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vendredi 2 septembre 2011

Cinq heures sur le boulevard (Hector de Callias)

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Jolie heure et jolie comédie, Ponson décoré de frais disserte avec Monselet sur le style absolu ; Baudelaire, cheveux gris sur menton d'enfant de choeur, met en sonnet quelque crime biblique ; Gaïffe dit : — la femme est comme l'éléphant, car on l'aime et ça trompe ; un provincial explique sa passion éperdue à Trimm qui se défent ; Villemessant au bras du Second Albérique portant le Grand Journal comme l'Atlas d'Afrique, jette au premier kiosque un regard triomphant ; Nadar veut dans les airs chercher la république et Scholl dit à Langeac qu'il est un bon enfant.


Hector de Callias




mardi 26 janvier 2010

Nécrologie de Flor O'Squarr père (1890)

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La presse parisienne n’a pas fait assez de frais pour la mémoire de ce brave Flor O’Squarr, qui vient de tomber sur le champ de bataille de Spa. Flor O’Squarr était un de mes plus vieux et de mes meilleurs camarades.
Ce que j’aimais le mieux, à Bruxelles, c’étaient l’hôtel de ville, Sainte-Gudule, la porte de Hall et Flor O’Squarr ; je ne comprends pas Bruxelles sans mon pauvre Flor. Tout jeune, il se répandait à outrance dans les journaux et dans les revues belges, où il a publié des nouvelles et de petits romans pleins de fantaisie et d’originalité. A Paris, il a collaboré à vingt journaux, acceptant toutes les besognes et les menant toujours à bonne fin. C’était un vrai journaliste, un travailleur infatigable et un homme d’esprit à jet continu. Chroniques, échos de Paris, courriers des tribunaux, il a mené de front tous les genres et n’était inférieur dans aucun. Il a collaboré au Figaro, à la Liberté, à la Cloche, avec Louis Ulbach, au Voltaire, que sais-je ?
Serviable au possible, sous une apparence parfois un peu rude, Flor n’avait que des amis. Sa mort me met un crêpe au coeur. Que ferai-je, désormais, sur le boulevard Anspach ? De tant de lignes, de tant d’articles, de tant de choses charmantes tombées de la plume de ce brillant improvisateur, que restera-t-il ? Et on parle de la gloire passagère des comédiens ! Demandez à l’ombre d’Emile de Girardin ce que pense le fondateur de la presse à bon marché de la gloire des journalistes !
Dans un petit journal, disparu depuis longtemps, Til Ulespiegèle, Flor avait raconté la légende de La Guerliche.
La Guerliche, type populaire flamand, est une des personnifications de l’esprit qui court les rues. Goguenard, sentencieux, il parle par paraboles et par proverbes. Un jour, le roi des Pays-Bas vient visiter les Flandres. Il avise dans une promenade la plus belle ferme et le plus beau moulin qu’il ait jamais vus.
- A qui ce moulin ? demande-t-il.
- Au meunier La Guerliche, sire.
- Au mayeur Sans-Souci.
- Sans-Souci ! s’écrie le roi, voilà un gaillard qui est plus heureux que moi. Qu’on aille lui annoncer que je l’attends demain pour lui poser trois questions : 1° Ce que pèse la lune ; 2° ce que vaut son roi ; 3° Ce que je pense. S’il répond de travers, il sera pendu.
Sans-Souci se désole, mais La Guerliche s’offre à le remplacer à la condition que le mayeur renoncera à la main de Trinette, qu’ils aiment tous deux.
La Guerliche se présente devant le roi.
- Eh bien ! lui demande le monarque, sais-tu ce que pèse la lune ?
- Oui, sire, elle pèse une livre.
- Et sur quoi bases-tu ton opinion ?
- Sur ce qu’elle a quatre quarts.
- C’est juste, fait le roi. Et dis-moi, maintenant, combien m’estimes-tu ?
- Vingt-neuf deniers.
- Comment, drôle, tu oses ?
- Dame ! sire, puisque notre seigneur Jésus-Christ a été vendu pour trente deniers, je dois, en bon chrétien, vous placer un peu au-dessous.
- Très bien, dit le roi. Peux-tu me dire aussi ce que je pense ?
- Parfaitement. Vous pensez que je suis Sans-Souci.
- Oui.
- Eh bien ! Je suis La Guerliche !
- Je te prends pour premier ministre ! s’écrire le roi enthousiasmé.
Flor était bien un peu cousin de ce malin La Guerliche, mais le roi Léopold n’a jamais songé à lui.


