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mardi 23 août 2016

La mort d'Ulysse et celle d'Arthur Ferdinand Bernard

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La rentrée pointant son nez, il est temps de se préparer à l'assaut prochain. Oui, il va encore falloir subir une quantité indécente de commentaires sinistres, mortellement répétitifs (les mêmes chaque année à propos de livres aussi peu excitants), associés à de cuistres envolées à propos de racontars stériles au sujet de livres sans portée. Et parfois même sans première page lisible, c'est qui est le comble du "d'aujourd'hui" dans la catégorie littérature françouaise.
Bref, un fleuve d'âneries sans barrage. Un tombereau sans ridelle.
Avant que les hostilités ne commencent, voici un bref extrait du très bon livre d'Arthur Bernard, au sujet (partiellement imaginaire) de son alter ego Arthur Ferdinand Bernard, authentique bagnard, meurtrier raté, relieur d'île et fabriquant réputé de cerfs-volant, dont il imagine l'existence dans le souvenir d'Ulysse et de son odyssée.
Nous parlerons bientôt aussi du Grand Jeu de Céline Minard qui imagine, elle, une autre existence avec un autre personnage à chaussures vaillantes. Et deux bons romans pour une rentrée littéraire nationale, c'est déjà très, très satisfaisant, dit le Préfet maritime dans sa barbe.

Personne ne parle jamais de la mort d'Ulysse. (...) Personne n'a jamais trouvé et non ne trouvera jamais son tombeau. Même pas un rien de poussière. C'est un livre à propos des hommes dans la main des dieux, les amours, les haines, les voiles et les dévoilements. C'est aussi un poème et c'est peut-être ce que j'aime le plus, sur les vivants et les morts, ceux de paix comme ceux de guerre, c'est surtout de ceux-là qu'on parle,mortes et vivants qui ne sont jamais complètement séparés.
En ces temps-là, les morts occupaient une habitation en sous-sol, les maisons d'Hadès, du nom du dieu gouverneur d'en-bas, continuait le petit lieutenant. Il subsiste un semblant de vie des sans-vie dans leurs ombres vides, ils peuvent nous entendre les appeler par leur nom et nous autres répondre par le nôtre. Ils nous visitent en songe. Certains même, comme Ulysse dont je te parle, ont la chance de descendre aux Enfers et d'en remonter au prix d'un voyage et de rituels compliqués pour s'entretenir avec de proches parents ou bien des compagnons d'armes. C'est beau cette idée d'un dialogue avec les morts, le temps de la descente, et les souvenir qu'on rapporte dans la remontée, ça avive et adoucit en même temps l'absence, le deuil. Je crois qu'on a beaucoup perdu en fermant les maisons d'Hardés, le domicile des morts qui sont les plus nombreux de l'espèce humaine, avec les champs-Elysées où l'on pouvait croiser les défunts glorieux pendant leur époque du monde, leur épopée sur terre conclue par la belle mort, la militaire. Quant aux sans-grandeur, les obscures, les sans-grades, on les trouvait dans un quartier plus modeste, le champ ou pré de l'Asphodèle, du nom d'une fleur blanche qu'on n peut pas distinguer de ses voisines.
Je suis certain, fit alors Arthur Ferdinand interrompant le lieutenant, que ma mère Marie Soilly, morte en 94 à Cochin, réside au champ de l'Asphodèle, plutôt qu'au cimetière, rue du Champ-d'Asile, où l'on a dû depuis longtemps défouir ses restes pour les renfouir parmi tant d'autres, à l'ossuaire. (...)





Arthur Bernard Tout est à moi, dit la poussière. — Champ Vallon, 240 pages, 17 €

samedi 19 juillet 2014

Maxime Lisbonne, dernières marges

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Les frites révolutionnaires ! Il fallait être Maxime Lisbonne pour imaginer une entreprise pareille après la Commune...
Mais la vie de cet oiseau très entrepreneur de spectacles n'est pas celle du clampin moyen. Lisez plutôt : né le 24 mars 1839 à Paris, ce touche-à-tout volubile fut d’abord agent d’assurance, marié, un enfant. Il est ensuite comédien, état où le trouva la Commune, pour laquelle il fait des étincelles :

Maxime Lisbonne est incorporé à la Garde nationale. Il est très vite élu capitaine du 24e bataillon. Avec son unité, il se signale à Fontenay, à Arcueil, à Buzenval, au fort de Montrouge et à Bagneux. Son colonel, qui a remarqué sa belle conduite au combat, veut le faire décorer. Lisbonne refuse. Il réclame des récompenses uniquement pour les citoyens blessés à ses côtés. Ici se situe sa noble profession de foi : « Le Républicain dévoué, convaincu, ne doit voir dans le sacrifice de sa vie qu’un devoir qu’il accomplit, et non pas une voie ouverte à son ambition. » (...)

