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Mot-clé - Antoine Audouard

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jeudi 9 juin 2016

Galéjade à Saint-Gabriel

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Comme on pouvait s'y attendre, le nouvel Antoine Audouard apporte sa dose de fraîcheur bienvenue.
Il est du Sud, ce roman-ci, il est sympathique et un peu loufoque, il convient parfaitement à notre époque et sans pose ni chichi - pas de prétention à une pseudo-sociologie de bazar à la façon de nos granzoteurs -, avance à pas veloutés sur des terrains qui ne nous sont pas étrangers : non pas "la France éternelle" de Richard Millet, de Maurice Barrès ou d'Antoine Compagnon (et sous-sbires), mais celle dont nous connaissons tous les salles omnisports et les trottoirs trop étroits, les cafés qui sentent le jaune à vingt mètres, les vieux ronchons à pantalons trop larges et leurs mamies stockées dans d'impossibles robes à fleurs (aucun naturaliste n'en a jamais imaginé d'aussi exotiques). Je passe sur les toutous et les moteurs diesel, les boulangeries à baguettes industrielles et les magasins d'électro-ménager en zones péri-urbaines, j'ajoute seulement quelque édile à la mie de pain, des voyous façon "le Sud", un auteur de romans pornos et une jolie beurette, une amie d'enfance très ayurvédique et son père impossible, des escargots et un lama : vous avez les ingrédients d'une comédie susceptible de vous faire passer une excellent moment.
A sa façon, Audouard, qui nous fait donc son Raymond Depardon, rappelle à notre bon souvenir les plus "peuple" de notre littérature, les plus amateurs de "culs-terreux" et de quidams, les Fallet, les Navel, Les Calet, tous ces amateurs de la vie qui se trame dans la simplicité, et, souvent les difficultés les plus variées. On n'imagine pas... Ce qu'on n'imagine pas non plus, si l'on n'a pas lu déjà Antoine Audouard, c'est la façon dont il aborde lui-même la vie : en souriant. Attention : il ne joue pas à l'auteur souriant qui se presse le citron et tricote du stylo pour faire amusant. Non, il est souriant, doux et amusant, avec un engouement désarmant, une simplicité tutélaire et une authentique tendresse pour les personnages de son enfances et ces rues dont il tirait probablement les sonnettes...
Tandis que Céline Minard s'installe en ses quartiers hauts (bientôt sur l'Alamblog), Antoine Audouard visite le Paradis quartier bas et nous invite sans façon à ces scènes de la vie des femmes et des hommes de notre époque.



Antoine Audouard Paradis quartier bas. — Paris, Gallimard, 2016, 192 pages, 17,50 €

samedi 9 mai 2015

Antoine Audouard, retour de NYC

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l'angoisse métaphysique de la médiocrité ne se traite efficacement, à la longue, que par un savant mélange d'indifférence et de déambulations paresseuses et sans but.


On croirait lire Francis de Miomandre ou Léon-Paul Fargue et c'est le credo d'Antoine Audouard, l'auteur de La Geste des jartés. Cette phrase empreinte d'élégance se trouve au début de son nouveau roman, Changer la vie où, entre Paris, Marseille et New York, il envisage le parcours d'un Frenchie sympathique et peu sûr de lui, ghost writer de son état. La discrétion et la taquinerie, c'est ce qu'on aime chez lui. Et puis, on n'est jamais contre un petit tour au CBGB, pas vrai, cocksuckers ?


Antoine Audouard Changer la vie. - Paris, Gallimard, 208 p., 18 €

jeudi 12 décembre 2013

Une geste pour les fêtes

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Début novembre, Antoine Audouard publiait un livre qui, contre toute attente, dévore petit à petit l'attention que l'on consacre habituellement aux gros produits papetiers et aux lauréats des prix de l'automne. Il faut dire qu'il est délicieux, emballant, surprenant, épatant, jovial, triste, hilarant, humain et même tendre et qu'on voudrait ici en citer des pages entières.

Il faut dire aussi qu'il est d'une autre trempe que les lauréats passés de tout poil (on n'a pas lu le goncourt de cette année, mais il ne semble pas émouvoir les lettrés plus que ça), d'une audace autrement plus remarquable, formellement notamment, et, en même temps, d'une simplicité et d'une sensibilité que l'on peine à trouver chez nos jeunes auteurs pleins de morgue ou de froideur branchitudinesque.

La Geste des Jartés, puisque tel est son titre, narre à la mode médiévale, c'est à dire en vers (variés) dans un patchwork de langues colorées (Rabelais for ever), la déconfiture d'une maison d'édition parisienne, avec ses auteurs (vieilles stars boursouflées, ratés piteux, allumés merveilleux), ses salariés (toute la gamme depuis la mal-comprenante jusqu'au vieux correcteur alcoolique en passant par les éditeurs péteux et vains) et les "nettoyeurs" chargés par le "groupe" de mettre en place un plan social. Reste qu'un stagiaire... A toute geste son chevalier, ses morts. Évidemment, le hamster ne survit pas.

(...) Voici les descendants des grands fauves,
des bâtards magnifiques et sanglants,
de ceux qui passent à la broche les enfants
et violent dans l'alcôve -
voici les restes de la race des violents,
les fils des capitaines, des guerriers
nés de père inconnu qui traversaient les étendues glacées
et les déserts pour découvrir des paradis
où ils déchaînaient des feux d'enfer
sans humanitaire souci.
Voici les enfants des meurtriers,
fines lames, qui tuaient sous eux les destriers
à la poursuite de chimères,
ou bien mouraient, le ventre déchiré,
l'épée pour oreiller,
vers la terre de France les yeux tournés...
En Négroni, en Randal, en Zek
leur millénaire épopée s'achève. Le cœur sec,
ils n'ont plus ni rêves ni cauchemars,
mais des assurances-vie au fond des placards,
des thérapeutes, des coaches et un bavard.
Dans le hall de la Maison la toux rauque
d'Olivier Randal a caverné dans la lumière glauque.
(...)

Entre deux régals, la Bastard Battle de Céline Minard et L'Affreux Pastis de la rue des Merles de Carlo Emilio Gadda, Antoine Audouard force le français à lui obéir et attaque sur cinq jours, avec chœur antique s'il vous plaît, cette relation de la vie en entreprise aujourd'hui, comme il avait entrepris de remuer la langue et la xénophobie avec L'Arabe (L'Olivier, 2009 ; Folio, 2011).

En attendant de boucler l'entretien avec l'auteur qu'il a prévu de donner au Matricule des Anges, et en espérant une prochaine lecture de cette formidable et jouissive Geste par Denis Lavant, le Préfet maritime est affirmatif : La Geste des Jartés, c'est le cadeau valable pour toute la famille que vous cherchiez. Grouillez-vous tant qu'il en reste.



Antoine Audouard La Geste des Jartés. - Paris, Gallimard-Versilio, 2013, 22,50 €