L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

lundi 8 février 2016

La tchatche du curé

FollainPoudreArretCures.jpg


Pour faire suite aux fantaisies un peu blasphématoires de Toto le héros de Corvo, l'Alamblog se paye le luxe baroque de rappeler à votre bon souvenir Jean Follain, ce sympathique poète et prosateur, piéton de l'insolite et goûteur de crus, humain délectable dont la douce littérature, parfois un tantinet mélancolique, fondamentalement touchante, mérite d'être lue et relue.
Follain avait eu une formidable idée en réunissant pour la maison Pauvert en 1966 le glossaire fleuri du clergé catholique. Les conquêtes coloniales nous avait apporté l'argot des bidasses, la Cour des miracles, bien plus tôt, celui des brigands, 1914 nous avait apporté celui des Poilus, manquait le glossaire que 1905 aurait dû nous fournir...
Ce livre réédité désormais fleure l'époque où les soutanes et les hirondelles ne faisaient pas que le printemps. Entre eux, les religieux catholiques se traitaient de "culotte en zinc" (les sévères sulpiciens), de sous-diable ou de sous-marin et c'est ce qui fait tout le sel de ce petit livre à malices.
Pas de quoi crosser un soviet de vicaires en tout cas. Puisque les anges et les saints partagent eux-mêmes un goût manifeste pour l'humour blanc.
Et puis il faut bien que les couaqués s'amusent un peu eux aussi.



Jean Follain Petit Glossaire de l'argot ecclésiastique. Postface d'Elodie Bouygues, illustrations de Frédérique Loutz. — L'Atelier contemporain, 88 pages, 15 €


lundi 9 juillet 2012

Truandailles (avoir des châsses ou n'en avoir pas)

truanailles.jpg


Jean Richepin (1849-1926) va finir par être à la mode.
Depuis la réédition du Coin des fous (Séguier, 1996), des Morts bizarres (L'Arbre vengeur, 2010) et de La Glu (José Corti, 2010), ce "roman du temps de Montmartre", voici que se constitue un groupe de recherche et d'édition autour de Sylvie Thorel et que les éditions Le Vampire actif rendent aux lecteurs Truandailles, un recueil de nouvelles formidables daté de 1890.
Jean Richepin sera la coqueluche des années 2010 ou ne sera pas. Mais il fut, donc... c'est comme ça.

Pour le dire vite, Truandailles, c'est Jean Richepin au pays des Freaks.
Saltimbanques, bancroches, malfoutus de naissance, estropiés au besoin, putassiers et cyniques, ils vivent en marge et pensent à l'avenant. Sous la plume de Richepin, qui nous trace des histoires horribles à souhait - il fallait émouvoir les lecteurs de la presse sous peine de n'être plus appelé à paraître -, on dirait qu'ils ont la mauvaiseté accrochée à l'âme car ils se gaussent de la vie et de la mort. De la mort des autres s'entend, pourvu qu'ils y trouvent vengeance. Candides à leur manière, amoraux plutôt que pervers, ils survivent dans des conditions scabreuses, ne se préoccupent guère de paraître, mais ne laissent jamais d'offense impunie — signe d'organisation s'il en est. C'est le curieux des portraits splendides tracés par Richepin, qui estomaque une fois encore le bourgeois, ses personnages sordides parviennent à démontrer que l'humanité n'est pas sans ressources dès lors qu'il s'agit de punir, de bafouer ou de rire aux dépens d'autrui. Et Richepin sait s'amuser.
Une nouvelle fois, écrivions-nous... Homme de presse bien introduit, Jean Richepin connaissait parfaitement la formule gagnante, le rythme et le format de ces textes en prose qui venaient soutenir l'intérêt des compactes colonnes des journaux de son siècle : une part considérable de la littérature y est né, et de la sienne en particulier.
Depuis sa fameuse Chanson des Gueux (1876). Richepin connaissait en outre les vertus du sauproudrage de l'argot pour épicer une nouvelle littéraire, fût-elle diablement bien écrite, comme on peut s'en convaincre ici, et avec quelle plume, et quel esprit :