Aurélien Scholl



Le Matin, n° 2376, 28 août 1890, p. 1, c. 2.

samedi 26 septembre 2009

La Vie : pipi, joujou, gaga, dodo (1889)

lanterne_japonaise.jpg Lillian Genth, Woman with a japanese lantern (1915)



Comme nous l’annoncions hier, voici un extrait de La Lanterne Japonaise, feuille de cabaret, si l’on peut dire, lancée par Jehan Sarrazin, avec le concours de George Auriol, Maurice Rollinat, Paul Verlaine, Charles Cros et quelques autres pseudonymographes.
C’est en substance un curieux écrit de Marcel Bailliot, le contemporain de Paul Verlaine, collaborateur des Annales gauloises, de la Plume, chroniqueur dramatique de la Revue indépendante et spécialiste du détatouage que nous vous proposons. Bailliot n’est pas un inconnu, puisqu’il fit cité, notamment, par Aurélien Scholl aux côtés de Zola, Coppée et Retté lorsqu’il évoque les Soirs de la Plume en préface à l’opus de Léon Maillard, La Lutte idéale. Les Soirs de la Plume (P. Sevin, 1892) :

Voilà Marcel Bailliot, le zutiste, ayant cinquante refrains à son arc, chansons dans la manière blagueuse, crânes, frisques et joviales, avec en dessous bien masquée, une jolie petite pointe sentimentale et attendrie ; a plus fait pour la gloire de Moréas que les bibliopoles du quai. Bailliot chante les Abricots, les Trottins, les Dos et s’appuie sur les Fanfares du coeur.


La Vie
Pipi, joujou, gaga, dodo

A mon ami Dareste


Parce qu’au fond des armoires l’enfant a vu les crèmes et les gâteaux, les confitures et les gelées, il tend vers ces friandises ses menottes potelées. Puis longtemps encore il mange, il boit, et son ventre s’arrondit, tel celui d’un oiselet goulu dans le nid sali.
Pipi.
Oh ! les petites femmes qui rient et chantent dans les claires matinées de printemps ! Des femmes et des fleurs, des roses et des jolies filles. Le jeune homme lève ses yeux ingénus vers elles, puis sentant en lui un trouble immense, il les aime toutes : les brunes dont l’amour tue, les blondes aussitôt prises aussitôt fanées, les châtaignes, ces futures bourgeoises du pot-au-feu, les rouges que guette la phtisie, les négresses aux mamelles en poire. L’homme longtemps s’amuse avec.
Joujou.
Il les a tant aimées, les belles créatures, qu’il sent dans ses moelles de lancinantes douleurs. Ataxie et détraquement. La volupté troublante boute encore en lui des désirs fous pendant les nuits sans sommeil, mais le vieillard vidé ne connaîtra plus les joies de l’intime possession. Voilà-t-il pas que dans ses rêves érotiques défilent les anciennces avec leurs cheveux dénoués, et le pauvre invalide des combats d’amour sombre dans le gouffre de la nuit intellectuelle.
Gaga.
Plus de soleil et plus de fleurs ; la nuit tombe lentement sur son intelligence finie. Sous les pommiers fleuris s’agernt les amoureux, et sur la face ridée de l’aïeul passe encore parfois un sourire au souvenir du passé, mais la mort fermera bientôt ces yeux qui ne savent plus voir, ces lèvres qui ne peuvent plus aimer.
Puis, sous la terre il dormira d’un sommeil dont on ne se réveille jamais, mais son corps donnera les ferments qui feront pousser plus vives les fleurs immortelles de l’amour.
Dodo.

Marcel Bailliot

La Lanterne japonaise, samedi 20 avril 1889, p. 3.

Il semble que Le Cri-cri 1er avril (n° 30, Paris, J. Strauss) ait également publié ce texte du zutiste Bailliot.