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jeudi 14 juillet 2016

Marc Stéphane par André Salmon

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Marc Stéphane, écrivain et prolétaire des champs

Bon sang ! L'occasion est belle de rafraîchir les vieux clichés !
Un étonnant poète en prose, un érudit aussi, voué à une tâche de bénédictin et qui, rompant sa veille, dès l'aube empoigne sa bêche pour creuser sa fosse, comme fait le trappiste.
Frère, il faut mourir !
- Non, c'est pour vivre.
C'est la vie magnifique et atroce, exemplaire mais épouvantable, d'un des meilleurs d'entre nous ; d'un écrivain digne de ce beau nom prodigue, dont l'œuvre vaste mérité : tous les salaires ; c'est la vie de Marc Stéphane, glorieux, dans son obscurité, la vie du conteur de Ceux du Trimard (qui vient de paraître), des Propos subversifs, de la Cité des Fous, des Contes affronteurs, des Dragonnades, du Roy du Languedoc et qui, binant, fouissant, sarclant un maigre champ, de ses mains faites pour couvrir les cahiers de pattes de mouche tire sa subsistance de son état de « prolétaire des champs ».
A soixante ans !
Ainsi, les Lettres françaises ont deux grands « culs terreux », deux farouches « pequenots » qui ont, naïfs un peu, tout redouté des stratégies et des politiques ; qui, purs comme on ne l'est plus; ont fui la ville où gîtent les libraires. Mais l'un est, en son gras Beauvaisis, le maître fermier, Philéas Lebesgue, dont le blé lève haut — Dieu soit loué ! — ami, du procureur de la République, bon lettré qui la « lancé », M. Marcel Coulon. L'autre, c'est, au Mesnil-Ie-Roi, le pauvre Marc Stéphane sur son bout de champ où ne poussent que salades et carottes qu'une femme héroïque va vendre au panier, à Paris ; Marc Stéphane, copain des trimardeurs, hier encore gars de batterie comme eux, louant aux paysans hostiles ces mains faites pour les œuvres rares.
Et comme il fut, ce grand gars aux cheveux de neige, à la moustache d'argent, cet ami des « anars », des « réfracs » coureurs de routes, coureurs de bois, de « tous les emballements », selon Verlaine, il peut annoncer la publication prochaine si l'on achète d'abord assez de Ceux du trimard un autre bouquin solide : Ma dernière relève au bois des Caures, Souvenirs d'un Chasseur de Driant ; — volontaire à quarante-cinq ans !
Je ne sais pas trop de quoi se vient mêler quelqu'un dont le Temple n'est pas le refuge ; je ne sais pas s'il n'y a pas abus de la part d'un écrivain qui n'a jamais consenti à signer « ancien combattant » a, mais il me semble que le Consistoire évangélique et l'Association des Ecrivains combattants doivent tendre la main à l'historien lyrique et clairvoyant, des « Martyrs des Cévennes » et au « Chasseur » de Driant. Sans doute suffisait-il de leur crier qu'un rare écrivain va être perdu pour les Lettres, qu'un prolétaire des champs va s'effondrer sur l'aire si mince, écrasé par un faix au-dessus de son destin.
A l'âge où l'on s'abandonne aux rêveries humanitaires, Mécislàs Golberg, le père de Mécislas Charrier, qui devait être guillotiné, l'auteur de ces lumineuses Lettres à Alexis que ne put lire Charrier, m'entraina bien au delà de la mystique syndicale en me révélant ce lumpenproletariat, selon la terminologie allemande, l'univers des sans-métier et des errants.
C'est ce monde qu'évoque Marc Stephane lorsqu'il suspend l'étude de ceux de la Religion avec la montagne pour église. Quelle force ! Quelle nouveauté ! Ah ! ça n'est pas académisable comme un gueux de Richepin. Marc Stéphane a tâté de cette misère-là et il parle argot et patoise quand il faut et, chez lui, l'image créée vaut le mot transmis. C'est cru... Mais c'est grand et ça n'est pas la violence pour la violence, le mot épouvantail. C'est souvent pur et souvent sage. On voit, sur la grand'route, cheminer Ravachol et Jean de La Fontaine...
"Notre ennemi, c'est notre maître."
Les Contes affronteurs, je m'en souviens, étonnèrent la critique et Ceux dit Trimard ont « une bonne presse ». Comment ne pas louer celui qui réussit ce portrait : « C'était une appelée Marie, qui vendait des lacets, du fil, des aiguilles et du papier à let', enfin tout une mercerie de cantine dans les villages et les fermes numéreuses en gars de batterie... des yeux de ruminant, couleur feuille morte... si ben que j'avais toutes les peines du monde de t'empêcher d'y faire : meûeû ! meûeû l quand c'est que... » Marc Stéphane a touj ours une bonne presse... seulement on n'achète pas ses livres. L'imprimeur a fait crédit pour Ceux du Trimard. Il faut acheter ! La Société des gens de lettres peut-elle donner un coup: de main au Chasseur de Driant ? Les Gens de lettres de province faciliteront-ils le « lancement » du prolétaire des champs ? Il faut que Marc Stéphane paie son livre ; qu'on lui rende la force de biner et le loisir d'écrire l'Epopée camisarde, et il ne faut pas manquer un maître-livre, un livre d'homme, un livre mâle. Alerte ! Un homme et une œuvre sont en danger.
André Salmon



