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lundi 9 octobre 2017

Delvau bien une messe

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On n'a pas besoin d'aller en librairie pour le constater, le guide de Paris, la monographie sur Paris, le Paris du dessus, celui du dessous, le Paris de gauche, le Paris de droite ou du milieu, le Paris gay, le Paris triste (sordide) prolifèrent comme les méduses en été. Franchement, c'en serait lassant — ça l'est en réalité — si dans le tas ne se dénichait parfois quelques pages écrites, senties et inventives.
Heureusement Frédéric Vitoux nous distrait son Rendez-vous des mariniers (Fayard, 2016), tandis que le Dilettante réédite Le Vin des rues de Robert Giraud, ce grand bouquin des années Giraud-Yonnet-Clébert (Denoël, 1952-1954-1955). Ce vieux "truc" de Paris qui excite le bibliopole comme son maître, c'est la part de fantasme qui entoure la vie de la Capitale. Tout cela relève en effet d'un double aveuglement. D'abord le fantasme (très présent chez les régionaux, pour ne pas dire les provinciaux, qui, tels la Bovary, rêvent de vivre "plus"). Il laisse imaginer que des choses superlouches et superintéressantes, hyperrévélatrices de la modernité (tout ça quoi) se trameraient dans les replis d'ombre des rues parisiennes — or c'est cependant dans les régions que les clubs échangistes marchent le mieux... Ensuite, la vanité s'ajoute comme carburant de cette fascination un peu niaise. Et le snobisme. Celui de Parisiens qui se consolent comme ils peuvent du fait d'habiter dans cette ville de dingues surexcités, fatigués, énervés, exténués — ouais mais bon, ça bouge — et les poches vides (eh oui, le café coûte quand même deux balles au comptoir mes lapins). Fantasme et frime, un poil de goût bien français pour l'histoire anecdotique et vous avez l'explication de cette marée de livres sur Paris : un exotisme paradoxal.
L'histoire éditoriale et littéraire apporte également des clés si l'on se penche sur les écrits d'Alfred Delvau, magnifique auteur, chroniqueur entraînant, enfant d'une langue qui autorisait sa plume à la souplesse, à l'intempérance et à l'insolence. Sous une couverture qui assume un anachronisme jovial, les éditions Lurlure de Caen ont décidé de mettre en évidence ses Dessous de Paris, recueil de chroniques où le journaliste dévoile une part silencieuse mais impressionnante du Paris qu'on ignore, comme l'avaient fait ses prédécesseurs — qu'il cite, lui — Louis-Sébastien Mercier, Rétif de la Bretonne, Balzac, Nerval, Jacques-Antoine Dulaure, Georges Touchard-Lafosse et, last but not least, Alexandre Privat d'Anglemont lui-même, ce "plongeur de l'océan parisien" qui contribua avec ses Paris anecdote (1854) et Paris inconnu (1861) à lancer la mode de ces "Roret" de Paris, si l'on peut dire.
La maison Lurlure a raison de mettre en exergue cette phrase de Delvau :

J'aime la ville qui sera ma tombe comme elle a été mon berceau. Le dessus est charmant — le dessous est horrible.


Il ajoute :

Je ne suis pas né pour rien en pleine truandaille — c'est-à-dire en plein faubourg Marceau. J'y retourne sans cesse d'instinct — comme les libellules retournent au-dessus des étangs d'où elles sortent, comme les papillons retournent sur les fleurs où ils ont vécu chenilles. Il y a des gens qui comptent quatre cents ans de noblesse : je compte, moi, quatre cents ans de roture parisienne. (...)
Je vis bien tard pour raconter mes impressions de voyages, pour signaler les verrues, les aspects noueux et malsains du Paris que l'on essai d'habiller de neuf en ce moment (...)

