L'Alamblog

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dimanche 2 août 2015

De la pétrification et de son usage

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Tandis qu'aux rayons dardés par le soleil puissant, tu fonds à vue d'oeil, Alamblogonaute que tu es, jette donc un oeil et le bon, sur cette production de L'Oeil d'or, justement, de la traductrice Anne-Sylvie Homassel et de la graveur Sarah d'Hayer réunis : Examen critique de la pétrification.
Ce roman américain de 1931 intitulé outre-atlantique The Night Life of The Gods met en scène dans la grande tradition loufoque anglo-saxonne - on est à des lieux d'Ambroise Bierce - une folle équipe d'un inventeur explosif ayant trouvé la solution pour pétrifier à sa guise son entourage. Entouré d'une kyrielle de personnages folichons, il en vient à "réveiller" les dieux pétrifiés par la statuaire, et ce pour le plaisir de tous.

Neptune, à qui la présence de spectateurs en si grand nombre agréait fort, faisait de son mieux pour les distraire. Le clou du spectacle consistait à flipper le long du sol incliné de la piscine, et à freiner avec ses pieds en bas de la pente. Ce numéro grotesque et infantile était indigne d'un dieu barbu, mais Neptune en était à ce stade de l'ivresse auquel tout semble d'une irrésistible drôlerie.

Dans une ivresse presque ininterrompue, Thorne Smith (1892-1934), l'auteur de Ma Sorcière bien-aîmée a convoqué une femme leprechaun et son père, une nièce callipyge, un chien idiot, quelques policemen, divers représentants de la bourgeoisie locale et quelques dieux de l’Olympe pour mener une satire sociale aussi trépidante que décillante sur les capacités de la pétrification - dont les usages criminels, sociaux, familiaux ressortent d'une avancée caractéristique dans le domaine des rapports humains (et divins) et de la capitalisation. Et sur ce point, la présence d'une jolie korrigan n'est qu'un atout supplémentaire.
Dans la grande tradition burlesque, Thorne Smith sera donc, avec l'inévitable Gerald Durrell, notre ferme conseil du jour pour un été jovial. La traduction a paru en 2010, certes, mais la fraîcheur de l'opus étonnera tout nu chacun. Il faut croire que les illustrations et le génie particulier de l'auteur ont eu cette autre capacité de rendre insubmersible - ou diluable, forcément - ce bloc de texte à la fois dur comme un chef-d’œuvre et souple comme une œuvre populaire.

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Quelques extraits pour ceux qui manqueraient de foi :

Il ne peut plus attaquer du tout, fit Hawk, assez content de lui.
- Qu'est-ce que vous lui avait fait ? Couic ? En tout cas, vous êtes en train de m'achever.
- Non, je ne l'ai pas tué, l'animal. Je l'ai pétrifié.
- Comment avez-vous fait votre coup ?
- Facile. Vous voulez voir ?
(...)
Ce n'est pas la bande que nous recherchons, leur dit-il. Cette fichue bagnole est remplie de statues abandonnées. – Sans blague ! dit un deuxième officier. C’est pas net, cette affaire. Ça ne peut pas être des statues, ces trucs. Y sont tous assis. – Y pas de loi qui empêche les statues de s’asseoir, répliqua un troisième policier qui se souvenait de ses manuels d’école. Y a des Vénus accroupies, des Mercure volants, des faunes qui sautent dans tous les sens et des tas de trucs dans le genre. – Ouais, et ceux-là, ce sont des Automobilistes Assis ? fit le deuxième policier, sarcastique. – Je ne dis pas ça, mais ils pourraient avoir été volés dans un jardin, non ? fut la suggestion suivante, des plus impro- bables. – Vu leurs bobines, j’aurais tendance à penser que c’est plutôt dans un cimetière et qu’ils souffraient tous d’une crise de crampes aiguë. – Vous avez déjà entendu parler d’un cadavre qui a des crampes, vous ?