Les Lettres Nouvelles, n° 277, 4 février 1928.

Marc Stéphane Ceux du trimard. illustrations d'Alain Verdier. - Talence, L'Arbre vengeur, 2012, coll. "L'Alambic", 160 pages, 13 €.

Marc Stéphane La Cité des fous. Illustrations d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 255 p., 14 €

Marc Stéphane Un drame affreux chez les tranquilles. Dessin d'Alain Verdier. — Talence, L'Arbre vengeur, 2008, coll. "L'Alambic", 64 p., 7 €

Marc Stéphane Ma Dernière Relève au bois des Caures. Souvenirs d'un chasseur de Driant, 18-22 février 1916. — Triel-sur-Seine, Italiques, 2007, coll. "Les Immortelles", 152 pages, 18 euros.


"Marc Stéphane, l'ami d'il y a dix ans, m'a envoyé un livre : La Cité des fous, souvenir de son séjour à Sainte-Anne. Je m'attendais à un livre complètement détraqué. C'est, au contraire, un livre très raisonnable."
Léon Bloy, L'Invendable (27 avril 1905).

lundi 11 janvier 2016

Bibliographie lacunaire de la collection Chamois (Editions de la Nouvelle France)

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ChamoisPatris.jpgRené Patris L'Ange au sabbat. Ill. M. Küntz. - 1945, 222 p., coll. Le Chamois (n° 1)

Jacques PerretUn général qui passe, ill. par Forrer. - 1945, 294 p., coll. Le Chamois (n° 2)

ChamoisHavard.jpgPierre Havard Le Chrysanthème aux seize pétales. ill. Ray Bret-Koch. - 1945, 255 p., coll. Le Chamois (n° 3)

André Salmon L'Air de la Butte. Ill. par Savignac. - 1945, 226 p., coll. Le Chamois (n° 4)

chamoisThiry.jpgMarcel Thiry Échec au temps. ill. N. Noël. - 1945, 260 p., coll. Le Chamois (n° 5)

Jacques Spitz L'Oeil du purgatoire. Ill. Delabrue-Nouvellière. - 1945, 196 p., coll. Le Chamois (n° 6)

Marcel Favre Le Vieux Village. ill. par P. Mestre. - 1945, 270 p., coll. Le Chamois (n° 7)

Jacques Natanson Manigances, ill. par Vial. - 1946, 200 p., coll. Le Chamois (n° 8)

chamoisMigeo.jpgMarcel Migeo Filouville, ill. par Van Rompaey. - 1946, 287 p., coll. Le Chamois (n° 9)

Paul Vialar Une Ombre. ill. par Viard. - 1946, 226 p., coll. Le Chamois (n° 10).

Pierre Mornand Vers les terres tournées de l'Occident mystérieux. ill. J. Noël. - 1946, 252 p., coll. Le Chamois (n° 11).

Lucie Derain Carrousel de Nuit, ill. Jacques Ernotte. - 1946, 264 p., coll. Le Chamois (n° 12).

chamoisChabannes.jpgJacques Chabannes L'Homme qui fait rire. ill. par Lafaux. - 1946, 190 p., coll. Le Chamois (n° 13).

Charles Moulin Propos interrompus, ill. par Jean Mohler. - 1946, 244 p., coll. Le Chamois (n° 14).

Georges Détrechy L’Étonnante Amérique, ill. par Le Blanc. - 1946, 262 p., coll. Le Chamois (n° 15).

Christine Garnier Éléonore, ill. par Savignac. - 1946, 178 p., coll. Le Chamois (n° 16).


