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jeudi 21 janvier 2016

Gloire tardive

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Les archives sont pleines de surprise. En 2014, paraissait en allemand une novella du Viennois Arthur Schnitzler inédite mais tout à fait délicieuse. Ce tout petit roman, qui appartient à la veine satirique du dramaturge, narre les jours agités d'un vieux fonctionnaire dont le calme est troublé par un groupe de jeunes artistes qui se déclarent admiratifs de son œuvre...

Mais quelle œuvre ?

Il se trouve que le vieil homme avait commis dans ses jeunes années une plaquette de poèmes, plaquette que l'un de ses thuriféraires a découvert chez un brocanteur. Le poète en herbe en a fait, d'accord avec ses amis une sorte de ressort de leur propre apothéose esthétique, le modèle de leurs propres tentatives, un gage de valeur rare.

Rattrapé par la gloire qui l'avait jusque là soigneusement évité, le vieux Edouard Saxberger qui s'était résigné à une vie simple et douce redécouvre la vie bouillante, les débats idiots, les postures, les tapeurs et les égéries. Toute la lyre, quoi , dont Schnitzler, — qui joue là au roman à clés avec ses vertes années durant lesquelles il côtoyait au café ses amis Alternberg le "mendigot" et Hofmannsthal le jeunot — sait donner un aperçu aussi fouillé et spirituel que possible. Aucun ressort psychologique ne lui échappe, non plus qu'aucun des moteurs en jeu. C'est un régal de description.

Tiraillé entre la tentation de jouir des compliments et celle de retrouver sa quiétude désormais enfuie, Saxberger donne à Schnitzler l'occasion de faire la peinture détaillée des milieux littéraires de toujours où le génie se fait le plus souvent remarquer par son absence. Il est en tout cas moins présent que les égos, les névroses, les impuissances et les vacuités. N'allez pas râler : le tout vous est proposé dans une Vienne parfaite dont la vie sociale, les cafés et le Ring baignent le récit dans une douceur de crème fouettée et de chaudes pelisses.

Le parfait livre pour les jours froids.

Sortie le 4 février.




Arthur Schnitzler Gloire tardive. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. - Paris, Albin Michel, 150 pages, 16 €

samedi 27 juin 2015

Parce que...

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Parce que...

Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d'un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu'il n'a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol,

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :

Et de ce qu'une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte !

Clément privé



Bohème émérite, Clément Privé (1842-1883) est à l'instar de Félix Arvers l'auteur d'un sonnet, celui que l'on vient de lire. Un sonnet qui prouve que les médecins spécialistes en sont de vrais, spécialistes, puisque son poème figura grâce à Henri Mondor dans la Pléaide Mallarmé. Privé mérite des félicitations.
Sa nécrologie dans l'Annuaire de la presse de Mermet donnait ceci :

Clément privé, de la presse radicale, est mort à la maison de santé Dubois. Ancien élève de l'Ecole centrale, M. Privé avait d'abord été employé comme conducteur des ponts et chassés, avait ensuite, avant de venir à Paris, rédigé divers journaux en province († 17 mai).


Il était en réalité agent voyager avant de devenir journaliste et l'ami de Léon Cladel, Jules Vallès, etc. Il était le Jacques Lehardy du Chat noir de Goudeau.

(Nous empruntons son portrait à Tybalt).

mercredi 19 mars 2014

Ange Bastiani, Georges Arnaud et les chauds lapins...

