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Mot-clé - Alphonse Karr

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lundi 8 juin 2015

Les Papillons noirs du Bibliophile Jacob

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En attendant la publication des actes de la journée Paul Lacroix qui a eu lieu ce printemps à la bibliothèque de L'Arsenal, cet extrait du préambule des Guêpes de ce personnage compliqué, qui semble avoir eu non seulement des papillons noirs, mais peut-être aussi des scorpions au plafond.

Les Guêpes venaient de paraître quand j'eus l'idée de mettre aussi mes Papillons noirs dans le guêpier. Idée trouvée et bien sûr réalisée. Deux amis, Mevil et La Châtre, à qui je fis part de l'idée, en voulurent partager la fortune? Nous publiâmes à frais communs. La Ière livraison eut un grand succès de monde, ce qui n'est pas un succès effectif et productif. On reconnut que je n'étais pas méchant mais bonnement malicieux. La première éditions se vendit à quatre sous. La seconde se vendit aussi. Je continuai un volume, mais avec des difficultés latentes. La Châtre et Mevil se retirèrent de l'association, après la troisième livraison . Le libraire H. Souverain se chargea de la quatrième, mais je donnai moi-même le coup de grâce à mes Papillons noirs. M. Thiers alors ministère des Affaires étrangères, m'y avait encouragé en me proposant de la faire dans les champs de la politique où il faut se garder de papillonner. Voilà comment ma petite revue sarcastique n'a jamais eu que quatre numéros.
Requiescat in pace Paul Lacroix
5 mars 1875




lundi 12 septembre 2011

Paganini

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Me voilà à Nice, dans cette bourgade du soleil et des fleurs où Paganini est venu mourir, quand ce cygne effaré d'amour se lassa d'être Orphée dans un temps où les rochers se soucient médiocrement de venir écouter les modulations du luth, et où les tigres ne se dérangent pas non plus, si ce n'est pour venir dévorer le poëte lui-même. Hélas ! il est brisé à jamais, cet œuf mystérieux de Léda en qui s'agitaient unies les deux créations ; elle a été emportée par le torrent glacé, cette lyre qui faisait frissonner et frémir une seule âme dans le sein des hommes et dans le feuillage échevelé des plantes. Les lions de l'Atlas n'aiment pas la musique; et nous, comme des virtuoses blessés dans leur amour-propre, nous leur envoyons des balles cylindriques, dont le plomb s'éparpille en mille éclats fulminants dans le gouffre de leurs entrailles. Ah ! sans doute, les poëtes lyriques ont imaginé là un admirable moyen de combattre l'indifférence des bêtes fauves en matière d'art; mais ce moyen ingénieux et sûr, comment feront-ils pour l'appliquer à l'indifférence des petits journaux et des éditeurs, et aussi à la méchante humeur de la bien-aimée ? Le lieutenant de spahis Gérard a vengé de la froideur des lions ceux qui succèdent, tant bien que mal, à l'harmonieux époux d'Eurydice ; mais qui vengera Balzac de certains articles modérés ? Qui vengera le poëte d'Atta Troll des dédains de la petite Juliette, qui posait ses pieds blancs comme des lis sur la fourrure du monstre héroïque si cruellement mis à trépas par le silencieux Lascaro, par le fils mort de la sorcière ?

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dimanche 11 juillet 2010

Les Inventeurs de plages

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Ill. Johannot pour A. de Musset et P.-J. Stahl, Voyage où il vous plaira (Hetzel, 1843), et frontispice du numéro des Guêpes du 24 mars 1848. Cette gravure illustrait l'article original que nous reprenons ici.



