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lundi 16 juillet 2012

le copiste sachant copier a-t-il copié au point de n'être plus un copieur ?

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Depuis 1988 et la publication par les éditions Desjonquères de La Véritable histoire de la bibliothèque d'Alexandrie, Luciano Canfora est devenu l'un des représentants les plus en vue de la belle tradition italienne du savant sachant savoir et partager. Il y avait Umberto, il y a aussi Luciano.

Comme on s'en apercevra en survolant la bibliographie qui suit ce billet, hormis ses éditions érudites de textes classiques, la plupart de ses essais ont été traduits en français pour le plus grand bien de nos concitoyens qui ont su y trouver des ouvrages accessibles et riches, rédigés avec un grand soin de la compréhension du lecteur, qui n'a pas eu toujours le temps de se spécialiser en philologie classique (L. Canfora, né en 1942, en est professeur à l'université de Bari).

Entre 2002, date de parution d'Il copista come autore (Palerme, Sellerio), et sa reprise en française par les éditions Anacharsis, Le Copiste comme auteur dix ans ont donc passés qui n'ont rien enlevé de l'intérêt de l'essai de Canfora, ou plutôt de ce qui était déjà la mise à plat d'une série de réflexion sur le rôle des copistes qui ont contribué à manier et à remanier les textes qui nous sont parvenus.

Depuis le XIXe siècle, époque où leur discipline s'est peu à peu offert des outils et des pratiques scientifiques, les philologues sont là, direz-vous, pour mettre à plat ces écrits problématiques, décomposés, recomposés, connus par fragments épars et par fragments épars de leçons successives qui plus est, connus par transmission orale, citations dans des écrits d'auteurs différents les utilisant comme sources, etc. Un vaste chantier, une "histoire tumultueuse" dit l'éditeur où figure en bonne place - en place cardinale - le copiste comme seul maître après l'auteur.
Et si l'on était J. K. Jerome, on ajouterait : "sans parler du chien."

Car tout ceci fait encore économie de la coquille, de l'erreur, de la coupe pure et simple, des corruptions involontaires et des pertes de rouleaux ou de volumes... Bref, Luciano Canfora souligne et insiste judicieusement sur le fait que lorsque nous lisons un texte antique, il y a toujours entre l'auteur et nous, le copiste - véritable écriveur des textes que nous tenons pour classiques, textes pour lesquels il serait bien vain d'espérer trouver un "original"... Et c'est pourtant l'objet de la quête métaphysique des philologues.

De là l'idée de copier ce que Vicq-d'Azyr et Dom Poirier notaient en 1793 dans leur Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver dans toute l'étendue de la République tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à l'enseignement proposée par la commission temporaire des arts adoptée par le comité d'instruction publique de la Convention nationale :

Les écrivains latins de moyen âge ont également droit à l'attention des départemens. Les originaux de nos chroniques, ou leurs plus anciennes copies, plus complètes ou plus exactes que les imprimés, sont de la plus grande utilité pour les corriger ou les compléter (...)

Texte révolutionnaire fondamental, il dit la fragilité de la collecte des textes à une époque pourtant presque récente, où il fallait encore former des 'archivistes' à la gestion du trésor patrimonial, des “dépôts littéraires" et à la mise en oeuvre de bibliographies méthodiques (avec exemples et conseils pour les manuscrits, les livres “en patois”, etc.). Une partie non négligeable de l'ensemble était consacrée aux livres et manuscrits, par catégorie (livres imprimés, manuscrits, manuscrits à peintures, anciens écrivains en latin, en français, etc.). Les chefs-d’oeuvre étaient localisés en outre, et le duo suggérait dans sa clairvoyance de reproduire certains décors médiévaux pour en illustrer de futures éditions...