Certes, à notre benoîte époque d'égalitairerie, de médiocratie, de rentrez dans le rang, d'abomination rectangulaire, comme dit Edgard Poë ; en ce délicieux temps où le rêve de chacun est de ressembler à tout le monde, tellement qu'il devient impossible d'établir une distinction entre un président de la République et un maître d'hôtel, tous deux aussi distingués l'un que l'autre ; en ces jours avant-coureurs du jours promis et paradisiaque qui verra, si j'ose m'exprimer de la sorte, s'épanouir sur le monde nivelé les grises floraisons de l'uniformité dans le neurtre ; certes à une époque pareille, on a le droit d'être laid, le droit et même le devoir.

Ne sent-on pas souffler l'esprit qui inspira Michel Audiard un siècle plus tard ?
Tressée dans une langue populaire, sa Chanson des Gueux lui avait donc valu la célébrité, cinq cents francs d'amende et un mois de prison à Sainte-Pélagie pour attentat aux bonnes mœurs. Puis son recueil connut une célébrité qui ne s'est jamais démentie (on ne compte plus ses rééditions). Le chevelu touche-à-tout, tour à tour élève de l'École normale supérieure, soldat, vagabond, saltimbanque, débardeur, homme de presse, biographe de son ami Vallès et finalement académicien, le très exceptionnel Richepin, avait mis là le doigt sur cette curiosité linguistique qui passionne l'être bourgeois ou petit-bourgeois, cette langue populaire et argotique qu'on ne peut parler en société qu'à condition de n'y prêter aucune attention - c'est-à-dire qu'on ne peut guère la parler hors du milieu affranchi, milieu qui seul l'appelle et l'autorise... à moins d'user de sa couleur terrible pour patiner la chute d'une histoire douce-amère :

Ah si j'en avais, moi, des châsses !

Depuis Vidocq, on en connaissait quelques trucs, pourtant l'argot de Vicdocq était alors assez désuet, comme peuvent en témoigner ses Mémoires. D'où l'intérêt des ajouts auxquels ont procédé les éditeurs du présent volume : s'ils ne vont pas jusqu'aux travaux de Marcel Schwob sur le parler jobelin, ils incluent à juste titre le Victor Hugo de la rue et le Eugène Sue des barrières en quelques fragments hautement significatifs. De même, puisque Richepin a trouvé lui aussi son Poulet-Malassis - le sien se nommait Henry Kistemaekers et publia en 1881, à l'instar de l'éditeur des Fleurs du Mal provoquant la censure depuis Bruxelles, les pièces interdites de la Chanson des Gueux en Belgique - on trouve dans le présent volume, l'"Idylle des pauvres" et ses compagnes tronquées par les juges. Bref, vous l'aurez compris, l'édition proposée est à la fois illustrative du talent de Richepin et très documentaire d'autant qu'elle compte encore, en prime, une préface de Richepin de 1890, un texte gratis intitulé "Forains" (1924) où il dit son amour de la vie du voyage, et confesse certaines pratiques à la fois sportives et commerciales de sa jeunesse agitée...
Un dernier fragment vous dira quelle langue vous y découvrirez (l'argument argotique pouvant être trompeur) :

A vrai dire, même sans l'espoir de connaître le patarin, il y avait de quoi ne pas sentir la fatigue, seulement à s'emplir les regards des merveilleux tableaux incessamment déroulés par la montagne. Rien au monde ne surpasse en tragique beauté ces fauves Cévennes, aux rocs raides entaillés de hautes brèches, aux brusques arêtes, gigantesques ossements qui semblent avoir été fracassés à coups de hache par des dieux ivres de colère, carcasses décharnées depuis toujours par les mains pillardes des vents, par les langues lécheuses et baveuses des torrents en cascades, mais carcasses depuis toujours caressées par un amoureux soleil qui, sur leur lividité spectrale, fait courir le vivant frisson de sa pourpre et les ors fondus de ses baisers.


