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jeudi 5 mai 2011

Le cri du poète obscur

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Si Marc Michel est un "petit romantique" inconnu, il en est d'autres qui ne sont que "méconnus". Leur sort n'est pas plus enviable vraiment, mais ils ont eu, de leur vivant, l'opportunité de se publier en volume, fût-ce au prix d'une souscription. Ce qui n'a pas été le cas de Marc Michel qui laissa errer son fantômatique Pohol dans les pages ruinées de périodiques défunts, oubliés, aux colonnes de moins en moins fréquentées...
Pour saluer et Marc et les autres, voici un poème d'Auguste Vard, "le poète graisse-wagons", figure disparue en 1909 dont la notoriété mérite elle aussi un petit coup de pouce.




Le cri du poète obscur

Jouet d'un instinct téméraire,
J'ai dit, jaloux de resplendir :
Plus on gravit mieux on s'éclaire,
Pour rayonner sachons grandir.
Montons vers la trouée ardente !
Suivons Homère, Eschyle, Dante,
Thémistocle, Napoléon !
Des plus grands dressons-nous, émules.
Il est, mépris des âmes nulles,
Au Forum des chaises curules
Et des tombeaux au Panthéon !

L'audace, élan vaste et suprême,
Dompte la terre, étreint les cieux;
Forge ou détruit un diadème
Fait et défait et rois et dieux.
L'audace peut tout ce qu'elle ose !
Un trône, un dais, l'apothéose
Ne sont qu'une étape, un jalon,
Un vestige de sa conquête ;
Du seul sublime elle est en quête
Et le sublime n'est qu'un faite
Où son pied rêve un échelon !

A des splendeurs inaccessibles
Dont les voyants font leur trépied,
Et mes voeux ont choisi pour cibles
Le génie entre de plain-pied ;
Le génie asseoit sa mémoire,
S'y revêt de flamme et de gloire:
C'est son Thabor, l'Horeb sacré
Où le Dieu qui nous interpelle
Nous dicte ce que l'ange épèle,
Le ciel à la terre rappelle,
L'homme sans l'homme eût ignoré.

Mais l'Idée en vain m'illumine
De son jour intime et profond :
C'est en rampant que je chemine.
Je fais ce que les moindres font ;
J'ai des devoirs que me dispute
La plus lourde et stupide brute
Qui mange, qui dort et qui boit ;
Mon âme, énervée et stérile,
Traîne aux abois la terreur vile
Que n'a pas la brute servile,
De manquer de maître et de toit.

Muet en face de l'infâme,
Qui m'accuse en poussant des cris.
Je ne repousse ni le blâme,
Ni les soupçon, ni le mépris.
Je dis au nain : d'où vient ta haine ?
Tu planes : vois, ma taille à peine
Au niveau de mes maux atteint ;
Je murmure à l'envie abjecte :
Tu me souilles, on te respecte ;
Rayonne, aiglon, je pleure, insecte,
Mon génie à ton souffle éteint !

Tes dons sacrés, la gloire, ô Muse,
Où vont-ils ? aux scribes marchands !
La foule admire ou s'en amuse :
Ils vendent leur âme et leurs chants !
Laissant les cerveaux en jachère,
Faux prêtres, leur dogme est l'enchère ;
Bouffons, coupe-jarrets ou pis,
Nul d'entre eux ne me vaut peut-être :
Je suis ce qu'ils veulent paraître
Et ne puis me faire connaître
En paraissant ce que je suis !

Une voix crie en mon sein : "Va !"
L'archange au fier profil farouche
Du charbon saint brûle ma bouche
Et je me dresse sur ma couche
Job remué par Jéhova !

A cette étreinte surhumaine,
Insecte élu, je céderai !
J'irai, Seigneur, où ton doigt mène,
Comme Baruch, j'obéirai !
J'obéirai comme Isaïe !
Ma voix, acclamée ou haïe,
N'est que ta voix, ô vérité !
L'inspiration solennelle
Etendant son souffle et son aile
Met très haut son aire éternelle
Et monte où va le cri jeté.

L'aube est l'heure ardente et sublime
Dont la pourpre éternellement,
D'astre en astre et de cime en cime,
De firmament en firmament
Emigre, féconde et limpide ;
Toujours dure et coule rapide ;
Renaît et meurt à tout instant :
L'aube du génie est l'image,
Comme elle écartant tout nuage
De front en front et d'âge en âge
Il se transmet, - phare éclatant !



Auguste Vard Vernon - Vingt minutes d'arrêt. Heures noires et Nuits blanches. Poésies d'un ouvrier. - Paris, Ed. Monnier, de Brunhoff et Cie, éditeurs, 1886, pp. -88