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dimanche 12 novembre 2017

Le laveur des morts

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La nuit se faisait parfois sombre, tragique, tourmentée de vent noir, d'eau grondante. Un soir pareil, au moment de m'endormir, j'entendis un long cri, un appel, le cri d'un homme en marche. Je me relevai, j'allais à la fenêtre. Le cri retentit un peu plus loin, encore, encore... en s'éloignant toujours. Je ne voyais personne ; l'homme semblait désespéré, perdu ; il appelait vers la mer, vers le noir, avec un terrible accent de détresse. Il appela longtemps, puis sa voix se confondit dans la tempête. Je m'endormis à l'aube. A mon réveil, le ciel était limpide, la mer encore épuisée et frémissante. Nul n'avait entendu le cri dans la nuit.
Vers la fin des après-midi Gharmisch descendait sur les quais. Il vendrait des cacaouettes grillées et des karamous, qui sont des graines de lupin, carrées et j'aune d'or, trempées et comme cuites dans de l'eau salée. il lançait machinalement son appel : "Gharmisch ! Gharmisch !" ce qui veut dire : "pour grignoter !" C'était un Arabe encore jeune, très long, très blanc, vêtu d'une gandoura de coton immaculée ; sa maigre figure douce et régulière portait un air d'étrange sérénité. Le plus souvent il donnait ses cacaouettes pour rien aux enfants accourus autour de lui. Un jour, mon plus jeune frère, qui avait cinq ans, et qui le guettait du haut de la véranda, ne descendit pas à l'appel, comme il faisait d'habitude. Gharmisch leva vers nous son long visage pâle et nous sourit. Le petit répondit à peine, et quand l'Arabe fut passé, se pencha vers moi et me dit d'une voix basse et un peu cruelle : "Tu ne sais pas pourquoi il est si blanc, Gharmisch ?"
- Je ne sais pas.
- Gharmisch, c'est le gratteur des morts.
Je ne discutai pas la nouvelle. Il avait dû l'apprendre dans une des conférences solennelles qu'il tenait avec Capitaine, le gardien de l'orge, et Miskine-Charité, le vieux mendiant. Le gratteur des morts... Le laveur des morts... Je comprenais maintenant cet air de secret et de douceur. Snas plus parler nous regardions la blanche forme qui s'effaçait dans le crépuscule.



Rose Celli A l'Envers du tapis. - Paris, Gallimard, 1935.


Et aussi, toujours, sur le même sujet, l'excellent film de l'Iranien Mohsen Amiryoussefi avec Abbas Esfandiari, Sommeil amer (Caméra d'or à Cannes, 2004 ; DVD : Blagnac, Les Films du Paradoxe). Là, en Iran et non plus en Algérie, le laveur des morts est tout de noir vêtu.



mardi 10 janvier 2012

Fin du monde (1906)

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Anonyme du Borrégo, début XXIe (coll. part.)




Fin de monde


Sur l’univers, il pleut du cuivre ;
Au cerveau montent des chaleurs ;
La tête est lourde, à se croire ivre ;
Vers le sol se penchent les fleurs.

Le Soleil crache son cratère,
Forge où travaillent cent démons,
Brûle les plaines et les monts
Absorbe, en son foyer, la terre.

L’air prend aux gorges, il altère,
Il fait haleter les poumons ;
Les corps se couvrent de flegmons,
L’haleine est un gaz délétère.

Souverains règnent les malheurs.
Adieu, rêves qu’on veut poursuivre ;
La mort vient, partout des douleurs.
Sur l’univers il pleut du cuivre.




René Delaporte Cent d’Algéroises, poésies. Avec un avant-propos de Fabre des Essarts et une préface sur l’Algéroise de J.-A. Aubert. — Paris, Le Luth Français (J. Leblanc éditeur), 1906, p. 48.

mardi 23 novembre 2010

L'autre visage de Paul Achard

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Paul Achard, s'en souvient-on, était un journaliste, un écrivain et un homme du spectacle vivant du siècle dernier.
D'abord secrétaire de rédaction des Annales africaines d'E. Mallebay, à Alger, il monte au début du siècle à Paris où il entame une carrière de journaliste.
Il progresse vite et se trouve, dans les années trente, parmi les signatures du magazine Voilà aux côtés d'André Salmon, Pierre Hamp, Léon-Paul Fargue, Luc Durtain, etc.
Bien sûr, il entreprend parallèlement d'écrire des livres, des chroniques du temps et des romans dont plusieurs ont un certain retentissement. Mes Bonnes ou Ia !, par exemple, qui lui vaut des problèmes durant l'Occupation ; il est vrai qu'il prévenait, un peu après Simone Weil, du dangers de l'expansionnisme nazi. Et pour la fine bouche, on peut également signaler que, à l'instar de M. Boulgakov ou de F. Caradec, il s'intéressait assez aux chiens pour les faire exister en littérature dans son tout premier livre, Nous, les chiens.
Bel homme, caboteur des rues de la capitale, Paul Achard aurait été reconnu plus aisément sans doute si un certain Marcel Ferréol n'avait opté durant les années 1920 pour un pseudonyme un rien embarrassant... En devenant Marcel Achard, bientôt académicien et auteur préféré des comiques de certaine émission radiophonique, il jetait sans trop s'en préoccuper un peu d'ombre sur Paul Achard.
La prochaine réédition de La Queue par les éditions Mille et une Nuits vous apportera plus de lumières à son propos.
A suivre donc.