Ils furent quelques-uns, au temps où le bord de la mer n'était pas encore enlaidi sans discontinuité de villas normandes ou non, dénommées les Mouettes, les Glycines, les Algues, etc. ; je me rappelle une lettre de Félicien Rops me contant qu’il vient « d’acheter une plage » à Saint-Lunaire ; Bergerat découvrit le Puy, près de Dieppe ; Dumas, jadis, commença le Puy, près de Dieppe, où son père vint mourir en 1870 ; mais le plus célèbre de ces Christophe Colomb a été sans nul doute Alphonse Karr, dont on inaugurait l’autre semaine un buste à Étretat : l’auteur Guêpes fut d’ailleurs récidiviste, ayant, pour la seconde moitié de sa vie, recréé Saint-Raphaël, où il s’éteignit en sa célèbre Maison-Close. La reconnaissance des baigneurs et aussi l’occasion d’une fête pour un casino, remettent sur l’écran de l’actualité cet homme d’esprit d’antan : à relire les nécrologies de 1909, on s’aperçoit qu’on a été inuste pour son labeur d’écrivain, sa quantité de voumes, tout ce bagage bien français avec la clarté des phrases, sa justesse de mots ; on peut lui consacrer un article, ce qu’il n’aimait pas, témoin ce billet qu’il m’envoyage après le récit de ma première visite : « Merci, aimable bavard, vous m’avez attiré des tracas, ne recommencez pas. » De lui aussi cette phrase qu’il me dit avec la poignée de main des adieux : « C’est bien de mettre la main au képi devant les vétérans, c’est bien de vous être souvenu que j’existais encore ! » Nous étions au bout de la route, sur les marches de la petite porte, entre les cactus, ce fut la dernière vision ; j’en ai retrouvé le souvenir l’hiver dernier en allant pèleriner à la simple demeure. Quand Alphonse Karr, jardinier à Nice, arriva à Saint-Raphaël, il choisit, à quelque distance de la ville, un terrain en pente où n’étaient que des vignes ; il y creusa, découvrit des sources dont l’eau égaie maintenant tout le jardin et où les oiseaux viennent boire, fit de multiples plantations, mit des variétés très innombrables de roses, des champs de palmiers, des eucalyptus, et une quantité de plantes aquatiques, jusqu’à des lotus d’Egypte : de place en place, des bancs sous les grands arbres forment des charmantes oasis d’où, entre les fleurs, on aperçoit des coins bleus de Méditerranée, les sentiers sont à peine tracés et il faut écarter les branches pour passer ; tout a l’air d’avoir poussé au hasard ; c’est, de quelque côté qu’on se tourne, un adorable pêle-mêle de fleurs, et cela embaume exquisément ; je me le rappelle un jour, ce vieux sylvain, citant à une mignonne Parisienne cette phrase de sainte Thérèse : « L’enfer, un endroit où l’on n’aime pas et où ça sent mauvais. » « Je ne sors que pour aller en mer… » ; il m’avait écrit cela et, en arrivant devant sa demeure, mon premier regard était, de l’autre côté de la route, pour la petite ansé où se balançait son bateau ; ce m’était un renseignement sur sa présence ou son absence ; cependant je le rencontrai une fois sur le quai de la gare à Cannes ; il avait neigé ce matin-là, une jolie neige qui poudrederizait les mimosas, mais lui s’en attristait avec un grand geste désolé, me montrait les toits tout blancs : « Le Midi est déshonoré ! » Ce fut vraiment charmant cet hiver déjà lointain, passé en la compagnie du vieux maître ; le cosmopolitsme avait beau envahir le littoral, les trains passer bondés pour Nice et Monte-Carlo, les équipages empoussiérer les routes, les villégiaturants animer de leur snobisme les villas du bord de la mer, toute cette rumeur m’était inaperçue et indifférente et, de la diligence qui faisait le service chaque jour entre Boulouris et Saint-Raphaël, je descendais devant Maison-Close ; la grande fenêtre du cabinet de travail était ouverte, j’apercevais la barbe blanche penchée sur les feuillets, et j’allais interrompre en son labeur l’Ancien qui alors, couvrant sa tête hâlée d’un immense chapeau de paille, consentait affablement à déambuler dans son jardin. C’était une façon de forêt vierge dont chaque recoin lui était pourtant familier ; les végétaux lui apparaissaient des êtres dont il surveillait et protégeait la vie, les seuls amis restés près de son âme, car la vieillesse amène la solitude. Ses compagnons d’autrefois étaient morts, ceux qui subsistaient étaient éloignés de lui : ce qui continue d’exister, c’étaient les fleurs et la mer. Dès l’aurore, il partait au large avec son matelot, jetait ses filets et ses lignes. : « Dans la Méditerranée, ily a des poissons si jolis qu’on le pécherait rien que pour les regarder. » Du reste, celui dont les six volumes des Guêpes constituent le chef-d’œuvre du journalisme individuel ne pensait plus au Paris bruyant, il m’expliquait comment il avait attiré près de son logis de multiples espèces d’oiseaux et d’insectes en disposant pour eux les arbustes et les fleurs qui leur plaisaient, en leur ménageant des (illisible) pour boire, des buissons pour nicher ; il m’initiait, comme un vénérable Fabre, aux mœurs des bestioles courant dans l’herbe ; le romancier d’antan, le polémiste acerbe, le journaliste boulevardier n’étaient plus qu’un bon et simple naturaliste attendri comme le bonhomme des fables et comme Jean-Jacques. Il publiait alors des brochurettes qu’il intitulait les Cailloux du Petit-Poucet, et on y trouvait sa bonne philosophie aimable : « Le bonheur ! c’est cette maison si riante, au toit de chaume couvert de mousse et d’iris en fleurs. Il faut rester en face. Si vous entrez dedans, vous ne la voyez plus. » — « Faites ce que vous voulez avoir fait avant ce que vous avez envie de faire. Apprenez à devenir vieux et évitez de ressembler à ces fruits que le temps pourrit sans parvenir à les mûrir. » — « Ne pas honorer la vieillesse, c’est démolir la maison où l’on doit coucher le soir. » Il est amusant, dans les halliers du scepticisme, de retrouver parfois son chemin avec ces petits cailloux-là qui vous mênent soit à Saint-Raphaël, soit à Etretat.

Maurice Guillemot.

Paris-Midi, 31 juillet 1912.