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dimanche 19 février 2017

Au bon beurre

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Un premier roman plutôt réussi paraîtra au début du mois de mars à la Différence, il s'intitule La Halle, son auteur est Julien Syrac.
Dès les premières pages, on constate qu'il ne s'use pas à la lecture, ce qui n'est pas si courant, et il se révèle même enthousiasmant dans la foulée, fruit d'une plume plutôt maîtrisée et d'une inspiration qui évite d'ouvrir les portes ouvertes ou de secouer le topoï. Et ce malgré la nature de son sujet qui invite généralement les impétrants à patauger dans la première platitude venue.
Son exercice n'est certes pas inédit : un microcosme valant éprouvette homothétique de la société urbaine contemporaine sert de théâtre à une série d'amibes variées qui y cohabitent, en incarnant si possible la palette sociologique de nos concitoyens. Le milieu est régi par des règles qui lui permettent de fonctionner avec le plus de fluidité — seul enjeu envisageable pour une "vie" commerciale — jusqu'au jour où un changement dans le bouillon de culture provoque une série de phénomènes... à suivre.
Décrivant diablement bien l'univers des commerçants et de leur clientèle, Julien Syrac donne une peinture sans bavure des Beurre-Oeufs-Fromages contemporains (aussi semblables à leurs aïeux que le seront leurs descendants) en humanité atrophiée, recluse et frustrée, pensant en bocal et reportant sur les ors toute leur existence sans attrait ni grandeur.

Devant moi deux tables démontables recouvertes de jupes blanches et de tôles cirées rouges. Dessus neuf paniers en faux osier, parallèles sur deux rangs, une planche à découper, neuf coupelles en étain, un couteau, une piquette, le calicot "Saucissons artisanaux du terroir". Je descends du chariot et ouvre un par un les dix-nuit cartions de saucissons. Sept cent vingt fois cent cinquante grammes de porc industriel, que je vide par poignées dans les paniers sur l'étal, classés par saveur et couleur de ficelle, figue, noix, ail, sanglier, hum, fenouil, cèpe, livres, piment. Une odeur âcre de moisi me monte au nez, le salpêtre me colle aux mains, la poudre blanche macule mon tablier noir "Chez Tonton". Je plonge les deux mains dans la masse déjà suintante. (...) Comme tous les samedis matin, si je tends bien l'oreille, derrière le brouhaha de la Halle, j'entends le bourdonnement du cauchemar me rappeler à cette responsabilité assourdissante : c'est moi le vendeur de saucissons."

La Halle de Julien Syrac mérite une visite.
Ses qualités démonstratives, ses passes ironiques et sa souplesse en assurent la richesse.
Son auteur est par ailleurs un très bon observateur. Il semble avoir pratiqué comme son narrateur la vente de saucissons et en avoir tiré quelques leçons métaphysiques. A tel point qu'on le sent finalement moins à l'aise lorsqu'il évoque l'art (que défend son personnage, ce jeune vendeur de cochonnailles sans illusions) que dans la pique assassine à fleuret moucheté contre la vie commerciale et sa phénoménale engeance, ou la vie économique comme elle va.
A une époque où le rire serait plus naturel, La Halle de Julien Syrac aurait probablement produit quelque chose comme un Clochemerle commercial.. Mais on en n'est assurément plus à la rigolade. Quelque chose s'est cassé.

Voyez caisse.



Julien Syrac La Halle. — Paris, La Différence, 208 pages, 16 €