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Tandis que Le Bréviaire du crime d'Ange Bastiani, Prix Forneret de l'Humour Noir 1968 rappelons-le, défrise à nouveau les lecteurs équipé qu'il est désormais d'une préface de Florian Vigneron et des dessins d'Alfred, la lecture d'un curieux petit roman de l'année 1967 donnera quelque lumière au phénomène Bohème dans les années 1950-1960.
Du côté du Flore, tandis que Situ et autres godelureaux fomentaient et picolaient, un certain Cyril imaginé par Roger de Mervelec courait les filles et publiait des livres avec son peintre de copain Maurice.
Les Lapins du Flore, roman de la firme La Jeune Parque narrait en 1967 les hauts-faits de ces jeunes gens tantôt en vespa, tantôt en voiture et souvent au bar. Un bandeau explicite (pour les neuneus ?) fut même apposé sur la couverture de l'opus : "Les chauds lapins des années 1950". Ce qu'il ne dit pas, c'est que traversaient ses pages Boris Vian, Ange Bastiani ou Georges Arnaud.

Rentré de Toulon après de confortables vacances dans le giron maternel, Ange Bastiani corrigeait les épreuves de "La croque au sel", un délicieux roman écrit sous son pseudonyme de Maurice Raphaël. Pour son lancement, il projetait de lâcher un millier de matous sur Saint-Germain-des-Près, à la manière d'un lâcher de pigeons dans une fête artésienne.

N'en dévoilons pas plus.
Encore mal connu, le parcours de Roger de Mervelec, fameux lapin lui-même, brilla dans la musique et disque plus que dans l'édition : producteur et animateur de l'émission Jazz dans la nuit sur France 1, il fut l'organisateur du notoire Premier festival international de rock au Palais des sports de Paris le 24 février 1961 avec Little Tony, Emile Ford & The Checkmates, Les Chaussettes noires, Frankie Jordan, Bobby Rydell et Johnny Hallyday. Il paraît que cette manifestation lança le Rock'n'Roll en France. Même si les fauteuils ont valsé, il y a parfois loin de la coupe de cheveux à la musique.
De Mervelec publia encore - mais est-ce bien lui ? - un roman chez Horvath en 1994 : La Meunière d'Arras, roman historique sur un épisode historique de la guerre de trente ans dans les Flandres... Mais on est tout d'un coup très loin de la rue du Dragon.

"Quand le Destin vous choisit pour victime, il fignole..." (Georges Arnaud)




Roger de Mervelec Les Lapins du Flore. - Paris, La Jeune Parque, 1967, 214 pages.

Ange Bastiani Le Bréviaire du crime. - Talence, L'Arbre vengeur. Préface de Florian Vigneron Illustrations d'Alfred 448 pages, 23 €
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mardi 20 août 2013

Soliloque du bohème qui s'est perdu (Pierre des Ruynes)

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Soliloque du bohème qui s'est perdu

A mon fidèle ami Henri Jamet

V'la deux heures que je me ballade le long des berges
Je ne sais pas où je vais...
Autrefois, j'avais de bon(s) copains,
Aujourd'hui, ils se cavalent quand ils m'aperçoivent...
Dame, on n'aime guère les purotins !
C'est "très humain" disent les gens biens (sic) pensants.
- Oh ! la chanson des clapotis...
Qui sait... c'est peut-être mes rêves engloutis
qui font ce petit bruit-là !

Ah ! la vie... comme c'est bête !
DIre que moi j'ai été élevé par les curés...
et que j'ai si mal tourné.
Pourquoi donc que je suis né poète ?
Merde ! v'la encore ces cochons de souvenirs qui martèlent ma pauvre tête !
Et oui, les poules qui sont sur le tas,
pour sûr que j'étais un bath môme
avec mes cheveux blonds bouclés
et mes yeux bleus et doux de Celte
déjà malade d'idéal !

J'ai passé mon enfance à l'ombre des cathédrales...
Oh ! mes soirs de rêves extatiques à la pâle clarté des veilleuses...
les soirs où mon âme égrenait le rosaire de mes peines à Notre-Dame la Vierge !
J'étais alors touché par la grâce de Dieu... Bien sûr que j'aurais dû rester comme ça.

Ça me crève le cœur quand je repense à ce temps-là.

