut croire que nos capilotronçonneurs sont aussi amateurs de placards et adorent apposer des autocollants sur leurs portes. Disons les choses simplement : avec Feuilles de cuivre, Fabien Clavel a réussi un roman sous forme d'enquêtes successives, lesquelles tissent un bon récit de longue haleine. Son auteur n'a ménagé ni sa culture générale ni les subtilités pour produire un scénario astucieux en milieu historique dépaysant. Et le tout se lit avec plaisir. Si tous les polars étaient écrits comme ça...

Ragon pénétra dans le bâtiment de la Grande-Roquette avec sa lenteur habituelle. Le moi d'août était trop chaud pour lui et il étouffait à chaque pas. Sa respiration n'était qu'une longue brûlure, l'haleine bouillante d'une machine à vapeur. Dans son habit noir, il se sentait des allures de vieille locomotive essoufflée. Il repensa à la Lison de La Bête humaine.
Pouvons-on vivre uniquement dans les livres, à travers les livres ? Oui, pour assourdir la rumeur ignoble du monde, ce cri vulgaire et souffrant qui lui vrillait le crâne à la manière des portes de prion qui grincent. Et puis pour oublier son tumulte intérieur aussi, cette noire maritime bouillonnant au rythme des souvenirs.




Fabien Clavel Feuilles de cuivre. — Paris, Libretto, 319 pages, 10 €

jeudi 19 octobre 2017

Aristonomia

AkouAristo.jpg


Boris Akounine est décidément habile lorsqu'il s'agit de surprendre. Son nouveau roman traduit, Aristonomia, premier volet d'une trilogie, donne d'emblée des signes de singularité forte. Avant d'en dévoiler plus, on en donne pour indice ce passage issu d'un préambule où l'auteur dévoile les enjeux d'une littérature qui compte.
Certains pourraient en prendre de la graine, non ?



Les livres qui méritent d'être lus ont ceci en commun que l'auteur les a écrits pour lui-même. Peu importe que l'oeuvre s'adresse à un certain public ou à l'humanité en général, un "vrai" livre se reconnaît toujours à son absence de prétention. A sa candeur, si vous préférez. L'écrivain ne craint pas de passer pour un naïf, il ne cherche pas à paraître plus intelligent ou plus instruit qu'il ne l'est, il ne feint pas d'être affecté par ce qui l'indiffère, il ne fait rien pour plaire. Il a d'autres chats à fouetter. Une question le tourment, et sa quête de réponse est sa façon de se soigner. Quand on veut guérir, on ne gaspille pas ses forces à des riens.



Nous reviendrons bientôt sur ce roman et sur la notion d'"aristonomia" qu'y déploie Akounine.


Boris Akounine Aristonomia. Traduction Yves Gauthier.. - Paris, Louison, 2017, 664 pages, 27 €

samedi 31 mai 2014

Promenades à Nécroville

akouhiscim.jpg



Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili est beaucoup plus connu sous le pseudonyme de Boris Akounine. En imaginant pour se délasser d'un travail sur "L' Écrivain et le suicide" le personnage bègue d'Eraste Pétrovitch Fandorine, il entamait avec le roman Azazel une série policière qui lui a valu une notoriété internationale. Il ne sera cependant pas outrageant de dire que si l'on voit bien qui est Akounine, on sait beaucoup moins ce que fabrique Tchkhartichvili. On ignorait, ici à l'Alamblog, qu'il est nipponisant et à ce titre à l'auteur d'une anthologie en vingt volumes d'écrits japonais...
Il apparaît que les deux figures Tchkhartichvili/Akounine partagent, quelle surprise, certains goûts, et en particulier celui de se promener dans les vieux cimetières aux senteurs anciennes, disons du XIXe siècle, cette époque qui finit avec Wilde et le Second Empire. Donskoï (Moscou), Highgate (Londres), Père-Lachaise, Gaijin-bochi (Yokohama), Green-Wood (New York) et mont des Oliviers (Jérusalem) sont les enclos parfois immenses - des mécropoles ! — qu'il nous convie à visiter avec lui. Formidable vecteur de rêveries chronologico-existentielles, les champs des morts des grandes métropoles sont aux yeux du Russe le territoire d'une population immense, le réceptacle de tant de destins qu'il y sent finalement beaucoup plus la présence des enfouis que des verticaux qui les arpentent.
Traduit par l'excellent Paul Lequesne, le "duo" Tchkhartichvili ne propose évidemment pas de visite systématique, plutôt de simples promenades assorties des curiosités plutôt littéraires qu'il déniche en ses lieux. Comme il le déclare, ou bien est-ce Akounine, « j’écris des romans qui parlent du XIXe siècle, en m’efforçant d’y placer l’essentiel : la sensation de mystère et de fuite du temps. Je peuple ma Russie imaginaire de personnages dont les noms et les prénoms sont souvent empruntés aux pierres tombales du cimetière Donskoï. Ce faisant, j’ignore moi-même ce que je cherche à obtenir : à tirer de leurs tombes ceux qui ne sont plus, ou à me glisser moi-même dans leurs vies. »
Voilà pourquoi Tchkhartichvili commente l’ambiance spécifique de chacun des champs des morts et conte ce qui nous remue le mieux, les anecdotes de leurs locataires les plus fameux (écrivains, muses, déchus, tortionnaires, etc.) — les dépeçages impromptus de "barbares blancs" par les ronins, samouraïs errants, dans le Japon impérial par exemple, ou toute "histoire" devenue véridique parce que le temps est passé dessus, accréditant des fadaises pour les enfermer dans des tombeaux d'où elles suintent désormais avec le poids du fait historique. Ne parlons pas des trésors enfouis, des manuscrits emberlificotés dans les cheveux des muses défuntes, des artefacts en émeraudes, vous allez vous réveiller la nuit. Après chaque visite, Boris Akounine tresse une superbe nouvelle mettant en scène les plus extraordinaires des habitants croisés par Tchkhartichvili, comme ces araignées-vampires dont on ne vous dit que ça...
Ça grouille au cimetière...


Boris Akounine/Grigori Tchkhartichvili Histoires de cimetières, 1999-2004. Traduit du russe par Paul Lequesne. — Paris, Noir sur Blanc, 240 pages, 19 €


Akoundekorator.jpg