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mardi 19 février 2013

Le Grondeur fait son entrée

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29 avril 1829
Le Grondeur, un secrétaire (Jacques), un domestique (Armand)


Le Grondeur — Mes journaux, Armand.
Armand (à part.) — Gare la bombe (Haut) Jacques ! Jacques ! les journaux de monsieur.
Le Grondeur (d'une voix forte).—Drôle que vous êtes, viendrez-vous aujourd'hui ? (Jacques paraît.) Ah ! vous voici... mes journaux, morbleu !
Jacques. — Mais, monsieur... Armand...
Armand (au Grondeur). — Ne m'avez-vous pas recommandé hier de ne les plus recevoir ?
Le Grondeur.— II est impossible que je vous aie dit cela.
Jacques. — Pardon... monsieur, et à ces pauvres journaux, comme vous leur en avez dit... vous vous disputiez tout seul... avec eux.
Le Grondeur. — Ce pelil serpenl-là me fait damner.... Tais-toi. M. Armand, pensez-vous qu'il est bien agréable, bien commode, d'avoir un secrétaire aussi léger que vous... Votre négligence me fatigue à la fin.
Armand. — Cependant je n'ai fait qu'exécuter vos ordres
Le Grondeur. — Brisons-là. Mon Courrier... mon Constitutionnel... mes Débats
Armand. — En vérité ! Monsieur, je ne comprends rien à vos Débats ; mais rappelez-vous donc que ces feuilles-là vous ont mis hier d'une colère...
Le Grondeur. — Que de sottises ! apprenez maître sot que ce sont les seules que je trouve sages et raisonnables ; mais ce qui me révolte, ce qui me met hors de moi, c'est de voir les vexations qu'elles dévoilent, les abus qu'elles se plaisent à signaler.
Armand. — Eh bien ! Monsieur, puisqu'il en est ainsi, vous approuverez sans doute ce que j'ai fait dans voire propre intérêt. Jacques, donnez les nouveaux journaux à votre maître (Jacques lui donne la Quotidienne et la Gazette). Je vous réponds que vous ne trouverez pas dans ceux-ci ce qui vous cause tant de peine dans les autres.
Le Grondeur. — Qu'aperçois-je , la Quotidienne ! la Gazette ! bourreaux, vous voulez-donc me faire mourir, mettre la désunion chez moi.
Jacques pleurant. — Vous faire mourir, moi ! apprenez , Monsieur, que je suis un honnête homme, et que je n'ai jamais fait ma société de la Quotidienne et de la Gazette quoique je ne sois qu'un domestique, je sais encore me respecter.
Le Grondeur. — Je vous chasse.
Jacques. — Vous me chassez, eh bien ! puisque je n'ai plus de ménagement à garder, je vais vous remettre le Messager... tenez, le voilà votre Messager... Ah ! monsieur Armand, Vous avez eu une fameuse idée de m'envoyer prendre des abonnemens à ces journaux-là... On m'avait toujours bien dit que la mauvaise fréquentation perdait les honnêtes gens !
Le Grondeur. — Le Messager ! le Messager ! Et c'est vous, M. le secrétaire !... Sortez tous les deux de ma présence ; que je ne vous revoie jamais... (Il déchire les journaux.)
Armand. — J'accepte ma démission, Monsieur... mais, avant de vous quitter, je me permettrai de vous donner un conseil... Puisque vous aimez tant à gronder, pourquoi ne faites-vous pas un journal ?... Çà vous amusera... ça ne produira peut-être pas le môme effet sur tout le monde... pourtant....
Le Grondeur (l'interrompant). — Celle idée sollicite votre pardon... vous resterez... Oui, morbleu, je veux faire un journal... sous mon nom encore... et je déclare guerre ouverte aux préjugés, aux ridicules, aux coteries...
Armand. — Savez - vous, Monsieur, que vous vous imposez là de fameuses obligations ? car, enfin, c'est attaquer l'Europe... Passe pour gronder ceux qui font profession de foi contre leur conscience, ceux qui ne respectent aucune loi, lorsqu'il s'agit de leurs intérêts ; ceux qui vendent ce qu'un honnête homme met tousses soins à conserver; ceux qui se cramponnent par faiblesse aux vieilles routines, et n'osent se lancer dans la vaste carrière littéraire qui s'ouvre devant note avenir, et que leur caducité ne saurait franchir.
Le Grondeur.— Et si je gronde avec justice, que pourra-t-on me reprocher ?... Oui, dès demain , je me lance dans le monde littéraire ; et, tout en grondant, je veux être impartial, et toujours impartial...
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J'ai satisfait à toutes les obligations qu'impose la loi: j'existe, )e puis donc acquitter une dette que .j'ai contractée. Gronderai-je M. Devéria et M. Porret pour les retards qu'ils ont apportés à mon apparition ?.. Non, je dois être indulgent aujourd'hui. O vous ! ingénieux Devéria, dont l'imagination, vive et naissante, enfante tant de petits chefs-d'oeuvre, et vous, jeune Porret, heureux rival de Thompson, dont le burin reproduit avec tant de bonheur les esquisses diaphanes de votre ami, recevez publiquement l'hommage que je me plais à rendre au talent.



Le Grondeur, n° 1, p. 1 et 2.
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