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dimanche 9 août 2015

Les manuscrits de René Dalize étaient chez Bérès !

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En 1938, André Salmon donne un article à l'hebdomadaire culturel Jean-Jacques au sujet de René Dalize. On y apprend plusieurs choses intéressantes sur l'auteur du Club des neurasthéniques, et en particulier ce qu'il est advenu de ses manuscrits ! (à suivre).

Jour affreux où nous apprises la mort de notre ami René Dalize ! Ce fut par une lettre de l'aspirant Le Roy, jeune poète, chef de section dans un régiment d'infanterie de marche, sous les ordres du chevalier rêne Dupuy des Islettes, l'ancien enseigne de vaisseau René Dupuy, ayant repris du service pour la durée de la campagne, parti lieutenant, blessé une première fois au plateau de Caronne, devenu capitaine faisant fonction de chef de bataillon et, en Champagne, devant la ferme de Cogne-le-Vent ; blessé le matin, pansé sommairement, demeurant à son poste de commandement et tué le soir, la tête écrasée sur une des mitrailleuses dont il passait l'inspection.
L'aspirant Le Roy écrivit à celui d'entre nous dont il possédait, par hasard, l'adresse. Lui-même devait être tué deux jours plus tard.

Le jour fatal que je dis, on donnait au Châtelet, en matinée, c'était en mai 1917, la première de Parade, le ballet conçu par Jean Cocteau, un étonnant Cocteau infirmier, casqué de violet, et conçu pour le génie du musicien, Erik Satie, et le génie du peintre des décors, Pablo Picasso. Ce qui pouvait se rassembler encore tu Tout-Paris d'autrefois, le public des premiers spectacles de Serge de Diaghileff, le public des mystères de Gabriele d'Annunzio était là. Des géants réséda occupaient les galeries, en service commandé, joyeux d'une si plaisante corvée, une "claque" unique, une délégation, de l'importance numérique d'une compagnie, de la brigade russe combattant en Champagne, précisément, là où venait de tomber René Dalize.
L'entracte fut houleux. Des embusqués distingués s'indignaient. Avait-on combattu (sic) pour devoir tolérer des excentricités "si peu françaises" ? L'honnête snob, dont la bonne volonté a servi efficacement, mais oui, les meilleures et les plus hasardeuses de nos causes ripostait bravement. Nous nous empoignions nous-mêmes deux ou trois amis, avec un imbécile quelconque, il se reconnaîtra s'il a quelque mémoire, lorsqu'arriva Guillaume Apollinaire, en uniforme de lieutenant d'infanterie, fier chevalier bleu au font paré de cette couronne de cuir avec un gros cabochon sur sa blessure, sur le tour sanglant d'où avait jailli " la belle Minerve" des Calligrammes :
— Dalize est tué.
On sonnait la fin de l'entr'acte. Atroce minute.
Je revivais l'instant que, revenant d'une imprimerie proche de la gare de l'Est où se faisait le tirage du Festin d'Esope, la petite revue dont nous eûmes besoin pour être nous-mêmes, malgré l'accueil du Mercure de France et de La Plume, nous rencontrâmes René Dalize, sur le boulevard de Sébastopol, à l'angle de la rue de Turbigo. Un incendie lui donnait comme à nous l'occasion de faire le badaud. On ne devait guère se quitter. Guillaume Apollinaire a conté comment, d'enthousiasme, ayant été régalé, une nuit entière, de récits de voyage du marin, je composait pour René Dalize mon odelette du Calumet :

Que tu me plais, René Dalize,''
De si bien aimer les Chinois,
Sages pour qui la moindre noix
Est une énorme friandise...

