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vendredi 6 mai 2016

Du burlesque à l'autodafé en passant par la fessée

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Tandis que la nouvelle édition intégrale de Seul dans Berlin, le grand livre d'Hans Fallada proposé dans sa version intégrale par Laurence Courtois chez Denoël a quitté depuis longtemps les étals pour rejoindre les stocks de la maison Denoël (1), Corinna Gepner nous propose de lire Vers l'abîme, grand moment de littérature due à un autre numéro du siècle dernier, Erich Kästner, parfait représentant lui aussi de l'Allemagne d'avant-guerre, ce monde tourbillonnant, qui peut nous paraître étrange. Même si on a bien étudié les films de Fritz Lang ou de Billy Wilder, voici un roman cinq étoiles que l'on vous conseille sans barguigner de dévorer, et shnell.
La culture mittleuropa n'étant pas spécifiquement française, ces rappels à la réalité du monde germanophone est une bénédiction pour l'esprit. D'abord parce que l'imagination des écrivains de cette époque est délicieuse (voyez Arthur Schnitzler et sa Gloire tardive, une merveille de maîtrise et de subtilité), d'autre part parce que leur sens du burlesque est unique - en particulier chez le monteur de spectacles de cabaret que fut Kästner. - Car, de fait non, il ne fut pas seulement l'auteur d'Emile et les détectives.
Auteur avec Vers l'abîme d'une chronique burlesque, plutôt dépeignée et carrément inquiétante de l'Allemagne hirsute des années 1920-1930, il relate ce qui de la vie nocturne déraille étrangement et de la vie diurne vire au cynisme et à l'immoralité brutale et les compromis détestables (les affaires). Avec des éclats formidables, des sorties délicieuses et des échanges tonitruants, un monde désorienté coupé des principes moraux traditionnels galope vers le n'importe quoi et y parvient comme on a su clairement un petit peu plus tard.
Pour son cas personnel, Kästner ne fut pas déçu non plus : il vit concrètement ses livres autodafés par les Nazis et dut se résoudre à l'effacement pour éviter le lynchage d'une foule déchaînée. Seul restait son Emile, ses détectives et, enfin redécouvert, son Jacob Fabian, dandy dont le nom évoque évidemment certain Britannique expert en "dérèglements" et débauches, et qui, en passant incapable d'intervenir concrètement face au naufrage de Weimar, observe la dinguerie collective au moment où elle vire à la sauvagerie.
En somme, de quelque côté que l'on prenne l'affaire, il est beaucoup question de fessées dans ce livre.



Erich Kästner Vers l'abîme. Traduit de l'allemand par - Paris, Anne Carrière, 280 pages, 20 €

(1) Une version de poche a paru l'an dernier.

jeudi 21 janvier 2016

Gloire tardive

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Les archives sont pleines de surprise. En 2014, paraissait en allemand une novella du Viennois Arthur Schnitzler inédite mais tout à fait délicieuse. Ce tout petit roman, qui appartient à la veine satirique du dramaturge, narre les jours agités d'un vieux fonctionnaire dont le calme est troublé par un groupe de jeunes artistes qui se déclarent admiratifs de son œuvre...

Mais quelle œuvre ?

Il se trouve que le vieil homme avait commis dans ses jeunes années une plaquette de poèmes, plaquette que l'un de ses thuriféraires a découvert chez un brocanteur. Le poète en herbe en a fait, d'accord avec ses amis une sorte de ressort de leur propre apothéose esthétique, le modèle de leurs propres tentatives, un gage de valeur rare.

Rattrapé par la gloire qui l'avait jusque là soigneusement évité, le vieux Edouard Saxberger qui s'était résigné à une vie simple et douce redécouvre la vie bouillante, les débats idiots, les postures, les tapeurs et les égéries. Toute la lyre, quoi , dont Schnitzler, — qui joue là au roman à clés avec ses vertes années durant lesquelles il côtoyait au café ses amis Alternberg le "mendigot" et Hofmannsthal le jeunot — sait donner un aperçu aussi fouillé et spirituel que possible. Aucun ressort psychologique ne lui échappe, non plus qu'aucun des moteurs en jeu. C'est un régal de description.

Tiraillé entre la tentation de jouir des compliments et celle de retrouver sa quiétude désormais enfuie, Saxberger donne à Schnitzler l'occasion de faire la peinture détaillée des milieux littéraires de toujours où le génie se fait le plus souvent remarquer par son absence. Il est en tout cas moins présent que les égos, les névroses, les impuissances et les vacuités. N'allez pas râler : le tout vous est proposé dans une Vienne parfaite dont la vie sociale, les cafés et le Ring baignent le récit dans une douceur de crème fouettée et de chaudes pelisses.

Le parfait livre pour les jours froids.

Sortie le 4 février.




Arthur Schnitzler Gloire tardive. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. - Paris, Albin Michel, 150 pages, 16 €