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vendredi 9 avril 2010

Femmes proustiennes (Anna Vateva lit Judith Oriol)

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Dans l’immense champ de la critique proustienne, j’opérerais une distinction très générale entre deux types d’ouvrages : ceux qui tendent à élaborer des modèles de lecture où la matière de l’œuvre apparaît comme fondement à des constructions plus ou moins abstraites ; ceux qui nous ramènent au plus près du texte en éclairant les liens transversaux dont il est tissé. Femmes proustiennes(1) de Judith Oriol fait partie des seconds. C’est précisément sa richesse en rapprochements révélateurs et en analyses pertinentes, placés sous le signe du féminin, qui a suscité de nombreux échos en moi et m’a incitée à rédiger la présentation sommaire qui suit.

Les femmes sont d’abord considérées sous l’angle de la transformation poétique du réel (ou du « poïesis ») qui constitue un des moteurs narratifs principaux de la Recherche (2). De nombreux exemples à l’appui, Judith Oriol montre que les personnages romanesques féminins font souvent l’objet d’une mythification surnaturelle, amoureuse ou social qui les rattache à un domaine rêvé et inaccessible tout en les rendant d’autant plus désirables. Autre ressort puissant du désir dans la Recherche : l’aura de mystère qui entoure les femmes. La part d’inconnu et d’ombre que la vie de chacune d’elles réserve engendre une curiosité insatiable dans l’esprit de l’amant avide de possession totale. Mais ce besoin de savoir tout sur l’aimée est voué d’emblée à l’insatisfaction : dans l’œuvre proustienne nul être ne se prête à une connaissance objective ; les personnages de la Recherche, et a fortiori les femmes, sont bien plutôt appréhendés comme une succession d’impressions subjectives qui peuvent diverger, voire se contredire entre elles. Voici la citation, très éloquente en ce sens, sur laquelle s’achève la première partie de l’ouvrage :

Je m’étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée place tout dans l’objet, quand tout est dans l’esprit.


Une fois cette suprématie de la subjectivité établie, Judith Oriol tente de la dépasser cherchant à démêler de la vision imposée par le narrateur les éléments qui relèveraient d’une imitation du réel (ou du « mimesis »). C’est ainsi qu’elle analyse le rôle prépondérant des femmes dans la comédie sociale à travers les enjeux et les mobiles qui déterminent leurs actes au sein d’une société snob et fortement hiérarchisée, ainsi qu’à travers les moyens par lesquels elles arrivent à leurs fins. Une place importante est accordée également à la sexualité féminine et plus précisément à l’amour lesbien que Proust désigne par le nom de la cité biblique Gomorrhe. Bien qu’il s’agisse là d’un phénomène parfaitement réel, la façon dont il est abordé par le narrateur l’éloigne de la simple observation pour l’investir d’une fonction spécifique : rendre la femme aimée encore plus fugace et définitivement inaccessible de par l’impossibilité pour l’homme de pénétrer, et encore moins d’éprouver lui-même, le plaisir qu’elle recherche du côté de Gomorrhe. Actrices sociales ou amantes constamment soupçonnées d’infidélité, les femmes ne sont en définitive jamais cantonnées dans une image figée : elles restent des personnages complexes chez qui le bien et le mal coexistent.

L’univers féminin de la Recherche est enfin interrogé par rapport au sens que l’œuvre littéraire fait advenir. Quel est le rôle des femmes dans la création artistique ? Elles sont d’abord considérées comme des « êtres-pour-l’amour ». Celui qu’elles inspirent au narrateur n’est jamais réciproque. En tant qu’êtres de fuite, elles provoquent en lui une souffrance qui, l’incitant à l’introspection, se transforme en moteur de création :

Chaque personne qui nous fait souffrir peut être rattachée par nous à une divinité dont elle n’est qu’un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité (Idée) dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l’art de vivre, c’est de ne nous servir des personnes qui nous font souffrir que comme d’un degré permettant d’accéder à leur forme divine et de peupler ainsi joyeusement notre vie de divinités.

Sorte de modèles qui posent pour le narrateur et lui permettent d’accéder à la connaissance profonde de la douleur, les femmes sont par là-même interchangeables. Le narrateur devenu écrivain a bien la conscience de s’être servi d’elles pour nourrir son œuvre. En effet, l’amour et l’art ne sauraient coexister : le premier n’est que le chemin qui mène vers le salut par le second.
Certaines femmes peuvent également jouer le rôle actif d’initiatrices dans la transformation progressive du héros en créateur. C’est le cas notamment de la Berma par l’intermédiaire de laquelle le héros entre pour la première fois en contact avec l’Art. Même si sa première rencontre avec l’actrice est une déception (3), la deuxième représentation à laquelle il assiste lui révèle la grandeur et la transparence de son interprétation devenue elle-même acte de création.
Enfin, lorsque le narrateur entame l’écriture de son œuvre, Françoise, la vielle servante fidèle (et non moins cruelle), se transforme en sa gardienne, la protégeant « de toutes atteintes extérieures ».

Véritable galerie de personnages au féminin où Gilberte côtoie Albertine, Mme Verdurin se reflète dans l’image de Mme de Guermantes, et la mère du héros jette son ombre sur les amours de son fils, le livre de Judith Oriol montre que la multitude d’apparitions féminines générée par l’œuvre proustienne nourrit tous les thèmes de la Recherche, que ce soit la mondanité, le désir, le temps, l’imaginaire, et – pour couronner tout – l’art. Cette omniprésence des femmes conjuguée au fait qu’elles soient les personnages les plus troublants et les plus attachants du roman proustien autorise l’auteur à définir résolument ce roman comme féminin.

Une remarque très personnelle, pour finir : la lecture de Femmes proustiennes a été pour moi une belle occasion de renouer avec un amour littéraire quelque peu négligé ; je remercie mon hôte de l’avoir mis entre mes mains.


Anna Vateva


Notes
(1) Joli titre qui permet une double lecture : les femmes peuplant l’œuvre proustienne, certes, mais également celles qui en sont amoureuses et parmi lesquelles je crois ne pas me tromper en rangeant l’auteur.
(2) En effet, Proust loge l’essence de la création littéraire dans la vision transformatrice de l’écrivain qui, loin de se contenter d’une simple notation de la réalité extérieure, doit extraire du plus profond de son être la racine de son impression, seul gage d’originalité.
(3) « La déception est un moment fondamental de la recherche ou de l’apprentissage » dans le roman proustien (Gilles Deleuze, Proust et les signes, 1971, p. 44). C’est elle qui impose la réinterprétation de l’objet du désir, que ce désir relève du sentiment amoureux ou de l’aspiration artistique.




Judith Oriol Femmes proustiennes. Couverture illustrée d'un dessin de Maria Mikhaylova. - EST (Samuel Tastet Éditeur), 2009, 625 pages, 26 euros.