Las, on sait comment les choses s'achèvent : procès puis séjour au bagne... Mais Lisbonne n'a pas les deux pieds accrochés au même boulet. Dès son retour de relégation, il lance des journaux, vit au crochets d'une patronne de cabaret et fonde même le "Cabaret du bagne", qui lui vaut d'être qualifié de "traite" par ses anciens amis. C'est peut-être de mauvais goût, mais c'est porteur et Lisbonne est le vrai entertainer qui n'a pas froid aux yeux.
Bientôt, il fonde Les frites révolutionnaires, un restaurant-cabaret dont il fait la promotion dans les rues de Paris avec une carriole déguisée en panier à salade... Mais le plus beau, c'est sans doute l'idée qu'à cet hyperactif grâce aux attentats anarchistes : en 1892 il lance une compagnie d’assurance contre les explosions de dynamite !
Après la biographie du Lascar de Monmartre, Dittmar poursuit son panorama de la Commune de Paris avec l'une de ses plus fantasques figure : Maxime Lisbonne, l'homme sans bordure.

NB Notez qu'à 12 euros ce livre est offert ! Profitez-en pour l'offrir autour de vous.


Marcel Cerf Maxime Lisbonne, le d'Artagnan de la Commune de Paris. — Paris, Dittmar, 280 pages, 115/180 mm, 12 € franco (2-916294-44-9) Naturellement, Daeninckx a fait un roman de cette vie trépidante.


Illustration : Maxime Lisbonne dans les archives de la police.

mercredi 16 mai 2012

Criminopolis et le papier

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(...)
Il se fait à l'île des Pins une énorme consommation d'encre, de plumes et de papier, car les récidivistes sont à la fois réclameurs et scribomanes : correspondances d'autant plus curieuses que beaucoup de ces gens-là possèdent, phénomène médiocrement flatteur pour les classes dirigeantes, une instruction supérieure.

Dans le bureau d'un magasinier, j'ai vu un docteur es lettres de la Faculté de Paris copiant la prose sans orthographe ni grammaire de ce brave agent. Tels les premiers érudits transcrivant les actes des premiers apôtres. Ses yeux boursouflés et son nez rouge expliquaient tout. On m'assura que son casier judiciaire était chargé de trente condamnations pour vagabondage et mendicité. A peine débarqué, il s'empressa d'envoyer une pièce de vers laudative à un très haut fonctionnaire de. la colonie, lequel très haut fonctionnaire, charmé que sous son règne on crût à la justice et fort satisfait d'être célébré dans la langue des dieux par un docteur, répondit en lui obtenant un emploi chez un des principaux commerçants de Nouméa. Le premier jour, le docteur se grisa abominablement et en fit de même les jours suivants, si bien qu'on le remit à la disposition du haut fonctionnaire. Ce dernier voulait renouveler l'expérience, mais le docteur lui-même l'en détourna : « Je suis incapable, lui dit-il, de me conduire dans la vie et je demande à retourner dans le bureau du magasinier ; il ne sait pas bien sa langue, mais il m'empêche de me griser et d'aller en prison. Qu'on me rende mes chaînes ! »
(...)



Paul Mimande (pseud. de Paul-Marie-Armand Beuverand de La Loyère) Criminopolis. Préface de Léon de Tinseau. - Paris, Calmann Lévy, 1897.

Une occasion de lire l'essai magistral de Stephen Toth présenté ici par l'Alamblog au moment de sa parution, l'automne dernier.

lundi 7 novembre 2011

C'est le bagne...