Maintenant je suis un type à la manque,
un mec qui ne sait pas y faire.
Si je piquais une tête dans cette eau-là ?
- Tiens, v'là une petite flamme qui dans là-bas.
C'est peut-être un macchabé qui revient...%% Bouh !...
C'est drôle comme ça vous chavire ces machins-là.

Je songe à toi, Léon Deubel (1).
Je songe à toi...
Sûrement que tu as bien fait, mon ami.
- Oh ! s'évader à jamais...
Et dire que moi je n'ai pas le courage de plaquer cette putain de vie !
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
(...)

Pierre des Ruynes


(1) Poète français qui, en 1913, se noya dans la Marne pour échapper à la misère. (NdA.)



Pierre des Ruynes Le Cravacheur de mufles. Préface de Han Ryner. - Paris, La Maison française d'art et d'édition, 1922, "Les Cahiers de la maison française", (imp. G. Boaniche), p. 14-17.

Pierre des Ruynes est le pseudonyme de Pierre Renaud (1894-1965), rédacteur en chef du périodique pour la jeunesse "Le Journal de l'Aventure " et directeur de "Structure, une aventure spirituelle". IL a publié dans les années 1930 plusieurs romans de la collection "Les Bons romans populaires" (Les Éditions Modernes) ou "Les chevaliers de l'aventure" (J. Tallandier).

Sur Pierre des Ruynes, Jean José Marchand donnait en 1993 un article dans la Quinzaine littéraire permettant de fixer certains points, Les recherches de J. J. Marchand apparaissent aussi dans Les ratés de la littérature. Colloque des Invalides (Tusson, Du Lérot, 1999).

mardi 16 octobre 2012

Bohèmes, va !

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Depuis la publication de Bohème littéraire et révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle de Roger Darnton (1983), on n'avait rien lu de nouveau sous le soleil des morts au sujet des bohèmes. Ostensiblement, les mêmes pages circulaient, les mêmes tirades, les mêmes portes s'ouvraient, les mêmes fenêtres restaient béantes et... rien n'apparaissait de nouveau au sujet de la bohème littéraire et artistique française. Partout les mêmes anecdotes et les mêmes figures, jusqu'aux sempiternels ressassements concernant le Chat noir...

Deux événements viennent bousculer le ronron : l'organisation de l'exposition "Bohèmes" au Grand Palais (exposition fusillée d'emblée par les médias qui n'ont retenu que les représentations de Roms au moment où l'actualité sociale et judiciaire les mettait en première ligne) et la parution de deux livres combinés par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor.

Dans la mesure où le Préfet maritime préfère rester sur son île plutôt que de piétonner en "faisant la queue", il s'est jeté sur les deux opus appétissants, une anthologie des textes rares relatifs à la bohème, et le témoignage presque fondateur - disons même canonique - d'Alfred Delvau sur Henry Murger, brillant utilisateur du type et du contexte.

Et tout d'abord, un point typographique : bohème concerne nos amis artistes et écrivains post-estudiants au mode de vie néo-carabinesque, quand Bohême (avec circonflexe) signale la région où l'on joue du violon.

La bohème, on le sait, est un mélange de jeunes femmes, de jeunes hommes dont certains sont persuadés d'avoir du talent et, portés par cette assurance souvent idéelle, vivent d’amour et d’eau fraîche sous les toits de Paris en attendant le jour de leur découverte par un mécène, un critique, un galeriste, etc. qui les porterait sur les fonds baptismaux de la gloire. C'est un milieu où l'on s'amuse de tout, au café souvent, en lançant des revues, en buvant, en se chipotant, en se fichant de la poire du bourgeois et du propriétaire (figure honnie du XIXe siècle pourtant tellement possédant).

La bohème, ainsi que la définit J.-D. Wagneur, "c'est une maladie infantile de la littérature" au temps où les rotatives produisent autant de papier encré que de rêves de gloire, où l'on invente le droit d'auteur, où l'"auteur" est en passe d'être quelqu'un. Sa condition précaire, celle de l'artiste, est au cœur de cette littérature qui se déploie dans des registres qui vont de la polémique à l’autodérision, en passant par les textes rédigés à la 6-4-2 sur le zinc, et les biographies édifiantes (ô combien !)

