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vendredi 30 janvier 2015

Une promenade peut augmenter la réalité

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Le 23 octobre 1961 à Santa Fe (Argentine), Angel Leto et le Mathématicien marchent de conserve dans la rue San Martin. L'un est un jeune comptable sans aspiration, l'autre un ingénieur, fils-de-famille vêtu comme une gravure de mode. Tous deux vivent un même trouble. Pour des raisons différentes, ils n'ont pu participer à la fête donnée en l'honneur de l'anniversaire du poète Washington. Le ratage de cette soirée les obsède tout au long des deux mille mètres de la rue et les réduit à commenter le récit qu'un de leur ami, Bouton, leur en a fait. Comme don Quichotte et Sancho Pança, ils cheminent en évaluant ce témoignage et rencontrent Tomatis, un journaliste sarcastique qui assistait à la fête et brouille un peu plus les cartes. Au terme de cette balade, il ne restera de probable pour Leto et le Mathématicien qu'un débat sur l'instinct et l'apologue énigmatique du poète à propos de la conduite des moustiques.
Manifestement dégagé de la linéarité qu'induirait la promenade le long d'une rue droite, ce roman de 1986 donne une clef de lecture avec son titre espagnol, Glosa (1986), traduit aujourd'hui en Glose, après avoir paru chez Flammarion (1988) puis au Seuil sous le titre de L'Anniversaire. Le sujet, ce sont les rapports du langage et du réel. Par la mise en abîme des témoignages successifs et l'utilisation d'un narrateur qui n'est pas aussi omniscient qu'on le croit, Juan José Saer torpille le principe de réalité. C'était l'objet de ses précédents romans : la réalité est pour Saer "le visible plus l'invisible", une conscience intime et... un leurre.
À l'instar du Tandis que j'agonise de Faulkner, Saer donne la parole à chacun des protagonistes qui tour à tour raconte sa propre version de l'histoire. Mais si chez Faulkner les sentiments subjectifs s'affrontent, leur recoupement permet d'inscrire les faits dans une réalité unanime. Saer, au contraire, façonne l'improbable. À force d'analyse et de pondération, le Mathématicien et Leto dissèquent rétrospectivement "l'infinité probable des variantes de non-vérité".
Glose agit donc comme un accélérateur de particules (la longueur de la rue est justement celle de cet appareil agitateur d'atomes). La réalité y est atomisée. La soirée subsiste à peine dans la mémoire des protagonistes tandis qu'elle devient dans l'esprit de Leto et du Mathématicien des "souvenirs parasites, (...) d'expériences étrangères qui n'en perdent pas pour autant force, sens et cohésion."
Roman plus que considérable — c'est probablement le grand œuvre de Juan Jose Saer (1937-2005) —, Glose enrichit terriblement ses lecteurs. Aux autres, il reste cette question agaçante comme l'un des moustiques de Washington : qu'ai-je donc raté ?



Juan José Saer Glose. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Laure Bataillon. Préface de J.-H.Gaillot. Couverture de Nicolas Arispe — Paris, Tripode, 280 pages, 20 €