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mardi 16 octobre 2012

Bohèmes, va !

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Depuis la publication de Bohème littéraire et révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle de Roger Darnton (1983), on n'avait rien lu de nouveau sous le soleil des morts au sujet des bohèmes. Ostensiblement, les mêmes pages circulaient, les mêmes tirades, les mêmes portes s'ouvraient, les mêmes fenêtres restaient béantes et... rien n'apparaissait de nouveau au sujet de la bohème littéraire et artistique française. Partout les mêmes anecdotes et les mêmes figures, jusqu'aux sempiternels ressassements concernant le Chat noir...

Deux événements viennent bousculer le ronron : l'organisation de l'exposition "Bohèmes" au Grand Palais (exposition fusillée d'emblée par les médias qui n'ont retenu que les représentations de Roms au moment où l'actualité sociale et judiciaire les mettait en première ligne) et la parution de deux livres combinés par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor.

Dans la mesure où le Préfet maritime préfère rester sur son île plutôt que de piétonner en "faisant la queue", il s'est jeté sur les deux opus appétissants, une anthologie des textes rares relatifs à la bohème, et le témoignage presque fondateur - disons même canonique - d'Alfred Delvau sur Henry Murger, brillant utilisateur du type et du contexte.

Et tout d'abord, un point typographique : bohème concerne nos amis artistes et écrivains post-estudiants au mode de vie néo-carabinesque, quand Bohême (avec circonflexe) signale la région où l'on joue du violon.

La bohème, on le sait, est un mélange de jeunes femmes, de jeunes hommes dont certains sont persuadés d'avoir du talent et, portés par cette assurance souvent idéelle, vivent d’amour et d’eau fraîche sous les toits de Paris en attendant le jour de leur découverte par un mécène, un critique, un galeriste, etc. qui les porterait sur les fonds baptismaux de la gloire. C'est un milieu où l'on s'amuse de tout, au café souvent, en lançant des revues, en buvant, en se chipotant, en se fichant de la poire du bourgeois et du propriétaire (figure honnie du XIXe siècle pourtant tellement possédant).

La bohème, ainsi que la définit J.-D. Wagneur, "c'est une maladie infantile de la littérature" au temps où les rotatives produisent autant de papier encré que de rêves de gloire, où l'on invente le droit d'auteur, où l'"auteur" est en passe d'être quelqu'un. Sa condition précaire, celle de l'artiste, est au cœur de cette littérature qui se déploie dans des registres qui vont de la polémique à l’autodérision, en passant par les textes rédigés à la 6-4-2 sur le zinc, et les biographies édifiantes (ô combien !)

La diversité de ton de ces écrits ne ramène cependant jamais qu'à une seule topographie « bornée au Nord par l’espérance, le travail et la gaieté ; au sud, par la nécessité et le courage ; à l’ouest et à l’est, par la calomnie et l’Hôtel-Dieu… » On connaît la chanson : débuts difficiles, "vache enragée", amours de jeunesse, génie vert et frais, c'est le parcours du combattant de l'artiste et de l'écrivain où la pauvreté sert de thème exotique, et, souvent, de conclusion tragique...

Comme en leur temps les mémoires d'Émile Goudeau édités par le même Wagneur, ces deux livres s'avèrent indispensables à qui prétend s'intéresser à la question. Très bon connaisseur de la petite presse (celle par qui tout arrive) et de la valetaille littéraire, il apportait - autrefois avec Michel Golfier et Patrick Ramseyer, aujourd'hui avec Françoise Cestor - des volumes très nettement annotés, enrichis de notices biographiques fouillées, bref, des ensembles qui paraissent mal dépassables. Ainsi, l'édition des Dix ans de Bohème dudit Goudeau - inventeur de l'animation littéraire et co-inventeur du cabaret moderne avec Rodolphe Salis -, avait été salué comme un travail sérieux et d'aplomb. Certes pas destiné à des lecteurs superficiels. Idem donc pour la présente Anthologie des textes fondateurs de la bohème littéraire et artistique. C'est un premier volume (le second comprendra les années 1868-sq.) que les plus myopes peineront à terminer car l'index est un modèle du genre microscopique en corps 5. Mais on y trouve tout le monde, et les notices biographiques, imprimées en corps standard sont fermes et bien nourries. Quelle engeance on y trouve !

A commencer par les Trois Buveurs d'eau, qui signent L’Histoire de Murger par trois buveurs d’eau (1862) au lendemain de la mort d’Henry Murger, trois comparses en quête de l’art pour l’art et faisant face à la précarité en se compromettant dans le petit journalisme. Et parmi leurs coreligionnaires une foule de curieux gaillards comme Lemercier de Neuville ou Firmin Maillard, ce dernier un peu plus notoire tout de même. D'ailleurs, au-delà de la foule d'articles historiques mais inconnus repris enfin ici chronologiquement et thématiquement afin de mettre en évidence la construction de l'idée de bohème, on découvre encore Les Derniers Bohèmes, le témoignage de Maillard qui a servi de source presque unique pendant des années. Sans bénéficier pour autant d'une édition documentée et commentée. On peut s'en étonner car le petit monde de la Brasserie des Martyrs au nom emblématique méritait reportage.

C'est ce que rédigea Maillard en prenant pour base de son panorama du milieu une soirée de 1857 dans les murs de la célèbre brasserie. Bien sûr, les hauts-faits de la confrérie, si l'on peut dire, sont d'ordre anecdotique. Les bons mots succèdent aux portraits qui alternent avec le récit des ratages - celui du peintre, poète et sculpteur Auguste de Châtillon (1808-1881), par exemple.... L'évocation est tragi-comique, et l'on n'a pas fini d'en découvrir les héros et leurs œuvres menues, parfois mémorables, ici recopiées quand elles parurent dans des feuilles qui aujourd'hui ne sont plus que des ruines de poussière. A quoi tient la postérité...

Avant de nous épancher humidement, saluons la double parution qui réjouit le cœur et l'esprit et apporte enfin du nouveau - et du nouveau solide ! - sur la bohème.

Reste une question en attendant le second volume : quand ce "mouvement", ce "courant" cesse-t-il donc ?



Françoise Cestor et Jean-Didier Wagneur. Les Bohèmes. Anthologie 1840-1870. Ecrivains, journalistes, artistes. - Seyssel, Champ Vallon, 2012, 1442 pages, 29,50 €

Alfred Delvau Henry Murger et la bohème. Postface par J.-D. Wagneur. - Paris, Mille et une nuits, 2012, 200 pages, 5 € bohemeAffiches.jpg