La diversité de ton de ces écrits ne ramène cependant jamais qu'à une seule topographie « bornée au Nord par l’espérance, le travail et la gaieté ; au sud, par la nécessité et le courage ; à l’ouest et à l’est, par la calomnie et l’Hôtel-Dieu… » On connaît la chanson : débuts difficiles, "vache enragée", amours de jeunesse, génie vert et frais, c'est le parcours du combattant de l'artiste et de l'écrivain où la pauvreté sert de thème exotique, et, souvent, de conclusion tragique...

Comme en leur temps les mémoires d'Émile Goudeau édités par le même Wagneur, ces deux livres s'avèrent indispensables à qui prétend s'intéresser à la question. Très bon connaisseur de la petite presse (celle par qui tout arrive) et de la valetaille littéraire, il apportait - autrefois avec Michel Golfier et Patrick Ramseyer, aujourd'hui avec Françoise Cestor - des volumes très nettement annotés, enrichis de notices biographiques fouillées, bref, des ensembles qui paraissent mal dépassables. Ainsi, l'édition des Dix ans de Bohème dudit Goudeau - inventeur de l'animation littéraire et co-inventeur du cabaret moderne avec Rodolphe Salis -, avait été salué comme un travail sérieux et d'aplomb. Certes pas destiné à des lecteurs superficiels. Idem donc pour la présente Anthologie des textes fondateurs de la bohème littéraire et artistique. C'est un premier volume (le second comprendra les années 1868-sq.) que les plus myopes peineront à terminer car l'index est un modèle du genre microscopique en corps 5. Mais on y trouve tout le monde, et les notices biographiques, imprimées en corps standard sont fermes et bien nourries. Quelle engeance on y trouve !

A commencer par les Trois Buveurs d'eau, qui signent L’Histoire de Murger par trois buveurs d’eau (1862) au lendemain de la mort d’Henry Murger, trois comparses en quête de l’art pour l’art et faisant face à la précarité en se compromettant dans le petit journalisme. Et parmi leurs coreligionnaires une foule de curieux gaillards comme Lemercier de Neuville ou Firmin Maillard, ce dernier un peu plus notoire tout de même. D'ailleurs, au-delà de la foule d'articles historiques mais inconnus repris enfin ici chronologiquement et thématiquement afin de mettre en évidence la construction de l'idée de bohème, on découvre encore Les Derniers Bohèmes, le témoignage de Maillard qui a servi de source presque unique pendant des années. Sans bénéficier pour autant d'une édition documentée et commentée. On peut s'en étonner car le petit monde de la Brasserie des Martyrs au nom emblématique méritait reportage.

C'est ce que rédigea Maillard en prenant pour base de son panorama du milieu une soirée de 1857 dans les murs de la célèbre brasserie. Bien sûr, les hauts-faits de la confrérie, si l'on peut dire, sont d'ordre anecdotique. Les bons mots succèdent aux portraits qui alternent avec le récit des ratages - celui du peintre, poète et sculpteur Auguste de Châtillon (1808-1881), par exemple.... L'évocation est tragi-comique, et l'on n'a pas fini d'en découvrir les héros et leurs œuvres menues, parfois mémorables, ici recopiées quand elles parurent dans des feuilles qui aujourd'hui ne sont plus que des ruines de poussière. A quoi tient la postérité...

Avant de nous épancher humidement, saluons la double parution qui réjouit le cœur et l'esprit et apporte enfin du nouveau - et du nouveau solide ! - sur la bohème.

Reste une question en attendant le second volume : quand ce "mouvement", ce "courant" cesse-t-il donc ?