Thorne Smith Examen critique de la pétrification. Traduit de l'américain par Anne-Sylvie Homassel - Gravures de Sarah d'Haeyer. — Paris, L'Oeil d'or, 304 p., 20 €

lundi 27 janvier 2014

L'éventreuse était une Jane

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Un catalogue plein de surprises, c'est bien celui des éditions La Dernière Goutte. La maison s'est fait une spécialité depuis un lustre des textes bizarres et sombres, des univers étranges. On n'est donc guère étonné d'y voir surgir une traduction d'Anne-Sylvie Homassel, non plus que le sujet d'icelle : Jane l'éventreuse.
Enfer, sécria la duchesse est un roman de Michael Arlen (1895-1956), Bulgare d'origine arménienne (il se nomme Dikran Kouyoumdjian) émigré en Angleterre dans sa prime enfance, naturalisé en 1922, homme de lettres à succès (1) et scénariste, notamment, de la série présentée par Alfred Hitchcock - jolie carte de visite. Ce livre est une très belle pièce de comédie à l'anglaise, ce genre si délicat qui, comme les fraises, ne voyage pas toujours bien. Rares sont les livres aussi drôlement caustiques, aussi ironiquement gais.
Quel est le propos ? Alertés par une rumeur désignant une timide aristocrate à petit crâne (l'auteur insiste) comme responsable de crimes infâmes - et de mœurs tapageusement dissolus (avec des communistes, dans des bars louches) -, un enquêteur sarcastique qui refuse d'imaginer la culpabilité d'une aristocrate et un militaire à la retraite cousin de la jeune femme mise en cause vont filer le véritable coupable - ce dernier étant taillé Méchant XXL, les Anglais adorent ça (cf. Fu Manchu et consorts) - leur quête servant de vecteur, naturellement, à une satire sociale bien vinaigrée. Très bien même.
Aussi, à l'heure où nous bassinent les médias de totaux erronés et de lacets cassés, un bol de phrases hilarant devrait satisfaire tous les alamblogonautes un tant soi peu soucieux de leur humeur, qui constateront que l'année commence bien.

Et ensuite, objecta Wingless, que voulez-vous que nous fassions ? Lui demander son avis sur le contrôle des naissances et le traiter d'ordure s'il ne nous répond pas avec la bonne grâce requise ?





Michael Arlen Enfer, s'écria la duchesse. - La Dernière Goutte, 2013, 150 pages, 15 €


(1) vient de reparaître son Chapeau vert (Salvy, 1992 ; 10/18, 1999 ; Belles-Lettres, 2013).

mercredi 4 septembre 2013

The Dark Dialogues

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En ces riantes journées de septembre, nous ne pouvions manquer de signaler la parution des Dialogues obscurs, choix de poèmes de l'Ecossais William Sydney Graham (1918-1986), grand parmi les grand, remarqué dès 1949 T. S. Eliot alors éditeur chez Faber and Faber nous dit son nouvel éditeur, The Black Herald Press.
Traduit de l'anglais par Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre, servi avec introduction de Michael Snow et Postface de Paul Stubbs, il ne nous manque ici que quelques vers... que vous trouverez ici

L'éclair tombant je me ceignis de voix (...)

"Poète misère" à l'instar d'un Léon Deubel - aux vers beaucoup plus ardus s'entend -, ou d'un John Clare, W. S. Graham pâtit d'une existence difficile, apparemment vouée à l'extrême pauvreté que lui procurait seule son obsession de la poésie. Amère maîtresse, celle-ci ne lui permit pas de connaître une réelle notoriété de son vivant.
Biens sûr, son décès a corrigé tout ça. Belle initiative adoncque qui nous permettra de découvrir enfin la poésie de Graham en français.


William Sydney Graham Dark Dialogues/Poèmes choisis. Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre. Introduction de Michael Snow. Postface de Paul Stubbs. - Black Herald Press, septembre 2013, 174 pages, 14 €/£ 12/$18

samedi 15 juin 2013

Les couvertures de notre siècle (3)

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Admirable servi par une couverture illustrée d'une superbe eau-forte de Frédéric Coché, l'édition française d'Effroyabl Ange1 sera le dernier livre paru du vivant de Iain M. Banks, disparu il y a quelques jours en Écosse à l'âge de cinquante-neuf ans. C'est aussi son livre le plus abouti, construit sur une polyphonie diablement habile.

Dans sa postface l'éditeur de L’Œil d'or vous dira tout ce qu'il faut savoir de ce livre dont la traduction a constitué une gageure pour Anne-Sylvie Homassel, laquelle a dû passer de l'anglais phonétique à du français phonétique itou.

Entre parenthèses, les amateurs de Bastard Battle de Céline Minard, autre mix de cultures, de langues et de temps, s'y retrouveront aisément.

Avec Le Club des Neurasthéniques de René Dalize, l'autre roman de l'été !



Iain M. Banks Effroyabl Ange1. Traduit de l'anglais (et de l'anglais phonétique !) par Anne-Sylvie Homassel. Postface de Jean-Luc d'Asciano. — Paris, L'Œil d'or, 2013, 303 pages, 18 €