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jeudi 15 janvier 2015

Lettre d'un esquimau sur le génie (1923)

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Lettres d'un Esquimau
Le Génie

Nanouk à son ami Rajek
à Christiahshaab (Grœnland)

C'est une étrange manie, mon cher Rajek, que celle qui pousse les habitants de Paris, se piquant d'art, à vouloir découvrir du génie là où personne ne s'aviserait — je ne dis pas de l'y chercher — mais seulement de croire qu'il peut s'y en trouver une parcelle. On n'entend parler dans cette ville que de « chefs-d œuvre », suscité le mot latin « super » pour précéder le mot de « livres admirables », de « spectacles incomparables », de « productions géniales ». On a même ressuscité le mot latin « super » pour précéder le mot talent, comme si les expressions françaises ne suffisaient point ; il n'y a plus que des * super-talents ».
Jusqu'à hier, je me bornais à hausser les épaules, jugeant au moins excessives tant de louanges. A seule fin d'être bien sûr que mon opinion n'était point déraisonnable, j'ai ouvert aujourd'hui un dictionnaire français pour y chercher une définition exacte du mot « génie » et j'ai lu : « le plus haut degré auquel puissent arriver les facultés humaines ». Alors j'ai refermé le livre si utile de M. Larousse et j'ai compris plus fort...
j'ai souri en songeant qu'Eschyle, Sophocle, Euripide Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, Raphaël, Rubens, Rembrandt, Mozart, Schumann, Beethoven, Wagner (je limite volontairement une énumération fastidieuse). ne sont au dire des manuels que de grands poètes, de grands peintres ou de grands musiciens quand le moindre de nos barbouilleurs de toile, donneurs de sérénades ou marchands d'opérettes, en 1923, est très grand...
Quel dommage que de tels artistes s'obstinent à ne pas vouloir réjouir nos yeux avec une « Vierge à l'Enfant » ou une « Kermesse ». à ne pas charmer nos oreilles avec une « Sonate Kreutzer » ou un « Tristan et Yseult », ou même à accoucher d'un « Prométhée », d'une « Andromaque » d'un « Macbeth », d'un « Polyeucte » d'une « Athalie ou d'un « Misanthrope » ! Et qu'ils sont coupables puisqu'ils ont tous du génie ; du moins leurs contemporains s'affirment ; quant à eux, ils le laissent dire ou écrire, dût leur modestie en souffrir. Quel crime surtout ne commettent-ils pas quand ils s'obstinent à ne faire éditer, jouer, ou accrocher contre les murs de Salons que des œuvres médiocres alors qu'ils conservent sans nul doute dans leurs cartons avec l'avarice d'Harpagon des trésors inestimables.
Que serait-ce, mon cher Rajek, si tous ces gens dont la publicité envahit les colonnes des journaux n'étaient que des crétins comme toi et moi ? Car je réfléchis (et cela m'amuse encore), qu'après avoir prodigué dans toutes les gazettes, à ces montreurs d'ours, des épithètes qui semblaient réservées à des œuvres éternelles, il faudra bien trouver autre chose pour ameuter les badauds et je ne doute pas, que la même exagération aidant, nous ne lisions un de ces jours dans une Revue parisienne : « M. Tartempion, le jeune écrivain génial, âgé de 13 ans, qui nous a donné déjà quatre livres glorieux dont le succès a été mondial, vient de publier un nouveau roman : «A l'Ombre des Bégonias ». C'est, décrite dans un style à peu près correct, une aventure amoureuse assez banale, mais sur 300 pages une trentaine sont intéressantes. Il est possible que ce roman qui coûte fi fr. 75. mais ne vaut pas plus d'un franc 50 soit lu par quelques milliers de lecteurs. L'éditeur compte sur une vente de 381 exemplaires ».
Et ce seront la plus belle critique et le plus bel éloge, puisque ce sera la. Vérité.
Au fond, je crois avoir trouvé, Rajek, la vraie raison de ce qui paraissait d'abord une erreur de langage ; le coupable, en l'aventure, est ce mauvais diable qu'on nomme « l'esprit parisien » et qui exerce son ironie cruelle aux dépens de tant de célébrités contemporaines.
« Le Génie » affirme le bon sens de M. Larousse est le plus haut degré que puissent atteindre les facultés humaines. Ainsi donc, puisque MM. Jean Cocteau, Radiguet, Sarment, Giraudoux, André Gide, Van Dongen, Picasso, Picabia, — en musique MM. Christine et Maurice Yvain ont tous du génie, il faut en conclure — et cela avec leurs admirateurs — qu'ils sont arrivés au plus haut degré de leurs facultés.
Cette constatation ne manque pas d'une certaine saveur quand on songe aux différentes productions des personnes que je viens de te nommer et dont je t'envoie, mon cher ami, quelques exemplaires par le même courrier. Tu jugeras certainement avec moi qu'il serait préférable que dans leur propre intérêt, ces Messieurs n'eussent pas encore de génie, puisque cela laisserait entendre que leurs facultés artistiques peuvent encore se développer.
De notre temps, l'on était plus modeste à Christianshaab.
Je frotte mon nez contre le tien.