On pourrait ajouter que cette ville fut aussi son bureau.
Ses Dessous sont une série de reportages magnifiques et vivants qui semblent passer au crible tous les lieux sombres et maudits où se déploient le mal-vivre et la misère depuis Bicêtre où l'on enfermait les fous jusqu'à la morgue en passant par tous les trottoirs de nom, les hauts-lieux de la bohème, comme ce cabaret de la mort, et tous les personnages curieux qui font de Paris une ville... exotique (que dirait-on de Londres à la même époque !) : les dîneurs de granit employés par les restaurateurs à faire leur promotion (une sorte de claque des restaurateurs), voire Monsieur de Paris, le responsable des fameuses Hautes-Oeuvres.
Et ainsi que Delvau le dit, "Vous avez dû remarquer, gentle reader" que certaines scènes valaient d'être décrites. Au point que ce livre de grand lettré, ami de Nadar, de Baudelaire et de tant d'autres, peut se relire de temps à autres, pour le plaisir des phrases délectables et des appréciations délicieuses.

Extrait

Il paraît que, tous les ans, quatre continents sur cinq ou six se cotisaient pour envoyer sur cette place le plus possible d'art, de cris, de cacatoès, de loris, d'amazones, de papesses, de perruches et de perruches — toute une armée ! Mais Dieu est juste — et le persil croit abondamment partout.
On y voyait aussi des cabiais, des lapins, des tortues, des serpents plus ou moins constricteurs, des cygnes plus ou moins de Norvège, des ibis plus ou moins d'Egypte, des renards plus ou moins bleus, des loups plus ou moins du Gévaudan... Ah, les lapins ! Les lapins ! Comme ces innocentes gibelottes m'attiraient ! Comme leurs longues oreilles si mobiles, leurs gros yeux ronds si idiots, leurs babines si mystérieusement émues m'intéressaient ! Je les contemplais souvent d'un oeil humide et attendri, et je suivais leurs évolutions inquiètes avec une sollicitude qui trahissait éloquemment mon appétit.



Alfred Delvau Les Dessous de Paris. — Caen, Lurlure, 180 pages, 18 euros

samedi 23 août 2014

La cabane à humains (1920)

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Sur la zone, après Dickens, mais avant Merlet et Audiberti, et bien après Delvau, mais fort plus tôt que Yonnet et Clébert, la misère selon Louise Bodin.


