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jeudi 13 avril 2017

Percy Fawcett et la civilisation amazonienne

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La cité perdue de Z... Elle en a fait couler de l'encre et s'évanouir dans la nature des explorateurs. Le plus célèbre d'entre eux, Percy Harrison Fawcett, a eu droit à plusieurs avatars, tout récemment encore puisque le livre de David Grann (2009) vient de voir sa version cinématographique paraître en France.
L'enquête de l'Américain reparaît en poche dans la foulée.
S'y raconte la vie aventureuse de l'Anglais Percy Fawcett, qui après un voyage topographie en Colombie était tombé raide dingue de la vie en forêt vierge, au point d'y retourner et de s'y perdre, corps et âme, à la recherche d'une civilisation dont il avait eu la démonstration en trouvant des poteries en pleine forêt... Une huitième et dernière expédition le conduisit à sa perte en 1925, et à celle de son fils, qui était parti avec lui. mais elle conforta sa mythologie au point que des expéditions partirent plus tard sur ses traces en espérant le retrouver, tout au moins des témoignages de son passage. Rien n'y fit, on perdit même les expéditions... Le fait que ses restes ne furent jamais découverts, non plus que celui de son fils et de ses partenaires, suscita beaucoup de rumeurs, de racontars et d'espoirs insensés... Avait-il atteint la cité de l'Atlantide qu'il cherchait ? douze expéditions successives se succédèrent en vain...
Cette obstination de la forêt à ne rien montrer et à ne rien rendre contribua naturellement à exciter les esprits. Un peu comme le triangle des Bermudes sans doute, ou l'Atlantide dont il se dit que, peut-être, c'est ce que cherchait au fond Fawcett. Bien entendu, ces "mondes perdus" eurent une influence conséquente sur l'imaginaire de son temps. Et sur le nôtre... Arthur Conan Doyle, qui se trouvait en relation avec Fawcett, se basa sur ses récits pour imaginer son roman Le Monde perdu. En 1911, Fawcett avait publié en effet le compte-rendu de ses premières explorations (la traduction a été rééditée chez Pygmalion). A l'instar du commandant Charcot ou Lawrence d'Arabie, Fawcett avait de quoi inspirer les apprentis rois du coupe-coupe. Il est devenu un élément majeur de la figure de l'aventurier-archéologue Indiana Jones. Et Allan Quatermain ne traîne pas ses bottes très loin.
Il y a quelques années, l'écrivain lyonnais Malek Abbou avait proposé une version de la fascination qu'un tel destin est de nature à exercer. Son livre s'intitulait Vies de Percy Harrison Fawcett, il était superbement sous-titré Du chien-tigre à double truffe aux lianes de l'illimité solaire. Malek Abbou concluait son livre en publiant une brèves de l'AFP... que vous découvrirez vous-mêmes. Nous n'allons pas gâcher le suspens.

Le curieux de toute cette magnifique histoire reste la découverte au début des années 2010, "grâce" aux effets dévastateurs de la déforestation amazonienne de plus de deux cents couloirs de circulation et canaux d'irrigation , ainsi que de poteries, justement...


David Grann La Cité perdue de Z. Une expédition légendaire au coeur de l'Amazonie. Traduit de l'américain par Marie-Hélène Sabard. - Paris, "Points", 432 pages, 7,95 €


Malek Abbou Vies de Percy Harrison Fawcett. Du chien-tigre à double truffe aux lianes de l'illimité solaire. - Perrières (Calvados), Impeccables, 2011, 40 pages, 12,50 €

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samedi 18 mars 2017

Le Visionnaire est en avance


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Le nouveau catalogue de la librairie Henri Vignes met opportunément en lumière un roman inachevé de F. Schiller dont la portée n'est pas aussi notoire qu'elle le devrait.
Son Visionnaire, roman de 1787-1789, littéralement "L'homme qui voit des esprits", parut par fragments dans La Thalie et fut d'abord traduit par Pitre-Chevalier (Paris, Maquet, 1840, 2 vol., 200 €) puis retraduit en français par Albert Béguin.
Ce dernier, cité par le catalogue Vignes éclairait explicitement les vertus novatrices de ce roman qui avait eu les suffrages des romantiques allemands : "Toute la composition du récit, les énigmes qui s'y nouent, les relations inattendues qui se découvraient entre des faits apparemment sans liaison, entre des personnages que l'on croyait étrangers les uns aux autres, rappelant moins les romans du XVIIIe siècle qu'ils n'annoncent les procédés du futur roman populaire.
En somme, au-delà des thématiques romantiques pures (Venise languissante et fétide, l'occultisme les rapports du pouvoir et de l'argent, l'illusion, la corruption et la droiture, Schiller devenait avec ce livre un précurseur du roman policier.