Nanouk
(Ex-super-vedette des Cinémas parisiens).
P. c. conforme : René Girardet



Floréal, 29 décembre 1923

Illustration de couverture : détail d'une photographie de Jean-Marie Marcel (L'Académie imaginaire, Plon, 1954).

samedi 9 novembre 2013

L'inconnu du XIIe (1931)

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Appel aux plus érudits des Alamblogonautes : qui est donc l'auteur de cet Errata folliculaire et masqué ? Et où trouver des exemplaries ?


L'inconnu du XIIe
Du 9 mai 1869 au 27 novembre 1872, des placards anonymes, collés sur les affiches officielles, ou accrochés à la grille du moulin, ou voletant au bord des chemins, mirent en émoi, comme on dit, les paisibles habitants de Milon-la- Chapelle, près de Chevreuse. C'est une vieille et vilaine histoire que M. Étienne Le Gril, vient de conter et de résoudre, pour les amateurs de romans policiers. Pourquoi notre confrère n'utiliserait-il pas son ingéniosité native à éclaircir le mystère d'Errata ?
Errata est un opuscule de seize pages que beaucoup d'hommes de lettres reçoivent chaque mois, et pour rien. Le premier numéro était consacré au Robert d'André Gide, qu'oit y maltraitait fort. Sur quoi l'un de nos confrères conseilla à M. André Gide de prouver sa bonne humeur en s'abonnant à Errata. M. André Gide ne de mandait pas mieux, sans doute. Mais comment faire ? Errata ne donne point soit adresse ; ni les noms dit rédacteur, du gérant, du papetier.
L'enveloppe reçue par les Treize portait le timbre de la gare de Lyon ; la mienne, affranchie correctement à o fr. 15, celui du bureau 57, rue de Dijon. Ainsi, et c'est tout ce qu'on en sait, Errata part du Xlle arrondissement qui, soit dit sans vouloir humilier personne, n'est pas le plus littéraire de Paris. Outre le P.-L.-M. et l'Entrepôt de Bercy, on y voit les hôpitaux Trousseau, Saint-Antoine et des Quinze-Vingts, la manufacture des Tabacs, un asile de vieillards, et le cimetière de Picpus. Quelle indication tirer de là ?
L'aviateur de lettres, le chevalier masqué de la grammaire française qui s'offre ce coûteux divertissement, fonce, cette fois-ci, contre M. Pierre Benoit, et son Déjeuner de Sousceyrac, en quoi il montre que, gourmet en beau langage, il ne connaît rien aux foies de canards et aux civets de lièvre bien crémeux ; car la seule description du déjeuner à Sousceyrac, fondante et parfumée, l'eût rendu indulgent; non moins que la description des routes en lacets, au pays de Sépala. L'anonyme d'Errata doit être dyspeptique, et n'aimer point l'auto.
Après un romancier de gauche, il s'en prend à lm romancier de droite. Il épluche les articles de Monsieur des Grieux, où l'adverbe "désolamment" et le verbe "actualiser" soulèvent sa juste indignation, et surprennent bien de la part de M. Zamacoïs. Mais il corrige aussitôt après Pierre Dominique. Voilà un homme difficile à repérer.
Il a résolu le problème du droit de réponse ; et ses arguments sont sans répliques, du fait qu'ils sont sans adresse. La critique par T. S. F. est moins dangereuse, car les textes restent aux archives, et l'on connaît les postes émetteurs. Voilà donc un petit jeu assez divertissant, un mystère qui pique. Mais il ne faudrait pas le prolonger trop longtemps. Il n'y a que Voltaire à qui l'on a pardonné l'anonymat. Parce que le style de Voltaire le démasquait assez vite.