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Stephen Toth vient de livrer un essai tout à fait passionnant sur les bagnes français. Et le Préfet maritime de remarquer que, une fois encore, un universitaire étranger, enseignant à l'université d'Arizona en l'occurrence, produit un livre concluant sur nos petites affaires sales.
- Et comment donc...
- Après vous...
- Je n'en ferais rien...
- Mais je vous en prie...

Détournant pudiquement le regard, nous étions trop intéressés par... par quoi déjà ?

Nous étions sans doute trop intéressés par autre chose, puisque un siècle de politique pénitentiaire et de vies de bagnes ne nous préoccupaient pas plus que ça (hors l'épisode Papillon ça va de soi). Bien à tort, nous pouvons vous le dire après avoir lu Bagne : Guyane, Nouvelle-Calédonie (1854-1952) dont nous ne sommes toujours pas revenu.

Evidemment...

Spécialiste de l'histoire du crime et du châtiment, Stephen Toth a mené son étude avec beaucoup de soin sur cette institution séculaire née en 1854 qui "traita" le cas de plus de cent mille hommes dans des conditions tout à fait... françaises (un rien de droit, un doigt de fantaisie et trois doigts de grands principes nimportequistes). Le bagne avait deux objectifs : maintenir en incarcération le plus de criminels possibles, tout en fournissant un main-d'oeuvre au développement des colonies. Une double gageure qui conduit au résultat connu : les bagnards sont improductifs, les gardes ronchonnent et les chefs de camp sont en conflit permanent avec les médecins, tandis qu'en métropole, la presse et les romanciers régalent le public de récits où se mêlent horreur et exotisme de bazar.

Le travail de Toth est des plus sérieux : analyse des dossiers criminels, des archives, examen des polémiques sur la santé publique ou le rôle de la presse, de la documentaire littéraire, parlementaire et administrative, il a mené un travail à large spectre qui lui a permis de reconstituer la vie dans les colonies pénitentiaires et de présenter des observations tout à fait saisissantes en ce qui concerne le personnel pénitentiaire (du militaire déclassé et passablement alcoolique, parfois prompts à sortir le flingot lorsque la cuite est bonne), de la médecine tropicale, de la criminologie d'époque et du rôle de la presse à sensation (on ne s'amusera jamais assez des reportages des journalistes manipulés, et ça n'est pourtant pas drôle...). Mieux que de la fiction, soyez-en assurés.

Si l'on veut pousser plus loin, on pourra aisément lire Le bagne en Nouvelle-Calédonie : l'enfer au paradis, 1872-1880 : les récits de trois communards qui réunit Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie, le récit des deux communards évadés Paschal Grousset (dit aussi André Laurie, 1844-1909) et Francis Jourde (i. e. François Jourde, 1843-1893) et les Souvenirs de prison et de bagne d'Henri Brissac (1826-1906). Grousset et Jourde s'étaient évadés du bagne depuis presque deux ans et étaient activement recherchés par la police française quand ils publièrent leur récit à Genève en 1876. H. Brissac passa, quant à lui, huit années au bagne et c'est en 1880, après son retour, qu'il publia ses souvenirs de déportation.

Le bagne, tout un monde d'évasion...



Stephen Toth Bagne : Guyane, Nouvelle-Calédonie (1854-1952). - Marseille, Gaussen, 224 pages, 22 €


Paschal Grousset, Francis Jourde et Henri Brissac Le Bagne en Nouvelle-Calédonie : l'enfer au paradis, 1872-1880 : les récits de trois communards. préface et annotations Alain Brianchon. - Nouméa, Footprint Pacifique, 2010, 26,01 € (footprint@canl.nc)

jeudi 18 août 2011

Conrad et l'anarchiste

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On ne traduira et retraduira jamais assez les écrits de Joseph Conrad (1857-1924).

On ne les lira jamais assez non plus d'ailleurs.

La découverte inopinée au cœur de la ténébreuse bibliothèque du Préfet maritime d'une édition d'Un anarchiste traduit par Pierre-Julien Brunet en 2002 en est la preuve par soixante-trois pages.

Ce nouvelle de 1906, publiée d'abord aux USA, vaut comme tous les grands textes de Conrad par la qualité contondante de l'approche apparemment simple et descriptive qu'il sut mettre en œuvre. (Les plus malins des alamblogonautes ont naturellement suivi le vieux conseil du Préfet qui suggérait de lire Un avant-poste du progrès après Au cœur des ténèbres pour apprécier toute la puissance de la méthode conradienne d'intensification après épure d'un récit...).