Je raconte une aventure qui paraîtra incroyable à beaucoup de gens, et dont j'ai été moi-même, en grand partie, témoin oculaire. (...)


Au même catalogue, cette lettre de Paul Gadenne à un ami écrivain du 28 février 1950 truffant un exemplaire de L'Avenue : "Il y a peut-être des désespoirs qui exaltent mais pas celui que produit la répétition des ennuis quotidiens. Quelques jours passés avec Yvonne chez une amie, au milieu des arbres, ont un peu apaisé mes nerfs, mais ce paradis éphémère n'a fait que souligner le contraste entre ce que la vie pourrait être et ce qu'elle est ! (...° Je n'imagine plus, pour combler l'intervalle, que des gestes excessifs. Et je sais que cela mène en prison (...)".

Au même catalogue :
Georges Henein Deux Effigies. - Le Caire, La Part du sable, 1953, 300 €

Tristan Derême Petits Poèmes. - Paris, Lecène et Oudin, 1913, 75 €

Marc Leclerc La Passion de notre Frère le Poilu. — Paris, Crès, 1916, 80 €

Tchikaya U Tam'si Feu de brousse. Poème parlé en 17 visions. - Paris, Caractères, 1957, 75 €

G.-L. Pesce La Navigation sous-marine. - Paris, Vuibert & Nony, 1906, 80 €

Friedrich von Schiller Le Visionnaire. Traduction d'Albert Béguin. Préface de Pierre Péju. — Paris, José Corti, 1996.

Paul Gadenne L'Avenue. — Paris, Julliard, 1949.



Librairie Henri Vignes
57, rue Saint Jacques
75005 Paris
Métro Cluny-Sorbonne, Saint-Michel ou Odéon


mardi 6 décembre 2016

Descendre du cheval empanaché

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C'est peut-être un désir inconscient de rachat qui a poussé de nombreux chercheurs, attentifs et méticuleux — et il m'y conduit aussi parfois —, à supposer que cet homme qui croyait à l'aventure était capable d'admettre, à la fin, que la sienne était erronée et que la véritable, la plus risquée des aventures est de reconnaître l'impossibilité de nos rêves égocentriques et absurdes, accepter avec humilité cette désillusion nécessaire, descendre du cheval empanaché et cheminer sur les chemins de cette terre qui accueille et soutient tous les voyageurs, sans distinction de rang.



Claudio Magris Enquête sur un sabre. — Paris, Desjonquères, 1987 ; Gallimard, L'Imaginaire, 2015.



Illustration du billet © Draco Semlich 2016


vendredi 17 octobre 2014

L'ivresse des départs (1922)

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L'ivresse des départs

« Partir, c'est mourir un peu, »
« C'est mourir à ce qu'on aime, »
« On laisse un peu de soi-même »
« A toute heure et dans tout lieu. »
Edmond Haraucourt.


Le trésor des pauvres est tout entier dans le rêve qui drape la vie, l'enveloppe de caresse et de beauté, fait luire à l'horizon une promesse de bonheur. Je comprends l'inutilité charmante du « songeant », du malheureux illuminé qui fixe, sans rien dire, la mer changeante aux matins de nacre ou aux soirs de mlétal, l'ivresse délicate du poète angoissé pour une heure ardente et les larmes mal retenues, la volupté profonde qu'il y a de partir à jamais vers le pays chimérique où ne sévissent plus les hommes et leurs lois.

Le passant qui s'arrête à l'auberge, cueille une fleur et s'en va, l'aventurier qui, las de dormir sur la dure, mendie et paie un lit pour savourer la fraîcheur et l'odeur de menthe des draps blancs, le vieillard, qui s'achemine à l'éternel voyage et qu'une enfant caresse afin d'être ravie par des histoires, nous gardons tous une illusion de vie qui s'effeuille et parfumée la route, lentement. Avez-vous remarqué les nuages qui, sur un ciel bleu, ressemblent à des caravelles légères dont les pilotes sont épris d'un désir courageux pour des voyages infinis ?
Avez-vous évoqué, en regardant passer ainsi le ciel rose et fané des fins de jour, Les voiles rouges que le flot balance ?
Et ces soirs un peu las dé rêverie, avez-vous désiré le départ pour l'aventure vers « l'impossible » hallucinant de tentations ?
Avez-vous eu la crainte du lendemain meurtrier ?
Etes-vous resté accoudé au balcon de la maison paisible, sous les yeux des étoiles et, dans vos regards, pour vous-mêmes, avez-vous fait le rêve du départ fabuleux ?
Dans le lointain, vous avez aperçu la ville où les tentes sont d'or et de bleu, où le sable brille, où la nier caresse et chante.
Vous avez compris, sans la connaître, la poésie qui meurt au chuchotis des palmiers, et dormi à la proue d'un voilier ancré dans la baie ensoleillée, séchant ses toiles pour le nouveau départ vers les villes de houille et de fer. Alors, dans l'air, venant de la gare proche, le cri suraigu d'une locomotive vous tire de votre torpeur et, vous trouvez que l'air fraîchit, que le sommeil tente les âmes et vous vous endormez, ayant cru un instant que vous êtes allé très loin, si loin même, en des pays aimés !