Robert Kemp.

Les Nouvelles littéraires, samedi 23 mai 1931.

NB "Errata" fut aussi le titre d'une rubrique rédigée par Roger Dévigne dans les Nouvelles littéraires au cours des années 1920.

dimanche 12 février 2012

Débuts coïncidents de Marc Stéphane et d'André Gide

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La Grande Revue, Paris et Saint-Pétersbourg (Arsène Houssaye dir. ; Armand Silvestre, secr. réd.), "Bulletin bibliographique" (supplément) 25 octobre 1891, page 1.

vendredi 24 juillet 2009

Jean Royère se dévoile (André Gide beaucoup moins)

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On devait aux efforts conjugués de Vincent Gogibu et des éditions Nicolas Malais (ex-éditions du Clown lyrique) un premier opus relançant Jean Royère, feu fonctionnaire, poète et directeur de La Phalange, revue des plus fameuses… autrefois. Après avoir brillamment bataillé, et après avoir accueilli en son sein la foule des bonnes plumes du temps, cette revue s’est elle aussi cassé les dents sur la NRf et son consortium d’intérêts conjugués.
Il faut le dire : au XIXe, on en était, ou on n’en était pas. Et Jean Royère n’en était pas. Du tout. Avec un sens naturel de la préservation face à la machine de guerre commerciale de la maison concurrente, il était même tout à fait contre. Sa correspondance avec Valery Larbaud en porte la trace où sont qualifiés Gide et la NRf de “vieux forban” et de “revue de cons”.
Cette correspondance inédite éclaire donc les liens ambivalents qui unirent deux écrivains directeurs de revues, un temps. Un lien très ténu du reste, Royère réclamant de la copie, pronostiquant une alliance mémorable des deux titres et ne voyant rien venir. Il pratique cependant une court assidue à ce “cher maître” qui se tient méticuleusement sur la réserve : on le sent nettement, La Phalange compte, parce qu’elle a un catalogue, une audience, une collection, mais son patron n’existe guère, et certainement pas comme poète, quoi qu’il imagine à la fin de sa vie. André Gide est autrement assuré de son pouvoir, et de son talent. Il sait aussi manoeuvrer en eaux troubles, témoin ce billet de 1911 :

Mon cher Royère,
Eh ! eh ! Le temps se dégourdit… La température devient propice. A bientôt j’espère ; mais déjà bien cordialement vôtre.
André Gide

Bref.
On peut encore remarquer une bizarrerie de cet ensemble de lettres : jamais les aspirations italiano-mussoliniennes, pour ne pas dire fascistes, de La Phalange n’y affleurent.
Aussi, ces cinquante-trois lettres, essentiellement de Royère, remettent au jour cette figure oubliée, mais la remettent à sa place : celle d’un directeur de revue plein d’illusions sur son poids symbolique, pris au piège des flatteries de réseau, bien incapable de sentir que son rôle sera vite oublié.
Une leçon d’humilité ?

A toutes fins utiles, nous vous signalons que les éditions Nicolas Malais annoncent pour le tout début d’août un double inédit d’Edmond Rostand : une pièce inédite accompagnée d’une correspondance amoureuse relative à la pièce elle-même. La curiosité nous chatouille…


Jean Royère et André Gide « Votre Affectueuse Insistance ». Lettres (1907-1934), réunies, annotées et présentées par Vincent Gogibu. - Paris, éditions Nicolas Malais, 16 €. Il a été tiré 30 exemplaires sur papier vert numérotés et signés par les éditeurs, ils sont agrémentés d’un tiré à part du portrait de Jean Royère (30 €).


Offre spéciale
Jean Royère et André Gide Lettres (1907-1934) + Jean Royère, En Avignon (éditions du Clown Lyrique, 2008) : 20 € (frais de port offerts).