Naviguant pour quelques années encore, l'enseigne René Dupuy écrivait déjà. IL s'agit choisi ce pseudonyme de Dalize par allusion à des vents favorables. Ainsi signait-il ses articles du Gaulois et du Soleil, journal orléaniste d'avant l'Action Française, et dont le rédacteur était son père, le vieux Charles Dupuy, ancien leader de l'antique Gazette de France où il avait introduit le jeune Charles Maurras, converti par lui, Maurras amenait à son tour Jean Moréas. Démissionnaire, Dalize prit au Soleil une rubrique maritime et, surtout, commença l'oeuvre littéraire interrompue par la mort militaire.
Il est hors de doute que René Dalize fut excité à écrire par "le plus ancien de ses camarades" au collège Saint-Charles de Monaco. Guillaume Apollinaire, dont tous les amis devinrent ceux de Dalize. Mais quels dons !
L'oeuvre est diverse. Cela va de la Littérature des Intoxiqués, dont les Soirées de Paris publièrent des fragments, à cette Ballade du pauvre maccabée (sic) mal enterré, luxueusement éditée par François Bernard, caporal-fourrier dans la compagnie de Dalize, et qui fut trop bien enterrée sous trop de pompe, vraiment funèbre. Mais c'est tous les écrits de mon ami qu'il faudrait mettre au jour, les premiers que je dis et le reste, du Club des Neurasthéniques, curieuse épopée, à la fois confiante et narquoise, de la renaissance physique, composée dans l'enthousiasme pour les méthodes du commandant Hébert, un camarade de promotion, jusqu'à ces ébauches comiques : La Concierge est intoxiquée et, surtout : Le Pensionnaire. Un drame enfin, sur le sujet de l'omnium. René Dalize ne s'était jamais caché de fumer. Il ne se cachait de rien, doué pourtant d'une rare pudeur. Le drame ne vaut pas les comédies et Guillaume Apollinaire a eu raison d'écrire que Dalize aurait connu, en dépit de son voeu initial, la gloire d'un prodigieux auteur comique. Sa voie était là. Ce qu'il laisse en fait de théâtre farce, ce n'est ni du Courteline, ni du Labiche, c'est quelque chose de tout neuf et fondé sur une puissante déformation de l'observation directe. A sa façon, Dalize appartenait bien à cette école dite de la rue Ravignan. René Dalize bloquait le cubisme et notre cubiste; il avait tout de même profité de l'expérience.
C'set Maurice Chevrier, autre disparu et que la guerre mit dix ans à tuer, qui a noté ce don qu'avait Dalize d'atteindre à ce qu'Henri Dagan définissait "le sublime comique" par "un sens rigoureux de l'impropriété des termes". Jusque dans la vie et ses propos courants. En conflit avec un contrôleur de théâtre, tel soir de générale, il appelait l'homme la boîte à sel : "ce boy". Un accident au métro. Ténèbres. Commencement de panique. Dalliez apaise tout en articulant, d'une voix retrouvant la nonchalance créole de ses ancêtres : "La panne, monologue". Puis se tait.
Le défaut de Dalize était celui de Flaubert. Il recommençait toujours. Il se corrigeait sans cesse, pas toujours avec profit. Ainsi trimballa-t-il tous ses manuscrits à la guerre, fourrant dans le fond de sa cantine d'offre jusqu'aux feuilletons découpés du Club des Neurasthéniques, roman primitivement signé Franquevaux, et qu'il voulait refaire, pour le donner en librairie sous le nom de Dalize. La guerre le détournait de cet absurde projet. Elle ui dicta le Journal d'un commandant de compagnie. On en connaît un petit nombre de pages admirables, communiquées en permission, au cours d'un déjeuner chez Baty, le marchand de vins de Montparnasse qui rassembla tous les artistes d'alors. Il y eut lieu de craindre la perte irrémédiable des papiers de Dalize. Or, tout vient de parvenir aux mains, pieuses, d'un libraire distingué, M. Bérès, lequel permettra que des copies utiles soient prises.
Marie Laurencin exposa aux Indépendants un portrait de Dalize, en amiral portugais du seizième siècle. Subtile interprétation de l'exquise gentilhommerie de notre ami perdu ! Perdu ? Je remercie Jean-Jacques de rendre sa chance à l'écrivain dont le nom est gravé en lettres d'or sur un mur du Panthéon, avec les noms de tous ceux dont la voix fut étouffée sous la boue sanglante des tranchées.
André Salmon "René Dalize", Jean-Jacques, littéraire et parisien, 1er janvier 1938, p. 1.
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Dalize précurseur de Jean Tardieu et de Queneau, qui l'eût cru ! Reste que son théâtre a disparu, malheureusement, comme le reste de ses manuscrits, malgré la mention du libraire Bérès, célébrité du métier qui nous permettra peut-être de remonter jusqu'aux documents oubliés, et que nous avons eu la chance d'assouvir l'un des voeux de Dalize : éditer en volume son feuilleton romanesque. Les lecteurs et alamblogonautes qui ont lu Le Club des Neurasthéniques se rendront compte que le projet n'était pas si déraisonnable, n'en déplaise à André Salmon...
Les autres se rendront compte que Salmon dit une grosse bêtise en commençant leur exemplaire du fameux Club des Neurasthéniques !