LA CABANE A HUMAINS
C'est au delà des limites de l'octroi. Il n'y a pas autour de notre petite ville de province, comme autour de Paris, la grande ville, une zone intermédiaire entre la ville et la campagne. Il n'y a pas ce qu'on appelle « la Zone », terrain pelé, rongé, lépreux, sur lequel poussent, parmi des détritus, des dépôts de poubelles, de misérables baraques en planches où vivent des hommes, des femmes et leurs petits.
Chez nous, les faubourgs sont les plus charmants quartiers, villas fleuries et jardins et, dès l'octroi, c'est tout de suite la campagne, la belle et jeune campagne à la végétation luxuriante et toute en fleurs, étant en plein printemps, en cascades de fleurs sur les maisons, dans les haies qui séparent les champs gras que cultivent des paysans et des paysannes cossus, paysans et paysannes qui, depuis la guerre, ont acheté fermes et autos. Alors, elle attire d'autant plus l'attention, cette masure, cette cabane posée à l'écart sur le bord d'un chemin, et qui semble une mendiante parmi des gens riches. J'entre et, d'abord, je suis saisie par l'odeur et par l'obscurité. Il n'y a d'autre ouverture sur le ciel, sur les champs, que la porte et l'atmosphère de cette cabane est quelque chose d'épais, de gluant, de pourri. Je finis par distinguer sur le sol en terre battue, graisseuse, trois grabats: puis-je même appeler cela des,grabats, ces rectangles de planches disloquées au milieu desquels il y a une paillasse et des restes de couvertures? Et je distingue aussi un buffet branlant et quelques chaises défoncées.
Quels sont les animaux, quelles sont les bêtes qui grouillent dans cette misère, dans cette détresse ?
Des animaux.? Mais quels oiseaux voudraient d'un nid pareil ? Quelles bêtes des forêts n'ont pas leur lit de feuilles rafraîchi chaque jour ? Quels animaux domestiques n'ont pas leur litière renouvelée, leur mangeoire abondamment pourvue ? Quelles écuries, quelles étables, quels chenils, quels clapiers sont dans cet état de délabrement, de pauvreté, d'infection ?
Autour de moi, bientôt, il y a quatre petits humains, et la mère, debout, tient dans ses bras le dernier, âgé de quatre mois. Les deux aînées sont à l'hôpital : elles ont la coqueluche. Le tout petit aussi a la coqueluche ; cela se voit sur son visage qui serait charmant
s'il n'était tout enlaidi de croûtes, car la peau des petits est infiniment tendre, elle se déchire sous l'effort de la toux et ce sont autant de petites plaies qui deviennent croûteuses. Ils sont sept, de treize ans à quatre mois. Ils étaient neuf ; deux sont morts ces années dernières de tuberculose.
La mère est fine et distinguée. Ses trente-huit ans si accablés, si épuisés ont conservé une certaine élégance et une certaine souplesse et, lorsqu'elle ouvre son corsage pour allaiter le tout petit, je remarque la blancheur de sa peau et sa gorge, encore jolie. Elle est, me dit-elle, du petit bourg de Saint-Laurent, tout près de Rennes. Elle s'est mariée à vingt-deux ans.
Sans doute, dans ce temps-là, c'était une belle fille fraîche et son mari l'aimait. Elle vit là — si c'est vivre — avec ses sept enfants et le mari ne « rentre » plus, ou bien, quand il « rentre », il vaudrait mieux qu'il ne rentrât pas. Elle touche 52 francs par mois d'allocation aux familles nombreuses. Je crois que c'est exactement 52 fr. 70. Elle touche 4 pains de 6 livres par mois de la paroisse, à condition qu'elle envoie ses enfants au catéchisme et qu'elle leur fasse faire leur première communion. Elle a 1 fr. 75 pour vivre par jour avec ses sept enfants. C'est un soulagement pour elle quand une maladie — pas grave -lui permet d'envoyer deux ou trois des sept à l'hôpital où ils sont nourris et vêtus. Chez eux, ils mangent du pain et boivent de l'eau, mais il leur faudrait un pain de dix livres par jour et le pain noir, le hideux pain noir indigeste que nous a valu la victoire coûte six sous la livre, pour les familles nombreuses.
La femme, la mère, parle simplement, sans larmes et lorsque je m'en vais oppressée, révoltée, indignée - : avec des remords d'oser parfois souffrir pour moi-même, — elle m'accompagne, le dernier dans ses bras, les quatre autres à ses jupes. Sur quels bourriers a-t-elle ramassé les débris de chaussures qu'ils ont aux pieds ? Et pourtant, c'est le printemps, c'est-à-dire que c'est la possibilité de sortir, de courir sur la route, de respirer, de jouir, d'aller au puits chercher de l'eau pour laver quelques hardes ; c'est la clémence du ciel, la tiédeur de l'air, la lumière du soleil pour tous. Mais ils sont là aussi pendant les mois d'hiver.
J'ai reçu ce matin même le bulletin d'avril de l'Union internationale de Secours aux enfants d'Europe. J'ai regardé avec une immense pitié les photographies de la misère à Budapest, prises par l'ex-premier ministre de Hongrie, M. Charles Huszar en compagnie des évêques méthodistes de l'Amérique, photographies de taudis où gisent les innocentes petites victimes des grands seigneurs de la tuerie.
Mais je pourrais joindre à ces documents la photographie de « ma » cabane à humains qui n'est qu'une de nos cabanes à humains, parmi tant d'autres, à nous, les Français victorieux. Elle existe à un quart d'heure de route d'une ville heureuse et qui n'a pas souffert matériellement des horreurs de la guerre, sur le bord des champs fertiles dont chaque pommier chargé de fruits est une fortune, et les paysans enrichis s'écartent d'elle avec mépris et chassent les petits comme des pestiférés.
Cependant, des messieurs graves et des dames vertueuses prêchent la repopulation et pleurent de tendresse en songeant aux félicités des familles nombreuses...
Louise Bodin