Les rêveurs ont raison. - Rêver sa vie vaut mieux que la vivre, et, fermer ses yeux, se retrouver dans le "là-bas" pressenti en songe, au pays du soleil et des fleurs étranges, c'est connaître la fortune des Pauvres, riches de leur intelligence, de leur sensibilité et d'un cœur pur, audacieux et fier. Loin des êtres aimés, loin des bibelots précieux qui datent des étapes franchies, loin des livres, amis discrets et consolants, le voyageur ne jouit qu'à moitié du spectacle vu ; un dédoublement se produit ; il jalonne son temps, marque les émotions et les baisers, attend l'heure d'automne et se réserve d'être heureux, en meublant ses souvenirs de gerbes, de visages et de parfums d'âmes en émoi...
De deux êtres, celui qui part et celui qui reste, la douleur est la même. Peut-être, celui qui veille et attend le voyageur, est le moins à plaindre, car ce que voit, ce qu'entend celui qui passe, se mêle à la rancœur d'être seul, de jouir égoïstement — comme d'une souffrance née d'un plaisir intense — de la beauté rencontrée. Il voudrait pouvoir dire à ceux qu'il aime. Écoutez : « Ébloui, j'ai regardé ces flots hier soir ; je pensais à vous. Vous me rejoignez ce matin ; vite, vite, approchez-vous, je vais vous conduire à la bonne place ! ».

Dans le vent du soir qui m'apporte le halètement discret de la ville endormie, il me semble avoir entendu la chanson de la route, belle comme un hymne de souffrance et courage. Les mots étaient sans suite, mais ils évoquaient des couleurs, et des sons propres à former l'harmonie d'un beau rêve... Je n'en ai pas gardé souvenance ; je sais que quelqu'un m'a parlé, m'a conté la mort des hardis, les prouesses des forts, la tendresse des belles âmes assez hautes pour garder en elles une part égale de douleur et de charme.
Je sais que l'on m'a dit: « Va ! n'importe où, quelle que soit la cité de fange ou de grandeur ! va, le chemin est à toi ; sur le ciel des matins nulle porte ne se ferme, et la, nuit est absolvante comme une maîtresse vaincue par l'habitude. »
Hélas ! au détour de la rue, j'ai rencontré l'aventurier et comme je parlais tout haut de mon désir et de ma décision nouvelle, il ricana, d'un rire sinistre et me prit la main, cependant que sa voix grave râlait dans le silence nocturne. — « Tu vois, mes yeux de fièvre, mon teint hâlé, mes lèvres sèches à force d'être restées closes, si longtemps... si longtemps loin des hommes... J'avais rêvé de partir aussi, et le soleil et l'orage m'ont brisé. Certes, je ne suis pas à terre, mais je ne goûterai plus jamais les ivresses d'ici-bas. Une trop grande volupté me fut donnée : celle de croire à l'infini et d'essayer de m'isoler pour toujours du reste du monde. Mes yeux, comme un miroir, reçoivent les images sans en garder la forme ; mes mains ne cueillent pas les fleurs ; j'ai même oublié mon passé. Je ne sais plus rien que la route ; je n'aime plus que la chimère des jours impossibles. — N'écoute pas, ami, le conseil du vent. Reste chez toi, ou, si tu pars, reviens vite, car il faut retrouver encore et toujours, les souvenirs qui sont la vie ! Crains le soleil, le soleil qui aveugle, mais demeure près de la lampe, la bonne et fidèle lampe qui brille comme un phare ou comme une torche selon ton vœu »

L'aventurier disparut ; et, rentré chez moi, j'aperçus un pauvre papillon, soyeux et frêle, mort pour avoir imprudemment frôlé la flamme de la lampe, dans son vol léger.

J.-F.-Louis Merlet