Soit. SI l'on en était là en 1793, il n'est guère besoin de faire un gros effort pour imaginer ce que vingt lustres plus tôt on pratiquait, et quarante encore plus tôt... Canfora donne l'exemple du compilateur Argonne, qui, dans son Traité de la lecture des Pères de L'Église, ou Méthode pour les lire utilement... (Paris, J. Couterot et L. Guérin, 1688) a cru bon de donner un panorama de l'art de recueillir des extraits (ch. 15) à la mode de Photios (810-893), ce génie du genre avec son Myriobiblon, ou Bibliothèque, dans laquelle il enferma pour son frère partant en ambassade la moelle de deux cents quatre-vingt textes de soixante auteurs de l'antiquité païenne. Voici ce que propose Noël Bonaventure d'Argonne (1640-1704) :

Pour imiter ce rare genie, voicy à peu près comment l'on s'y doit prendre. Il faut marquer sur un journal le nom de l'Auteur qu'on a lû, sa patrie, ses moeurs, son siecle le nombre et la qualité de ses ouvrages ; et quoy que le caractère des Auteurs doivent s'imprimer dans l'esprit, plutost que se coucher sur le papier, il en faut pourtant marquer quelque chose ; parce que c'set à ce caractere comme à un centre, que se rapportent pour ainsi dire, toutes les lignes d'un Livre ; et que c'est de ce point de veuë qu'on découvre tout l'art et tout le fonds de sa doctrine et de ses pensées.

Mais avait aussi eu lieu précédemment le passage du rouleau au codex, premier "goulet" d'étranglement, première occasion de "synthétiser" mais aussi... première occasion de fixer l'ordre de succession des rouleaux, et... d'introduire les premières distorsions dans le texte premier, peut-être. La vie des textes est insondable, et la quête de l'archétype textuel paraît sans fin.

L'essai de Canfora, lui, ressemble décidément à un polar pour l'été. Il est si rare de disposer d'ouvrages qui nourrissent aussi ostensiblement sans cuistrer à mort que l'on va regretter, là, trop tard, sur la plage, entre la serviette éponge et la palme, de n'avoir pas mis un autre Canfora. Celui-ci n'était pas très long... Les lecteurs des thèses audacieuses de Canfora sur l'idéologie libérale ou démocratique voient bien ce que l'on veut dire. les autres vont s'en mordre les doigts...




Luciano Canfora Le Copiste comme auteur. traduit de l'italien par Laurent Calvié et Gisèle Cocco. Apostille inédite de Luciano Canfora. - Paris, Anacharsis, 2012, 164 pages, 16 €



Bibliographie lacunaire de Luciano Canfora en français
- La Nature du pouvoir, traduit de l'italien par Gérard Marino. (P., Les Belles-Lettres, 2010)
- Liberté et Inquisition. Une aventure éditoriale au temps de la Contre-Réforme, traduit de l'italien par Pierluca Emma (P., Desjonquères, 2009)
- Exporter la liberté. Échec d'un mythe, traduit de l'italien par Dominique Vittoz (P., Desjonquères, 2008)
- L'Oeil de Zeus : écriture et réécritures de l'Histoire, traduit de l'italien par Nathalie Gailius (P., Desjonquères, 2006)
- La Démocratie : histoire d'une idéologie, traduit de l'italien par Anna Colao et Paule Itoli ; préface de Jacques Le Goff (Le Seuil, 2006)
- Histoire de la littérature grecque à l'époque hellénistique, traduit de l'italien par Marilène Raiola et Luigi-Alberto Sanchi (P., Desjonquères, 2004)
- La Bibliothèque du patriarche : Photius censuré dans la France de Mazarin, traduit de l'italien par Luigi-Alberto Sanchi (P., Les Belles-Lettres, 2003)
- L'Imposture démocratique. Du procès de Socrate à l'élection de G. W. Bush, traduit de l'italien par Pierre-Emmanuel Dauzat (P., Flammarion, 2003)
- Jules César : le dictateur démocrate, traduit de l'italien par Corinne Paul-Maier avec la collab. de Sylvie Pittia (P., Desjonquères, 2001)
- Une Profession dangereuse : les penseurs grecs dans la cité, traduit de l'italien par Isabelle Abramé-Battesti (P., Desjonquères, 2001)
- Le Mystère Thucydide : enquête à partir d'Aristote (P., Desjonquères, 1997)
- Histoire de la littérature grecque : d'Homère à Aristote, traduit de l'italien par Denise Fourgous (P. Desjonquères, 1994)
- La Démocratie comme violence, traduit de l'italien par Denise Fourgous (P., Desjonquères, 1989)
- La Tolérance et la vertu. De l'usage politique de l'analogie, traduit de l'italien par Denise Fourgous (P., Desjonquères, 1989)
- La Véritable histoire de la bibliothèque d'Alexandrie, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro et Danielle Dubroca (Paris, Desjonquères, 1988).