samedi 28 juin 2014

Fumure d'Ennius

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Entre 1952 et 1956 avaient paru les deux passionnants volumes de La Littérature latine inconnue. On désespérait de les voir pousser leur museau un jour parmi les primeurs du commerce d'aujourd'hui. Incrédules que nous étions, nous n'imaginions pas qu'ils pussent avoir l'occasion d'être réimprimés. Mécréant de nous ! Voici qu'en 2014 un signe très rassurant de l'état d'esprit de nos contemporains nous est donné par les éditions Klincksieck qui rendent à la communauté La Littérature latine inconnue sous la forme de brique d'un précieux coffret noir et bleu contenant deux volumes solidement cartonnés. Un reprint a paru, les dieux de l'encre et du papier soient loués !
Professeur de littérature latine à l'Université de Poitiersn éditeur et traducteur des auteurs latins classiques dans la "Budé", la fameuse collection des Belles-Lettres, mais aussi des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, Henry Bardon (1910 - 2003) donnait dans ses deux volumes un extraordinaire panorama de la littérature latine qui ne nous est que partiellement parvenue. Et par le menu !
Sans rapport direct, et encore, on pense un peu à la thèse de Michel Décaudin qui abordait un continent quasi inexploré de la poésie française d'une période beaucoup plus récente. L'intention était la même : explorer et mettre en évidence un patrimoine en jachère.
Ainsi de Quintus Ennius, le père des poètes latins, né en 239 avant J.-C. en Italie à Rudiae et mort en 169, aède officiel de la République romaine dont seuls des fragments sont parvenus jusqu'à nous bien que son influence sur la littérature soit immense. Et c'est paradoxalement pour cette raison qu'on put en conserver des miettes : ses oeuvres furent souvent empruntées, par Virgile notamment, à tel point qu'Horace prétend dans ses Odes qu'il "tirait des perles du fumier d'Ennius". L'expression passa dans le langage courant et devint même le titre d'un ouvrage de chroniques d'Alfred Delvau à la fin du XIXe siècle. Mais ça n'est pas pour autant que vous trouverez un citoyen capable de vous citer un mot de l’Epicharme, de l’Évhémère, des Satires ou des Annales d'Ennius... Bref, le propos d'Henry Bardon est érudit mais il est riche et élégant et se lit comme une enquête captivante au ressort fluide. Sa narration sait être passionnante, comme l'était par exemple celle de la Véritable Histoire de la Bibliothèque d'Alexandrie de l'Italien Canfora. Et ceux qui sont hostiles aux notes de bas de page peuvent aussi ne pas les lire, d'autant qu'elles sont à peu près toutes en allemand, naturlich, sans ameuter la planète.
Cette vaste synthèse "des auteurs que le fatum libri, selon l’expression chère à Nietzsche, a choisi d’enterrer" va vous éclairer sur le talent de Mécène, Messalla, Asinius Pollion, Ennius et leurs discrets confrères sans qui Cicéron, Horace ou Virgile n’auraient sans doute pas brillé tant.
L'oeuvre d'Henry Bardon appartient à la catégorie des incontournables durables, des must pour gens sérieux, des lectures impératives. D'où son prix. Eh oui.



Henry Bardon La Littérature latine inconnue. Nouvelle édition. Préface de Pierre Laurens (qui hésite un peu sur la graphie du prénom de l'auteur). — Paris, Klincksieck, 728 pages, deux volumes cartonnés sous coffret, 99,00 €

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mardi 16 octobre 2012

Bohèmes, va !

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Depuis la publication de Bohème littéraire et révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle de Roger Darnton (1983), on n'avait rien lu de nouveau sous le soleil des morts au sujet des bohèmes. Ostensiblement, les mêmes pages circulaient, les mêmes tirades, les mêmes portes s'ouvraient, les mêmes fenêtres restaient béantes et... rien n'apparaissait de nouveau au sujet de la bohème littéraire et artistique française. Partout les mêmes anecdotes et les mêmes figures, jusqu'aux sempiternels ressassements concernant le Chat noir...

Deux événements viennent bousculer le ronron : l'organisation de l'exposition "Bohèmes" au Grand Palais (exposition fusillée d'emblée par les médias qui n'ont retenu que les représentations de Roms au moment où l'actualité sociale et judiciaire les mettait en première ligne) et la parution de deux livres combinés par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor.

Dans la mesure où le Préfet maritime préfère rester sur son île plutôt que de piétonner en "faisant la queue", il s'est jeté sur les deux opus appétissants, une anthologie des textes rares relatifs à la bohème, et le témoignage presque fondateur - disons même canonique - d'Alfred Delvau sur Henry Murger, brillant utilisateur du type et du contexte.

Et tout d'abord, un point typographique : bohème concerne nos amis artistes et écrivains post-estudiants au mode de vie néo-carabinesque, quand Bohême (avec circonflexe) signale la région où l'on joue du violon.