Françoise Cestor et Jean-Didier Wagneur. Les Bohèmes. Anthologie 1840-1870. Ecrivains, journalistes, artistes. - Seyssel, Champ Vallon, 2012, 1442 pages, 29,50 €

Alfred Delvau Henry Murger et la bohème. Postface par J.-D. Wagneur. - Paris, Mille et une nuits, 2012, 200 pages, 5 € bohemeAffiches.jpg

mercredi 10 octobre 2012

Tancrède Martel écrit à Aloysius Bertrand

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Lettre préface

A Monsieur Aloysius Bertrand, Poète, actuellement domicilié au cimetière de Vaugirard-le-Vieux.

Paris.

Montholon'square, le 1er janvier 1887.

Mon cher ami,

J'ai reçu votre dernière lettre avec une joie profonde. Ce que vous me dites de votre genre de vie, dans l'empire des ombres, m'a causé les plus délicieuses sensations. Vous êtes heureux, cher et grand poète ! Ce repos vous était bien dû après les adversités qui vous ont assailli lors de votre passage sur la planète.
Votre nom grandit toujours. Au milieu des figures du Romantisme, la vôtre se détache avec un charme saisissant. Charles Asselineau a beaucoup contribué, après David d'Angers, à obtenir des lettrés une si belle appréciation de vos œuvres. Quel grandiose livre que votre Gaspard de la Nuit ! Que de pages merveilleusement colorées, délicatement ciselées ; que de fines aventurines, d'eaux-fortes, de pastels royalement obtenus ! Jamais l'art de marier les onyx de la prose aux topazes de la poésie n'a été poussé plus loin. Théophile Gautier et Saint-Victor ont dû vous dire là-dessus des choses si délicates qu'elles vous auront récompensé, d'un seul coup, de toutes vos fatigues surhumaines et de votre écrasante misère.
Je suis charmé de savoir que vous fréquentez la même table d'hôte que Gautier et que, chaque soir, après un moka sincère et des londrès irréprochables, vous formez avec d'autres lyriques une espèce d'école d'Athènes, ou l'on disserte, sans trêve ni merci, jusqu'à l'aurore, de l'éternelle Poésie. Comme vous, je suis attristé d'apprendre qu'en arrêtant son tableau du personnel pour l'année élyséenne 1886-1887, le concierge-chef vous a enlevé Louis Bouilhet et l'a placé dans la division C, où il s'ennuie avec des prosateurs sans importance tels que Capefigue et Louis Lurine. Priez donc Gautier de faire une démarche au secrétariat-général ; j'aime à croire que l'auteur de Melanis vous sera rendu sans difficulté.
Je continue à être sans nouvelles de Philothée O'Neddy; Silvestre n'en a pas non plus. Dites à ce paresseux que nous allons lui envoyer des kilogrammes de bristol.
Je viens de mettre à la poste, à votre adresse (papier d'affaires, recommandé) mon second volume de vers Les Poèmes à tous crins. Il n'a qu'un mérite a mes yeux, celui de constituer un a-compte sur les sommes incalculables que je dois à ma conscience d'artiste. Peut-être en travaillant encore avec acharnement pendant une trentaine d'années, pourrai-je arriver à diminuer sensiblement cette impitoyable créance. Mais je suis bien sûr, hélas ! que je ne pourrai jamais l'éteindre complètement.
Il y a là des sonnets, des ballades, des poèmes d'allures et de tons différents. Tout cela, fort heureusement, a été écrit avec sincérité, sans aucun souci des tendances, des goûts actuels du public. C'est l'œuvre d'un homme qui pourrait hurler avec les loups, mais qui préfère écouter tranquillement le chant des rossignols et du coucou au fond des bois.
Nous sommes encore quelques-uns de ce calibre, à Paris. --- Un tour de boulevard, après avoir fumé les feuilles de platane réglementaires, quelque femme brune, de loin en loin l'achat d'une édition princeps, un travail opiniâtre, la lecture consciencieuse des Maîtres : tels sont les éléments dont se compose notre bonheur. Aussi ai-je peu de chose à vous apprendre. On a percé l'avenue de l'Opéra; mais le café Procope n'existe plus. Le café Procope Ne le dites pas à Diderot; il en ferait une maladie.
Enfin, la nation a donné aux peintres des bourses de voyage.
Les peintres de notre temps sont les gens les plus heureux du monde. Ils se coiffent à la capoul, on les fourre partout, et ils gagnent beaucoup d'argent. Au demeurant, des tireurs surfaits et de médiocres guitaristes. L'or abonde tellement chez eux qu'ils se croient obligés d'avoir des prénoms aurifères. L'un d'eux s'appelle Carolus. Il n'y a rien à faire pour les poètes sous les arbres de l'avenue de Villiers. La lutte est impossible.
Cela durera ainsi jusqu'au moment ou l'État se décidera à caserner les poètes à l'Odéon, au lieu de les laisser errer sur la voie publique. Le livret individuel ne nous humilierait pas plus que la formalité de l'appel de neuf heures. On donnerait de nombreuses permissions de nuit, voilà tout. L'Odéon, divisé en petites chambres de garçons, complètement transformé, contiendrait un bataillon d'élite. Quel beau caporal-sapeur ferait Armand Silvestre ! Il y aurait lutte entre Carjat et Charles Frémine pour l'emploi de tambour-major; les petits journaux en parleraient. Chose plus grave, malheureusement, l'architecte prendrait probablement toute la place pour loger l'état-major. Ils n'en font jamais d'autres, les architectes.
Malgré le beau vers de notre vieux confrère Mécène :

