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lundi 9 décembre 2013

Quand Sanglier charge...

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Au poilu inconnu

La sottise béate et la pharisaïsme
S'inclinent tour à tout devant ton monument,
Et tous tes visiteurs, pendant un court moment,
Maquillent de respect leur masque d'égoïsme.

Il en vient de partout : princes, croquants ou rois,
Même le gros Fatty ! Lorsqu'on débarque en France
C'est la mode à présent : on fait sa révérence
Au soldat inconnu comme on passe à l'octroi !

ça coûte un peu moins cher de saluer tes restes
Que d'élever tes fils ou bien ceux des copains.
Au prix où sont, hélas ! la bidoche et le pain
Il vaut mieux s'acquitter par des mots et des gestes...

Or, c'est toi, matricule inconnu de chacun,
Le préposé d'office à nos reconnaissances.
La gloire t'a chois, tu dois obéissance :
Il fallait un héros, mais il n'en fallait qu'un.

Il fallait qu'un soldat restât près des Victoires,
De garde au feu sacré d'où sort l'esprit guerrier.
Mais ce long rabiot, tout seul, sous les lauriers
Pour l'accepter vivant, il fallait une poire.

Ce rôle revenait de droit au plus ancien,
Ce rôle de planton sourd à nos tintamarres :
on n'en a pas trouvé... cous tous en avaient marre.
On choisit donc un mort, afin qu'il ne dît rien.

Et sur toi, pauvre vieux, s'abattit la corvée !
Te voilà rengagé jusqu'au jour solennel
Où par le clairon d'or de l'archange éternel,
Ta longue gfaction sera enfin levée !

Ils te visiteront, soldats, prêtres, civils ;
Tu verras défiler près de toi tous cortèges :
Sociétés de tir, orphéons ou collèges
Venus du Groënland, d'Auvergne ou du Brésil,

Parvenus orgueilleux, enrichis par la guerre,
Ligues de commerçant, patriotes rasoirs :
De leurs discours pompeux lâchant les arrosoirs
Ils magnifieront tous tes années de misère.

Ton sort sera, par eux, sacré le plus beau sort.
Ils diront tes vertus, loueront ton sacrifice,
Mais, en songeant tout bas à leurs beaux bénéfices,
Ils penseront qu'il vaut bien mieux n'être pas mort.

Et tio tu te dias : "Les choses continuent !...
Puisque rien n'est changé, ne changera jamais
Laissez-moi donc dormir et foutez-moi la paix !
Pourquoi m'avoir sortir de cette terre nue

Où je gisais là-bas, sous les vastes labours,
Tranquillement parmi le monceau des victimes,
Puisque demain la Guerre osera d'autres crimes,
Puisque votre bêtise est vivante toujours ?"

Charles Sanglier



De son véritable nom Charles Vallet (né en 1875 au Mans et mort en 1963), Sanglier qui a choisi la hure pour porter son message à la fois moral, syndical et révolté, était employé des Postes où il intégra un poste d'"ambulant" en 1901 après avoir exercé divers métiers et avoir réussi le concours de surnuméraire de la maison Pététée. Il devient l'un des fondateurs du syndicalisme postier français et, grand lecteur, il entreprend une activité de rédacteur dans la presse syndicale (Le Cri postal, Le Professionnel des PTT, etc.) où il utilise le pseudonyme de "Charles Sanglier", et se donneà lire dans des revues générales comme Les Humbles, Clarté ou Le Mouvement socialiste. De tendance anarchiste, sa vie professionnelle fut marquée par des sanctions administratives, au fil des mouvements sociaux qui prenaient de l'ampleur chez les agents de la Pététée. Il est même révoqué en 1906 après la grève des facteurs parisiens, est réintégré à un nouveau poste d'avant d'être à nouveau sanctionné en mai 1909 et d'être déplacé d'office une fois encore.
Son oeuvre se résume à ces Poèmes irrespectueux (Paris, La Maison d'art français et d'édition), d'où est issu le poème ci-dessus, et Coinderue, chien errant, roman social avec des illustrations de Gallo (Éditions Le Message des PTT, 1934), Six chansons de mer (musique d'André George, P. Schneider, 1933) et La Tortue et le lièvre, fable, musique de Fllorent Schmitt (Paris,Durand & Cie, 1943).