La bohème, on le sait, est un mélange de jeunes femmes, de jeunes hommes dont certains sont persuadés d'avoir du talent et, portés par cette assurance souvent idéelle, vivent d’amour et d’eau fraîche sous les toits de Paris en attendant le jour de leur découverte par un mécène, un critique, un galeriste, etc. qui les porterait sur les fonds baptismaux de la gloire. C'est un milieu où l'on s'amuse de tout, au café souvent, en lançant des revues, en buvant, en se chipotant, en se fichant de la poire du bourgeois et du propriétaire (figure honnie du XIXe siècle pourtant tellement possédant).

La bohème, ainsi que la définit J.-D. Wagneur, "c'est une maladie infantile de la littérature" au temps où les rotatives produisent autant de papier encré que de rêves de gloire, où l'on invente le droit d'auteur, où l'"auteur" est en passe d'être quelqu'un. Sa condition précaire, celle de l'artiste, est au cœur de cette littérature qui se déploie dans des registres qui vont de la polémique à l’autodérision, en passant par les textes rédigés à la 6-4-2 sur le zinc, et les biographies édifiantes (ô combien !)

La diversité de ton de ces écrits ne ramène cependant jamais qu'à une seule topographie « bornée au Nord par l’espérance, le travail et la gaieté ; au sud, par la nécessité et le courage ; à l’ouest et à l’est, par la calomnie et l’Hôtel-Dieu… » On connaît la chanson : débuts difficiles, "vache enragée", amours de jeunesse, génie vert et frais, c'est le parcours du combattant de l'artiste et de l'écrivain où la pauvreté sert de thème exotique, et, souvent, de conclusion tragique...

Comme en leur temps les mémoires d'Émile Goudeau édités par le même Wagneur, ces deux livres s'avèrent indispensables à qui prétend s'intéresser à la question. Très bon connaisseur de la petite presse (celle par qui tout arrive) et de la valetaille littéraire, il apportait - autrefois avec Michel Golfier et Patrick Ramseyer, aujourd'hui avec Françoise Cestor - des volumes très nettement annotés, enrichis de notices biographiques fouillées, bref, des ensembles qui paraissent mal dépassables. Ainsi, l'édition des Dix ans de Bohème dudit Goudeau - inventeur de l'animation littéraire et co-inventeur du cabaret moderne avec Rodolphe Salis -, avait été salué comme un travail sérieux et d'aplomb. Certes pas destiné à des lecteurs superficiels. Idem donc pour la présente Anthologie des textes fondateurs de la bohème littéraire et artistique. C'est un premier volume (le second comprendra les années 1868-sq.) que les plus myopes peineront à terminer car l'index est un modèle du genre microscopique en corps 5. Mais on y trouve tout le monde, et les notices biographiques, imprimées en corps standard sont fermes et bien nourries. Quelle engeance on y trouve !

A commencer par les Trois Buveurs d'eau, qui signent L’Histoire de Murger par trois buveurs d’eau (1862) au lendemain de la mort d’Henry Murger, trois comparses en quête de l’art pour l’art et faisant face à la précarité en se compromettant dans le petit journalisme. Et parmi leurs coreligionnaires une foule de curieux gaillards comme Lemercier de Neuville ou Firmin Maillard, ce dernier un peu plus notoire tout de même. D'ailleurs, au-delà de la foule d'articles historiques mais inconnus repris enfin ici chronologiquement et thématiquement afin de mettre en évidence la construction de l'idée de bohème, on découvre encore Les Derniers Bohèmes, le témoignage de Maillard qui a servi de source presque unique pendant des années. Sans bénéficier pour autant d'une édition documentée et commentée. On peut s'en étonner car le petit monde de la Brasserie des Martyrs au nom emblématique méritait reportage.

C'est ce que rédigea Maillard en prenant pour base de son panorama du milieu une soirée de 1857 dans les murs de la célèbre brasserie. Bien sûr, les hauts-faits de la confrérie, si l'on peut dire, sont d'ordre anecdotique. Les bons mots succèdent aux portraits qui alternent avec le récit des ratages - celui du peintre, poète et sculpteur Auguste de Châtillon (1808-1881), par exemple.... L'évocation est tragi-comique, et l'on n'a pas fini d'en découvrir les héros et leurs œuvres menues, parfois mémorables, ici recopiées quand elles parurent dans des feuilles qui aujourd'hui ne sont plus que des ruines de poussière. A quoi tient la postérité...

