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mercredi 26 mars 2014

Malraux gesticulant

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Parmi les épisodes amusants de l'histoire littéraire française du siècle dernier, il est certain que les mystifications de Romain Gary ou de Paul Masson, les mauvaises blagues de Jean Genet, le voleur de livres, aux académiciens et à Montherlant, ou bien encore la très digne interview donnée par Françoise Sagan à Pierre Desproges, les pamphlets de Raymond Cousse et quelques autres anecdotes marqueront l'époque. De même, les multiples tentatives de l'arriviste Malraux resteront, elles, dans les annales, gravées dans la pierre car elles s'avèrent si fondamentalement ridicules ou ratées qu'elles en deviennent touchantes. Et dans le domaine de l'arrivisme, les cas sont si nombreux qu'il fallait un grand talent arriviste et une absence de peur du ridicule pour aboutir à forcer le passage. S'il paraît naturel d'oublier très vite, et par pudeur, les cirages auxquels s'adonnait BHL chez certain polémiste bigle directeur de l'Idiot international, s'il paraît difficile d'examiner en effet chacun des cas en concurrence — et il y en a de très beaux —, aucun n'atteindra le cas André Malraux, fonceur qui toujours, il faut lui reconnaître ça, se donna les moyens de parvenir. A nous faire rire, pour commencer.
Il faut toute la tendresse de Walter G. Langlois qu'éprouve à son égard pour aborder cette histoire en gardant son sérieux et en étudiant méticuleusement les sources. Un vrai travail d'historien qui plutôt qu'un moment de l'archéologie aérienne met en lumière une tentative d'enfumage soignée motivée par cet inépuisable appétit de reconnaissance qui poussa Malraux à faire n'importe quoi - avec la bienveillance des médias. Son complice dans l'affaire est un aviateur, héros de la Première Guerre mondiale et grand bourgeois, Édouard Corniglion-Molinier (1898-1963) qui cherche l'excitation, l'aventure plus que la gloire. Le contexte : les années trente avec une situation géopolitique mouvante, l'irruption de moyens de locomotion rapides, des enjeux industriels liés au pétrole, et notre zozo au milieu de cette instable combinaisont, inconscient apparemment des conséquences de ces actes, qui va découvrir... parce qu'il faut bien découvrir quelque chose... les ruines d'un village qui n'a rien à voir avec la Mareb de la reine de Saba. Malraux faisant mine de croire qu'il se pourrait que...
Le 9 décembre 1933 on avait pu lire dans Toute l'édition cette déclaration d'André Malraux:

Je pars le 8 janvier prochain pour un raid de découverte en Afrique. Je veux essayer de repérer une ville inconnue qui fut la capitale d'une civilisation disparue, et dont je connais l'emplacement."

La bonne blague... Sous la plume de Walter Langlois, l'épisode grotesque devient un vrai roman d'aventure narrant les recherches historico-littéraires initiales pour localiser la Capitale, les préparatifs de l'expédition parfois tourmentés, le survol non autorisé de la Corne de l'Afrique et du désert yéménite jusqu'au retour "héroïque" des deux archéologues amateurs à Paris et à la série d'articles de Malraux dans L'Intransigeant (1er mai 1934 et sq.), série qui va faire naître la polémique lorsqu'un certain Pierre Lamare, bon connaisseur du terrain yéménite conteste la découverte funambule du pitre. Ensuite, Corniglion-Molinier remettra le couvert en en 1935 en partant secrètement avec Guy de Traversay faire un reportage en Cyrénaïque quand les italiens attaquèrent la Lybie et l'Ethiopie (on pourrait se demander s'il n'y a pas découvert les fusils qui avaient été volés à Rimbaud). Puis il sera encore l’un des pilotes de l’escadrille « Espana-Malraux » qui participa à la guerre d’Espagne en 1936 et, en 1939, le producteur du film « L’Espoir » réalisé par André Malraux sur la guerre d’Espagne. Dire que ces deux gars ont fini dans la politique, et à des postes ministériels, voilà qui laisse songeur. D'ailleurs, comme l'écrira le finalement lucide Malraux, les "terres légendaires appellent les farfelus."...
Fruit de quarante ans de recherches entrecoupées, ce livre est décidément un régal. Ecrit avec élégance et drôlement bien informé, il donne de Malraux une image juste et nous force à constater que l'âge de Charlot fut en France celui de Malraux - mais aussi de Cendrars, de Poulaille ou d'Hellens, c'est vrai... - tandis qu'en Britannie c'était celui de Lawrence d'Arabie...



Walter Langlois André Malraux à la recherche du royaume de Saba. — Paris, Nouvelles éditions Jean-Michel Place, 23 €


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Ill. Lecture pour tous, juin 1934, illustrant un article de G. Toudouze sur l'archéologie aérienne.