Un anarchiste est une nouvelle consacrée au bagne et au destin singulier d'un homme effondré pour une erreur de jeunesse (des propos d'alcoolique pro-anarchistes) et la fréquentation d'un groupe de voyous déclarés "anarchistes" qui le conduisent au bagne. Échappé à l'occasion d'une mutinerie, il tombe dans les pattes d'un exploitant d'île privée, chef de site d'une multinationale spécialisée dans la pilule à base de viande (on goûte l'ironie), qui le tient définitivement à sa merci : mieux qu'au fer rouge, il est marqué par le patron qui a imaginé une méthode redoutable autant que simple pour le tenir : en le nommant "l'anarchiste" auprès des employés de la multinationale, il l'a défintivement condamné - et à une régime pire que celui du bagne...

Propos sur les premières multinationales - odieuses déjà -, sur les méthodes publicitaires cyniques dès le début du siècle dernier - quoi qu'on imagine sur la foi de l'apparente candeur du discours publicitaire d'autrefois -, sur les bandes d'anarchistes et l'internationale voyoute qui les compose, mais aussi récit de vie et chronique journalistique, Un anarchiste est un texte cash sans brutalité, imagé sans ostentation, précis sans excès.


Une nouvelle magistrale, belle, marquante de Joseph Conrad tel qu'on le préfère : imparable



Joseph Conrad Un anarchiste, un conte désespéré, traduction de l'anglais et postface par Pierre-Julien Brunet. - Lyon, La Lubie, 2002, 63 pages, 11 €




A lire & à relire

Le duel, traduit de l'anglais par Marie Picard. - Paris, Sillage, 124 pages, 8,50 €

Le miroir de la mer, souvenirs et impressions, traduit de l'anglais par Georges Jean-Aubry. - Paris, Sillage, 282 pages, 16,50 €

Un sourire de la fortune, histoire de port, traduit de l'anglais par et postface Jean-Pierre Naugrette. - Belval, Circé "Circé poche", 149 pages, 8,50 €

La ligne d'ombre, préface Alain Jaubert, traduction de Florence Herbulot, édition de Sylvère Monod - Paris, Gallimard, "Folio classique" (n° 5046), 247 pages, 5,10 €

vendredi 29 juillet 2011

Vrac de nouvelles


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Les éditions Gaussen ont publié tout récemment plusieurs volumes affriolants dont un essai très fouillé sur un siècle de bagnes français

Stephen Toth Bagne. Guyane, Nouvelle-Calédonie 1854-1952. - Marseille, Gaussen, 224 pages, 22 €

et deux volumes de sa très belle et très nourrissante collection "Les Musées de l'imaginaire" illustrant la figure de Mandrin, le bandit généreux de Beaurepaire et la Tarasque, grosse bébète aquatique, archétype du dragon françoué.

Marie-Hélène Dieudonné Mandrin, capitaine des contrebandiers. - Marseille, Gaussen, "Les Musées de l'imaginaire", 144 pages, 200 illustrations, 29 €

Dominique Amann La Tarasque. - Marseille, Gaussen, "Les Musées de l'imaginaire", 144 pages, 200 illustrations, 19,50 €


La société des amateurs, chercheurs, lecteurs (et autres) de Marcel Schwob publie en ligne la bibliographie marcelschwobienne des vingt-cinq dernières années. Elle permet de mesurer l'essor des études depuis 1985, date à laquelle se concluait la bibliographie de J.A. Green
La bibliographie sera actualisée chaque année, nous dit-on, et toute référence bibliographique sera bienvenue.


Elle s'interroge sur les rapports du texte et de l'image : la revue Textimage se met en ligne. Les sujets abordés au sommaire de son numéro de l'été dernier sont très variés.

Diogène est sorti de son tonneau. Il est, selon, Louis Dubost, au potager. C'est du moins le titre de son nouveau livre illustré de linogravures d'Anah Merlet et augmenté d'une préface de Lucien Suel.
Le catalogue pdf de la maison d'édition belge est envoyé sur simple demande
Louis Dubost Diogène au potager. Préface de Lucien Suel. - Cahiers du Dessert de Lune, 60 pages, 12 €