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René Dalize Le Club des neurasthéniques. Roman de 1912 jusqu'ici inédit en volume. - Talence, L'Arbre vengeur, 333 pages, 20 €

samedi 5 juillet 2014

René-Louis Doyon aux obsèques de Laurent Tailhade (1921)

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Un portrait peu courant de René-Louis Doyon traînait dans Floréal, en accompagnement d'un article relatant les obsèques de Laurent Tailhade, où le Mandarin fit son discours - il en parle du reste dans ses mémoires, si la mienne n'a pas fondu. Il s'agit d'une caricature, certes, et l'on ne peut s'empêcher de ne pas la trouver très ressemblante. Pour autant, on note que Doyon prend place aux côtés d'André Salmon, Ernest Raynaud, Alfred Mortier et Louis de Gonzague-Frick.



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mercredi 29 janvier 2014

René Dalize et les mystères du pilotin Baudelaire

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Les Lettres
LE PILOTIN BAUDELAIRE
On a longtemps et vainement discuté, le point de savoir si Baudelaire, embarqué par le général Aupick sur un voilier voguant vers les Indes, fit réellement le commerce des bœufs dont il eût approvisionné l'armée des Indes.
Théophile Gautier l'affirme. Son Baudelaire marchand de bœufs lui plaisant, il l'accepte sans réserve. Maxime du Camp donne une interprétation embrouillée ; que contredit Pradon, autre biographe du poète.
Enfin, Crépet, dans son introduction aux Œuvres posthumes de Baudelaire, s'égare tout à fait en des rêveries romantico-mythologiques. Il crée un Baudelaire inventant la fable du troc des bœufs pour s'être souvenu d'Apollon bouvier. Fumées !
Or, un de nos confrères, ancien officier de marine, M. René Dalize, auteur d'une pénétrante étude sur la Littérature des Intoxiqués, feuilletant avec nous l'édition Crépet nous a spontanément donné la seule explication plausible. Il ne s'embarrasse pas de songes creux pour donner un sens aux propos du poète embarqué comme pilotin, ainsi qu'il était d'usage dans les familles encombrées d'un fils déclaré « bon à rien". La sévérité du général fut d'ailleurs inutile ; quant aux mauvais sujets d'aujourd'hui ils font tout de suite de la littérature, sans passer par la marine marchande !
Mais laissons la parole à M. René Dalize dont, au surplus, certain grand oncle fit, en qualité de second pilotin, le même voyage que Baudelaire : « Certes, l'absence de Baudelaire ayant duré dix mois, dont neuf de navigation, aller et retour, - il n'a pas eu le temps de pourvoir les Tommies des Indes de bœufs français. Pourtant, Baudelaire n'a pas menti. Un marin de la flotte marchande dit couramment : « Je navigue au commerce". Si son navire transporte du phosphate, il dira, parlant au nom de l'armateur, du capitaine et de l'équipage tout entier : "Je fais le commerce des phosphates". Le vaisseau de Baudelaire devait avoir une cargaison de bœufs; donc, le pilotin était-il fondé à dire plus tard, parlant de son voyage : « Je faisais le commerce des bœufs".
Que de temps perdu ! Il suffisait d'en appeler au bon sens d'un marin lettré et baudelairien. Nous tirons quelque vanité d'y avoir songé. — A. S.



Trois mois plus tard, André Salmon revient à la charge (une pige est une pige)

Les Lettres
LE PILOTIN BAUDELAIRE
Nous avons, naguère, donné une explication, laquelle n'a pas été contestée, de ce propos de Baudelaire qui fit couler tant d'encre. Le poète des Fleurs du Mal se flattait d'avoir, aux Indes, fait le commerce de bœufs. Or, il n'en put avoir matériellement le temps, car son périple fut bref. M. René Dalize, notre confrère, ancien officier de marine, nous enseigna que les marins disent : « Je fais le commerce du blé ou des bœufs", simplement pour indiquer la nature de la cargaison du navire sur lequel ils sont embarqués.
Aucun document découvert ne vient infirmer cette explication. Mais nous avions pensé que Baudelaire voyagea sur un seul bâtiment. Ceci n'est pas exact. M. René Dalize nous livre aujourd'hui toute la vérité, recueillie de la bouche d'un parent du second pilotin, qui fut le compagnon du poète. Tous deux souffraient à bord, comme l'a écrit Mme Aupick, de la grossièreté, sinon de la brutalité des matelots.
Mais Baudelaire, plus timide, s'en remettait à son camarade du soin de se soumettre ou de fuir. Ce pilotin, à peine plus âgé, eut l'audace de quitter, avec son ami Charles, le bâtiment qui, ainsi que certains l'affirment, ne transportait pas la moindre bête à cornes.
Les deux amis rompirent leur engagement à l'île Maurice, et c'est là seulement qu'ils s'embarquèrent à nouveau pour les Indes, sur un voilier chargé des bœufs qui intriguèrent si fort Maxime du Camp et le peu perspicace Crépet.
Il existe un Stendhal Club; le Baudelaire Club n'aurait-il pas de belles énigmes à proposer à ses membres? La virginité de Baudelaire, par exemple. Qui veut présider le Baudelaire Club ?
A. S.