Non tumulum curo ; sepelit natura relictos

vous verrez par mon volume que je me préoccupe quelque peu « des choses du tombeau. » Dame ! on ne sait pas ce qui peut arriver. Tant de femmes nous préfèrent encore, en l'an de grâce 1887, l'épicier d'en face ou l'agent de change du coin ! Cette obsession est peut-être un travers. Soyez persuadé, toutefois, mon cher ami, que ma santé est excellente et ma joie de vivre profonde. Vous l'avez déjà appris, d'ailleurs, par mes Folles Ballades. A d'autres, plus malins que moi, les squelettes, les peaux bleues et vertes, les faces morguéennes ! Les vrais martyrs sont souriants. Cependant, comme mon camarade Maurice Bouchor lit par dessus mon épaule, je me vois forcé de reconnaître que l'hésitation n'est pas permise entre le monde élyséen, ou vivent Jean-Sébastien Bach, Shakespeare et Hugo, avec le monde réel, où l'on peut rencontrer deux fois dans la même journée M. le vicomte Xavier de Montépin. Il est évident que le premier monde est de beaucoup supérieur à l'autre.
Voilà, mon cher ami, à peu près tout ce que j'avais à vous dire. Amitiés à Rutebeuf, à Villon, à Gringoire, si vous les rencontrez, et bonne poignée de main de

votre sincère admirateur,

Tancrède Martel.





Tancrède Martel A tous crins (Paris, A. Lemerre, 1887)

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jeudi 27 septembre 2012

Marc Stéphane fait son bohème !

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Vous l'ignorez peut-être encore mais Marc Stéphane est tout à coup people comme tout. Il est en effet au goût du jour, sous les projecteurs, à coup sûr d'une brûlante actualité, depuis hier au soir.

Car c'est hier au soir, en effet, qu'était vernie la grande exposition consacrée par le Grand Palais aux Bohèmes.

C'est ainsi qu'avec Ceux du trimard, roman des terreux, le bohême chiromancien du XIVe arrondissement de Paris, voleur d'œuvres d'art, pamphlétaire des villes et des champs, fumeur d'opium, buveur d'éther et soldat de Driant, va de nouveau émouvoir les foules, en pile qu'il est sous la verrière. Voilà qui le changera des chemins creux et des tranchées boueuses.

