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mardi 6 septembre 2016

Le cimetière des bombes (1897)

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Le cimetière des bombes

A H. Bresle

Face à la gare de la Rapée-Bercy, regardant le superbe panorama de la vallée de la Seine, se dresse dans la berme des fortifications, un bâtiment carré, presque coquet, à forme de châlet suisse pour usage de poupée, entouré de sinistres palissades noires, autour desquelles grimpent des volubilis, des clématites, de la vigne vierge et même de superbes chasselas.
Auprès, se trouve une guérite, domicile d'un agent, et, à l'intérieur, de gros tas de sable fin forment des vallonnements dans lesquels croissent des chardons aux pointes empaleuses d'abeilles, menaçant de leurs dards le ciel rosé du mois de juillet.
C'est la résidence de Madame la Presse hydraulique, écraseuse de bombes et, par conséquent, le cimetière ou plutôt la tombe des boîtes à sardines, marmites, bouteilles, etc., contenant de la dynamite, du picrate, de la poudre verte et autres substances aimables, joujoux de messieurs les anarchistes et terreur des braves bourgeois.
Lorsque l'on trouva la première bombe qui n'éclata pas, après les terribles effets produits par les autres, elle fut portée au laboratoire municipal, où de dévoués savants, ayant fait par avance le sacrifice de leur peau, l'éventrèrent avec mille précautions, nouveaux vivisecteurs, la bombe anarchiste étant un monstre terrible et vivant.
Mais elles se multiplièrent tellement, véritables portées de chats-tigres, qu'il fallut chercher un moyen plus pratique et surtout moins dangereux de s'en débarrasser.
C'est alors que l'on construisit le baraquement étrange qui, sur le gazon brûlé des fortifications, intrigue les passants; on y installa bientôt une presse hydraulique, et, plaçant les bombes sous une formidable couche de sable, on procéda à leur mort par un écrasement lent qui ne leur permit pas d'éclater et les réduisit à l'état de poussière impalpable et inoffensive. Cependant, eussent-elles éclaté, que seul le sable eût été projeté dans l'espace, ne pouvant occasionner aucun accident.
Depuis longtemps, heureusement, le cimetière des bombes a ses portes closes, la presse hydraulique se rouille faute d'ouvrage et les- fleurs des champs croissent à profusion dans l'horrible jardin saturé de dynamite; et, si parfois la voiture affectée à la relève des engins destructeurs en apporte un, les volubilis se tordent de rire, des larmes de rosée aux pistils, car elles savent bien, les multicolores fleurettes, que cette boîte à conserve ou cette marmite à renversement ne contient que poussière ou même d'innommables choses moins inodores, coupable plaisanterie d'un sinistre farceur.



Jho Pâle Croquis parisiens. - Paris, Garnier frères, 1897. Jho Pale est le pseudonyme de J. H. Perreau (né en 1865), journaliste originaire ou résident à Clamecy. Ses chapitres sont dédiés à Achille Millien, Léon Bailbly, Paul Roinard, Pierre Trimouillat, Xavier Privas, Camille SOubise, Henri Duvernois, et même Edouard Drumont... Ce qui signale en 1897 une personnalité plutôt droitière.


Illustration du billet : photographie par l'agence Meurisse d'une bombe de zeppelin prise en 1918 au Laboratoire municipal évoqué ici par Jho Pâle.