Gil blas, 15 octobre 1913 (n° 18386, p. 4) et 5 janvier 1914 (n° 18468, p. 4)

mardi 22 octobre 2013

Le rire et l'art (1920)

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Le Rire et l'art
La fantaisie, l'ironie, l'humour sont actuellement en faveur, et l'on a essayé maintes fois de les définir. Mais il semble qu'il soit nécessaire, pour approfondir la nature de ces espèces du comique, d'éclairer leur genre commun et de poser à nouveau le problème du rire. L'explication qu'en a donnée M. Bergson, dans un livre qui date de plus de vingt ans, est la suivante. Il a cherché l'essence du rire ailleurs que dans le domaine du pur jugement. Il y voit une sorte d'adultération du libre épanouissement vital. Le déclenchement brusque d'un ressort, donnant à un automate l'apparence soudaine de la vie, voilà ce qui, en frappant notre intelligence, ferait jaillir le rire. D'ingénieuses analyses, d'adroits commentaires d’œuvres comiques conduisent en fin de compte le philosophe à conclure que le rire n'est pas autre chose que "l'insertion du mécanique dans le vivant".
Cette théorie est, à coup sur, en harmonie étroite avec les principes du bergsonisme. L'automate est, au jugement de la conscience, une contrefaçon grossière et, en quelque manière, une trahison du vivant. Il contrefit, en l'imitant gauchement, la spontanéité de cette durée psychique", source de vie profonde et de liberté. Le rire c'est la forme que revêt la protestation de notre instinct ! Il apparaît comme la sanction à laquelle nous recourons pour bafouer cette bévue métaphysique. Rire, c'est donc un peu stigmatiser le "mécanisme", c'est le condamner comme par un jugement de Dieu.
M. Bergson insiste sur la portée sociale du rire : il l'amplifie même à l'excès, et l'on se demande s'il ne perd pas de vue le vrai problème en glissant insensiblement du "risible" au "ridicule". Le risible est ce qui fait rire, le ridicule ce qui mérite le rire, et le comique est l'imitation du risible et du ridicule dans l'art. M. Bergson qui ne fait pas toutes ces distinctions n'envisage pas, semble-t-il, le rire innocent et pur que n'entache aucune sottise, le rire aimable et désintéressé qui jaillit sans arrière-pensée et qui n'a nullement dessein de châtier les moeurs. Or, c'est ce rire-là qui est en question, car même envisagé comme la sanction d'un travers, le rire n'en conserve pas moins tout son prix de gaieté et de joie. D'où vient-il donc, qu'est-il en lui-même ce rire bienfaisant, qui n'est pas seulement le propre, mais l'ami de l'homme ? C'est ce que M. Bergson n'explique pas.
Et c'est ce que m'a jadis révélé Adolphe Hatzfeld.
Hatzfeld a résolue le problème du rire depuis si longtemps débattu. Il m'a fait part de sa découverte qu'il n'a pas eu le temps de livrer lui-même au public.
Il voit dans le rire "l'opération de l'esprit qui se trouve brusquement contraint "d'affirmer et de nier en même temps une même chose". Cette théorie fait renter le rire dans l'intelligence, même dans l'opération la plus haute de l'entendement, le jugement. IL n'est pas douteux que le rire soit un jugement, mais il n'est pas seulement comme on le disait autrefois un jugement de contraste ; il est un double jugement d'affirmation et de négation simultanées et portant sur le même objet. Le rire est produit par l'oscillation de l'esprit qui va de l'affirmative à la négative pour revenir de la négative à l'affirmative et ainsi de suite, en un temps que l'analyse grossit, mais qui, dans la réalité se ramène à l'instantanéité de l'intuition.
Cette théorie explique tous les rires, depuis le plus etérieur jusqu'au plus profond, depuis le plus gros jusqu'au plus subtil.
Le calembour, — qui est l forme certainement la plus grossière de l'esprit, — ne provoque le rire que parce qu'il est essentiellement un trompe-esprit. Il consiste, en effet, dans une homonymie verbale que le sens dément ; il nous contraint à affirmer et à nier, en même temps, une même chose. Exemple : "les cardinaux sont des sous-pape" (soupapes). C'est vrai et c'est faux, suivant l'angle.
