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jeudi 14 mai 2015

L'affaire Koltès

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En 2007, en désaccord avec le choix d'un comédien, François Koltès manifesta le fait qu'une mise en scène ne respectait pas la volonté de Bernard-Marie Koltès à propos de l'origine ethnique d'un comédien et s'y opposa, obligeant la Comédie-française à interrompre les représentations du Retour au désert mis en scène par Muriel Mayette. Un procès eut lieu que perdit l'ayant-droit tandis que la presse s'accordait à dire que la réalisation était ratée et la pièce vidée de son contenu, contenu réduit à celui d’une pièce ce boulevard.
Scandaleuse de nature, la volonté d'interdiction fit naturellement les choux gras de la chronique et permit aux moralistes d'entracte d'enfiler des âneries. L'on donna évidemment tort à l'ayant-droit (l'ayant-droit étant réputé abusif il est là pour se faire battre), comme toujours, et le sémillant Denys Podalydés publia un bel article à effets dans Le Nouvel Observateur où il s'indignait d'un frappant « C’est le théâtre qu’on insulte ! ».
Bigre...
Et puis le 3 juin 2007, Georges Lavaudant, metteur en scène, fit une mise au point dans les pages du Monde qui a le mérite de la clarté, rappelant à tous ceux qui l'avait oubliée qu'une règle assez simple persistait lorsqu'il s'agissait de s'emparer de la parole d'un auteur. Ainsi, la discrimination positive que Koltès avait établi devait être respectée. Mieux, il insistait encore en usant d'un argument contondant : "Que les faiblesses de l’amitié l’aient conduit parfois à renier ses propres principes ne doit pas nous encourager à passer outre avec une certaine légèreté." Et de conclure : "Priver Koltès, post mortem, de cette volonté politique et amoureuse d’imposer ses règles à un monde du théâtre qu’il connaissait trop bien peut se comprendre, mais, dans les temps où nous vivons et où nous aurons à vivre, il n’est pas certain qu’altérer ou détourner au nom de la liberté artistique son message courageux représente une solution d’avenir - ni politique ni artistique."

Un livre de Cyril Desclés vient faire le point sur cette affaire, sur ces tenants et ces aboutissants. Le préfacier Michel Corvin synthétise les questions en jeu pour le monde dramatique :

Une des leçons à tirer de cet épisode pénible de la vie théâtrale est que le plus souvent, on se précipite, passionnellement, pour trancher du bon et du mauvais, du juste et de l’abusif dans l’ignorance totale (ou presque) des données du problème. Cette affaire qui donnait l’apparence de la simplicité – comment ne pas défendre la liberté de création contre l’intervention intolérable d’un ayant droit ? – était en fait d’une grande complexité, voire difficilement soluble : est-ce qu’il suffit de brandir un mot (liberté, création…) comme un totem pour, immédiatement, anesthésier ses adversaires et les rejeter dans les ténèbres de la mauvaise foi ? La position de neutralité, l’attitude d’attente, le refus de juger sans savoir sont des qualités de plus en plus rares en un temps où tout le monde est sollicité pour donner son avis sur tout, même sur des sujets dont on ne possède pas la moindre idée. Flatterie démagogique du « gros animal » aurait dit Platon ; menace de la « massification » disait Ionesco écrivant Rhinocéros ; enrégimentement obligatoire dans le politiquement ou l’esthétiquement correct. La vraie question que pose l’affaire et que Cyril Desclés développe tout au long est celle de l‘exacte juridiction du metteur en scène et de son droit à une entière et illimitée interprétation/création du sens des œuvres qu’il monte.


Nul doute qu'un retour sur cette affaire contribue à éclairer non seulement le cas spécifique de cette pièce mais aussi toute l'oeuvre de Koltès qu'il n'est jamais inutile de retourner voir.
Ce livre éclaire aussi d'autres aspects moins brillants de la société des prétendues élites "culturelles", décidément pas plus brillantes que les autres. Mais avec un peu de nez et l'esprit clair, on doit cependant s'y retrouver néanmoins, comme Diogène.


Cyril Desclés L'Affaire Koltès. Retour sur les enjeux d'une controverse. Préface de Michel Corvin. — Paris, L'Œil d'or, 13 €


NB il importe aussi de constater que les éditions de L'Œil d'or publie parallèlement, coup d'audace, un recueil de nouvelles inattendu de François Koltès lui-même. Comme un élément du dossier, cette publication vient nous dire quelque chose, au-delà de la qualité intrinsèque des textes eux-mêmes qui ont de quoi surprendre... François Koltès Les Croix des champs. — Paris, L'Œil d'or, 14 €

à travers ces sept nouvelles, François Koltès nous conte des histoires de persévérance, d’entêtement, de lutte au plus intime de l’être. Au milieu de paysages immenses se dévoilent le tâtonnement des âmes et des corps, ballet étrange, séculaire, d’une humanité en quête de paix.