Vous comprendrez qu'il n'y aura naturellement pas d'été ensoleillé sans Truandailles.




Jean Richepin Truandailles, édition établie, présentée et enrichie par Hugues Béseau et Karine Cnudde. - Lyon, Le Vampire Actif, coll. "Les rituels pourpres", 378 pages 19,50 €



mercredi 8 décembre 2010

L'Argot du bistrot

GiraudArgot.jpg



Robert Giraud (1921-1997), chroniqueur de L'Auvergnat de Paris dans les pas de Jacques Yonnet qui y avait entamé une topographie des débits de loufiats parisiens, avait produit chez Marval en 1989 son Argot du bistrot. Ce dictionnaire - où l'on découvre; émerveillé, les mille et un vocable pour dire "s'enivrer" - montre que le peuple français peut manifester énormément d'imagination lorsqu'il s'agit de boire. Et ça n'est pas chose nouvelle...
Bien entendu, l'expression la plus farce reste ce "der des der" qui n'est jamais le dernier, puisque fort souvent seule la "démarrante", tournée offerte par le patron afin de disperser les mouches encore accrochées au comptoir, peut conduire à le boire, cet ultime.
Qui pourra éventuellement précéder le prochain, descendu à un zinc voisin...
Il est si difficile de "s'accrocher un bidon", n'est-ce pas.
Illustré d'exemples tirés d'une foule d'ouvrages de première bourre (ceux du trimard de Marc Stéphane, Choses et gens des Halles de Charles Fegdal, mais aussi Maurice Fombeure, Jean Lorrain, Alphonse Boudard, Jehan Rictus, etc.), ce petit livre est une partie de plaisir (les citations n'y sont pas pour rien), un moment d'insouciance. Adire vrai, il provoque un laisser-aller tout à fait salutaire et bien décomplexant. Sa lecture devrait être rendue obligatoire avant les fêtes.



Robert Giraud L'Argot du bistrot. Préface de Sébastien Lapaque. - Paris, La Table ronde, 2010, "La petite vermillon", 8,50 €

A noter également, la parution au format poche du livre de Sébastien Lapaque sur le viticulteur Marcel Lapierre, le promoteur du vin naturel disparu le 11 octobre dernier.
SLapaque.jpg

jeudi 1 juillet 2010

Argotique Desnos

DenosArgot.jpg



Robert Desnos en argot : quelle lecture plus agréable peut-on rêver pour l'été ?

Derrière l'étendard bréneux du "Maréchal Ducon" se sont enrôlés sous la plume du poète ses plus remarquables poèmes de résistance. Et des plus drôles, enlevés, vengeurs ! Qui aura le coeur de résister à cette lecture emballante ?

Dans l'habit d'explications, de versions et d'éclairages que leur a fourni l'excellent Alain Chevrier - faut-il encore préciser qu'il est l'auteur du Sexe des rimes (Belles Lettres 1996), l'éditeur avec Edmond Thomas de l'Anagramméana d'Hécart (Plein Chant, 2007) ou de Lettres de Zûrn et Bellmer au docteur Ferdière (Nouvelles Editions Séguier, 1994) ? -, il y a tout lieu de croire qu'on ne pourra guère aller plus loin dans la mise en perspective du "corpus". Ecrits sous le pseudonyme de Cancale, par un Desnos qui avait "la caille", ces poèmes illustrent à merveille l'argot tel qu'il se consommait sous l'Occupation. Pour ça aussi, car il donne aussi une idée de la colère de son auteur, c'est un ensemble passionnant.

Si vous ne savez rien des Bouzin (un mot qui nous est cher), Moulana, Ladé, Cherrer, Morgue, Nazi (terme du français argotique bien antérieur à l'apparition du parti national-socialiste allemand), profitez des mois d'été pour vous instructionner.



Robert Desnos Poèmes en argot. Edition établie et commencée par Alain Chevrier, avec transcription des poèmes. - Saint-Genouph, Librairie Nizet, 95 pages.