Mais prenons un trait célèbre de comique : "Le pauvre homme !" (Tartuffe). L'explication est la même. Cette réplique d'Orgo répétée soulève un rire crescendo, parce qu'il est vrai et faux en même temps que Tartuffe soit un pauvre homme dans la situation où le placent l'auteur et les personnages de la pièce.
Envisageons, maintenant, un exemple emprunté à ce qu'on pourrait appeler le comique imprévu, le comique quotidien. Pourquoi la chute soudaine d'un passant nous fait-elle rire presque toujours ? C'est un problème très difficile à résoudre, insoluble même à mon avis, en dehors de l'explication que donne Hatzfeld. Nous rions de voir un homme tomber parce que sa chute nous le fait voir accidentellement à terre, pendant que nous jugeons qu'il devrait être debout, la station droite étant la normale de l'homme. Cette affirmation de fait et cette négation de droit simultanées engendrent le rire que, du reste, nous réfrenons presque immédiatement dans ce cas, en le jugeant bête ou cruel. Voici maintenant le fou-rire, ou rire d'accès, presque tératologique. Il n'aît, comme tout autre rire, d'un jugement à la fois affirmatif et négatif, et n'est, un temps, qu'un rire normal, spontané et franc. Mais il arrive que l'esprit ne peut plus se déprendre de ce jugement alternatif et y demeure comme englué : la double aperception intuitive devient hallucinatoire, obsédante. Tant que cet état anormal se prolonge, le fou-rire nous possède. Le rire ne devient fou-rire que lorsque le patient s'aperçoit de l'absurdité de son rire, sans le pouvoir vaincre.
Cette découverte d'Hatzfeld est à coup sûr d'importance. Il suffit que le public veuille bien s'en apercevoir. Mais, au point de vue particulier auquel nous nous plaçons, elle est précieuse en ce qu'elle éclaire à nouveau la nature profonde de l'art et qu'elle nous permet même de découvrir que le plaisir esthétique n'est qu'un cas particulier du rire. On peut dire, en jugeant la chose du dehors, que les rapports entre le rire et l'art sont ceux qui délimitent le champ du comique. Alors on empruntera à la doctrine d'Hatzfled de quoi éclairer la nature de ses formes les plus subtiles. Mais en allant plus loin, on découvrir que l'art lui-même obéit à la même loi.
Venons-en à l'ironie et à l'humour. Leur manifestation la plus extérieure est la caricature.
L'écrivain en use avec plus de force et plus de variété peut-être que le dessinateur ou le peintre. Un André Gide, par exemple, ne néglige pas cette contrée de son art où les dons du psychologue, du moraliste, et même du poète, s'enflent, se travestissent et se trémoussent. Claudel ne dédaigne pas non plus les farces de grand style où sa verve et son emphase trouvent aliment. John-ANtoine Nau déploie dans tous ses romans une invention caricaturale d'une alacrité parfois énorme. Guillaume Apollinaire, lyrique, brûlant, s'amusait à des inventions audacieusement hilarantes. Max Jacob a su renouveler certains procédés caricaturaux en tirant parti de leur faux aspect de frondeur et de gravité. André Salmon se révèle également un lyrique fervent, mais doublé d'un fantaisiste admirablement complexe.
Cet art de caricature, dan son procédé élémentaire n'est que le grossissement d'un trait dans le but de souligner une intention. Elle surprend l'esprit, l'amuse, et le force même à rire, en le contraignant à juger que ce qu'on lui présent est et n'est pas en même temps ce qu'on avait dessein de lui présenter.
L'ironie étudiée dans son fond, philosophiquement définie, est, peut-être, le jugement subtil que l'artiste porte sur une réalité complexe dont il rapproche deux aspects qui se limitent ou qui s'excluent. Si nous envisageons fortement une ressemblance dans un contraste, nous donnons à notre esprit, à notre imagination, l'occasion d'une puissante ironie, à condition que nous saisissions surtout le contraste. Et nous l'exprimerons, suivant notre tempérament, soit par le sarcasme, soit par le lyrisme. Plus nous sentirons la profondeur de l'opposition et mieux nous serons à même d'en accuser l'identité de surface par l'outrance et par l'hyperbole. C'est cette ironie-là qui donne à la psychologie caricaturale de John-Antoine Nau un tel accent !