Depuis que Ceux du trimard est à nouveau disponible, la rumeur a enflé et l'on a apprit que ce rouge volume plein de raisiné, d'amours folâtres et de coups durs contenait aussi un long article très louangeur d'un certain Daudet.

Bref, c'est la ruée.


Marc Stéphane Ceux du trimard. Préface du Préfet maritime (et Léon Daudet), illustrations d'Alain Verdier. - Talence, l'Arbre vengeur, 2012, 15 €

lundi 20 août 2012

Un automne bohème !

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L'automne sera bohème ou ne sera pas.

C'est comme ça. (Malraux ne pouvait pas tout deviner.)

Sachez qu'une exposition ouvrira ses portes au Musée d'Orsay, qu'une grosse anthologie paraîtra chez Champ Vallon (pleine de nouvelles informations sur la chose) et qu'un petit classique sur la question reparaîtra chez Mille et une nuits.

Et ça n'est qu'un début.

Vive Murger ! Vive Schanne ! Vive Puccini !

Bohème vaincra.




En illustration de ce billet : Dernière apparition, si l'on ose dire, de Lunettes d'or le bohème de Noël Amaudru.

jeudi 8 septembre 2011

Promesse d'assassinat (1887)

Deibler.jpg Anatole Deibler (1863-1939)


Promesse d'assassinat
Aux pitres du palais-Bourbon


Quand à mon pays j'aurai tout donné, bras et cerveau, que les seigneurs du capital me rejetteront ainsi qu'un vieux citron ridé dont ils auraient exprimé tout le jus, je ne me tuerai point.

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vendredi 28 mai 2010

Bohème d'Emile Verhaeren

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Un Verhaeren "timide, les yeux clignotants sous les verres du pince-nez, tiraillant sa moustache gauloise" (G. Garnir), c'est le jeune homme qui fréquentait rue de Berlaimont, à Bruxelles, la rédaction du journal L'Etudiant.
Il y publia, notamment, ces deux plaisants poèmes qui poussent à retourner voir encore ses Villes.


L'employé

Derrière une cloison vitrée, il apparaît
Sur un registre large ouvert, le calligraphe
Grave — et rien n'égale le port de son paraphe
Soufflé comme un bedon et droit comme un jarret

Son poids fait criailler le cuir du tabouret
Où sa base s'empreint comme un rond de carafe ;
Il est superbe ; il est très fort sur l'orthographe
Il sait qu'il faut deux n au mot chardonneret.

Sa calvitie énorme et représentative
Perce de son halo l'ombre administrative...
Si quelquefois vous vous trouviez dans l'embarras,

Pour qu'il vous éclaircisse un avis disparate,
Passez. Voici bureau, guichet et bureaucrate
— "Auriez-vous l'obligeance extrême ?..." —
"Connais pas !"


(1884)



(Les Gargotiers)

Humble comme un lignard au fond de sa guérite
Le corps en deux, réduit au plus mince format,
Je vous tire un salut — un ! — deux ! — en chapeau mat
Ô féroces marchants de soupe et de gastrite !

Grâce à vos alambics de poivre et de pytrite
Qui feraient honte au moins prodigue économat,
Vous m'avez abîmé comme un mortel climat,
Et lardé, tout un an, d'une graisse hypocrite !

Vos vol-au-vent n'ont pas une aile de canard,
Votre tête de veau ? c'est faux comme un renard !
C'est faux, le croupion de l'oie où le doigt rentre.

Vrai ! que ne puis-je enfin vous labourer le ventre
Pour y glisser, au cours de ce rouge entretien
Tous les poisons dont vous avez truffé le mien !




Poèmes issus du journal L'Etudiant (1886), cités par George Garnir, Souvenirs d'un journaliste. — Bruxelles, janvier 1959, pp. 16-17).
Illustration du billet : Gravure sur bois de Pierre Gandon, empruntée aux Miscellanées d'Olivier Bogros. Voir aussi Verhaeren chez les amateurs de Gourmont.