Avant de nous épancher humidement, saluons la double parution qui réjouit le cœur et l'esprit et apporte enfin du nouveau - et du nouveau solide ! - sur la bohème.

Reste une question en attendant le second volume : quand ce "mouvement", ce "courant" cesse-t-il donc ?



Françoise Cestor et Jean-Didier Wagneur. Les Bohèmes. Anthologie 1840-1870. Ecrivains, journalistes, artistes. - Seyssel, Champ Vallon, 2012, 1442 pages, 29,50 €

Alfred Delvau Henry Murger et la bohème. Postface par J.-D. Wagneur. - Paris, Mille et une nuits, 2012, 200 pages, 5 € bohemeAffiches.jpg

mardi 1 février 2011

Fouterie de poète (Alfred Delvau)

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Fouterie de poète

La fille
A quoi rêves-tu, sous la couverture,
O mon cher poète, ô mon doux amant ?
Ne suis-je donc plus cette créature
Que tu désirais passionnément ?

Tu mourais pour moi d'un amour immense,
Dans des vers fort beaux... que je n'ai pas lus ;
Notre fouterie à peine commence,
Et déjà, mon cher, tu ne bandes plus !

Tes couilles, je vois, se vident plus vite
Que ton encrier plein de sperme noir ;
Ta pine n'est plus qu'une humble bibite
Indigne d'entrer dans mon entonnoir !

Pourtant, si j'en crois mes propres rivales.
Je réveillerais le plus mort des morts :
D'un coup de ce cul qu'ici tu ravales
Sans en éprouver le moindre remords.

Ma gorge se tient mieux qu'un militaire ;
Mon con est boisé comme l'est Meudon,
Afin de cacher l'autel du mystère
Où l'on officie en toute saison.

J'ai des cheveux roux comme des carottes ;
Des yeux de faunesse émerillonnés,
Qui guignent les vits au fond des culottes
Et des pantalons les mieux boutonnés.

Je possède l'art du casse-noisette,
Qui ferait jouir un noeud de granit ;
Un coup avec moi n'est qu'une amusette :
Quand on est à douze, on n'a pas fini !

Et lorsque mon con a soif de ton sperme,
Lorsqu'il en attend dix litres au moins,
Tu sers une goutte ou deux, puis tu fermes
Le doux robinet des ruisseaux divins !

Est-ce du mépris ou de l'impuissance ?
Es-tu pédéraste ou castrat, voyons ?
Un pareil état m'excite et m'offense :
Donc, descends du lit, ou bien rouscaillons !

Le poète
Je sens les sonnets pousser sur mes lèvres,
A vous contempler dans cet abandon ;
Vous me rappelez les biscuits de Sèvres
Pétris par la main du grand Clodion.

Corrège vous eût peinte en Antiope,
A voir votre pose et vos charmes nus...
Je vous aime ainsi, divine salope :
La Farcy n'a pas de telles Vénus!

Je vous chanterai dans mes hexamètres,
Superbe catin dont je suis l'amant :
Des vers parfumés comme ceux des Maîtres,
Qu'on lit d'une main, tout en se pâmant.

La fille
Conserve tes vers pour une autre muse
Qui se montera mieux le bourrichon ;
Ce n'est pas cela, mon cher, qui m'amuse :
Sois moins poète et beaucoup plus cochon !

Ingrat ! tu m'as mis le foutre à la bouche !
J'allais presque entrer dans le paradis;
Maintenant je suis réduite, farouche,
A me branler... moi ! Que je te maudis !...

Bande ta pine et débande ta lyre :
L'important au lit est de pisser droit ;
La femme n'est pas au monde pour lire...
Le noeud d'un goujat vaut celui d'un roi !

Ah! ! je n'y tiens plus ! le cul me démange !
Qu'on m'aille chercher l'Auvergnat du coin :
Car je veux .sentir le vit de cet ange
Enfoncer mon con, comme avec un coin !

Alfred Delvau



Alfred Delvau Fouterie de poète. - Priapeville, Impr. galante, An III du XXe siècle foutatif.