L'humour n'est, pour moi, qu'un cas particulier de l'ironie, ainsi comprise, et je le définirai une ironie pittoresque, il est tantôt une ironie à froid, tantôt le grossissement hyperbolique ou la transposition lyrique d'une évidence. Il est toujours une invention pittoresque — c'est-à-dire picturale, — et par là même il est essentiellement poétique. Mais, dans ses différents aspects, il place toujours l'esprit dans l'obligation d'affirmer et de nier en même temps ce qu'il lui présente.
Le poète tire volontiers ses rêveries du sentiment profond du passé évoqué soit pour corroborer, soit mieux pour effacer le présent. Par un procédé analogue, quoique opposé, il anticipe sur l'avenir. Ainsi, nous nuançons nos émois et multiplions nos rêves, mais ce faisant n'est-il pas vrai que nous affirmons et nions en même temps un passé-présent ou un présent-passé et même un présent-futur ?
Semblablement, le poète associe un aspect de l'univers à tel autre qu'il est en train de peindre, jouant ainsi avec l'espace comme tout à l'heure avec le temps. Nous unissons tel souvenir à telle perception, tel ensemble irréel à tel paysage direct. Et, ce sont là des ironies, puisque l'ironie, je l'ai dit, c'est, rendue par le langage, la perception simultanée de deux réalités qui se ressemblent et qui se nient.
Maintenant, n'en est-il pas un peu ainsi de toute œuvre d'art ?
Elle est une espèce d'ironie, puisque elle est l'unité d'une dualité dont aucun des termes n'est réel, isolé de l'autre. En présence de n'importe qu'elle création d'un artiste, nous sommes conduits à affirmer et à nier en même temps qu'elle est quelque chose d'extérieur à l'esprit et quelque chose d'intérieur à lui, qu'elle est une réalité concrète ou un sentiment de l'âme, car elle est à la fois les deux et ni l'un ni l'autre. L’œuvre d'art est toujours une synthèse de naturel et d'artificiel : un naturel adultéré un artificiel fondé. Tel est, au moins, l'aspect sous lequel l'envisage celui qui veut "la comprendre" au lieu de la sentir.
D'ailleurs, si l'art ressemble profondément au rire, ou plutôt si le sentiment esthétique en est un état tout voisin, ce n'est pas à dire qu'il se ramène tout entier au comique. Il y a un monde entre l'éclat de rire et le plaisir esthétique pur. L'un est une crise, une rupture d'équilibre, l'autre est une sérénité, un état agréable de l'âme, une gaieté "statique", pour ainsi dire, qui n'est que joie et qu'allègement. C'est dans cet état de grâce que nous place l’œuvre d'art, quand elle se tient à égale distance des deux extrêmes qu'on est convenu d'appeler le comique et le tragique.
Enfin, s'il est vrai qu'envisagé dans son effet sur l'esprit l'art soit, en quelque façon, un cas particulier du rire, il n'est pas surprenant alors qu'à la différence de l'industrie — qui est commune à l'homme et à certains animaux — l'art soit l'apanage de l'homme, son supplice, mais aussi sa noblesse et le substitut humain de l'impossible bonheur. (...)

Jean Royère

La Renaissance littéraire et politique, 27 novembre 1920, p. 17-19

samedi 4 mai 2013

Le Club des Neurasthéniques (1912) : découverte d'un roman de René Dalize inédit en volume

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René Dalize, marin de la Royale, imagina-t-il un seul instant être l'auteur du roman de l'été 2013 ?

Ce fut, il faut dire une grande excavation, et Il aura fallu attendre un siècle pour découvrir le "fameux" roman de René Dalize, Le Club des Neurasthéniques, dont on nous rabâche qu'il a beaucoup plu lors de sa publication en feuilleton... en 1912.

Depuis, plus rien... Il restait enseveli dans sa pile de journaux, au risque de disparaître tout à fait.

En attendant la première édition en volume de ce "grand roman d'aventures", vous trouverez ici même, et dès bien vite, une chronique inédite de l'ami de Guillaume Apollinaire, de Max Jacob, de Jean de Tinan, d'André Billy et du tout culturel montmartrois des grandes années : René Dalize.

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