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lundi 23 décembre 2013

Le Salon de l'Araignée (1920-1930)

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Cet automne a vu fleurir deux curieuses fleurs dans les parterres de la librairie. Tous deux signés Emmanuel Pollaud-Dulian : une monographie colossale consacrée au dessinateur Gus Bofa, l’enchanteur désenchanté (Cornélius, 552 pages, 55 €) sortie le 14 novembre, et, dans la foulée, un plus modeste album revêtu d’une superbe jaquette de fête, qui rend hommage au Salon de l’Araignée, création passagère du même Bofa (1883-1968) qui tissa sa toile de 1920 à 1930. Selon son initiateur, ce salon fut lancé dans un « élan spontané de misanthropie spontanée » par une bande de « jeunes », comme on disait alors. Des jeunes certes, mais rescapés de la Grande Guerre. Bofa en était lui-même revenu abîmé à 75 %, et tous gardaient en tête des images assez remarquables pour fuser encore sur le papier. Il leur fallait, comme l’indique leur complice Jean Galtier-Boissière (Le Crapouillot), se démarquer de la génération des dessinateurs planqués qui, s’était « exactement déshonorée pendant cinq ans de guerre par son tricolorisme béat, des fillettes aux mains coupées de Francisque Poulbot aux Don Juan Aviateurs et aux grues pour Sénégalais de La Vie parisienne. »
Au bout du compte, ce Salon fut l’une des plus belles cristallisations des roaring twenties, ces rugissantes années 1920 qui glissèrent dans la grande dépression, et finir par se vautrer dans le fascisme. Destiné à réunir par affinité élective des illustrateurs qui ne se retrouvaient pas dans les salons officiels, non plus que dans le Salon des Humoristes, poussiéreuse institution plus gauloise que réjouissante dont la gloire avait passé avec les riches époques d’Allais et de Gaston de Pawlowski, il éclaire le travail d’une génération particulièrement inventive, renouvelant le trait jusqu’à la ligne claire, usant largement des couleurs, inventant même le « roman dessiné », dont l’actuel roman graphique est l’enfant. Témoignent les incroyables chefs-d’œuvre de Franz Masereel ou Malaises de Gus Bofa — dont Pierre Mac Orlan pensait qu’il était un écrivain qui avait choisi de s’exprimer par le dessin.
Inscrit dans l’histoire du livre et de l’illustration des années 1914-1930, le Salon de l’Araignée tenta de faire une place aux talentueux Lucien Boucher, Charles Martin, Edy Legrand, Lucien Laforge, A. E. Marty, Pierre Falké, Joseph Hémard, André Foy, Vertès, etc. au moment où la bibliophilie faisait des adeptes chez les collectionneurs et, par conséquent, chez les éditeurs. Rangeant la manie bibliophile au nombre des « déformations mentales, des voluptés parfaitement localisées et réglée, où l’orgasme se produit selon des rites précis », Gus Bofa constatera avec dépit que la crise économique provoquant la désaffection et les méventes allaient laisser un goût très amer à ces artistes.
Cependant leurs livres, parmi les plus beaux du XXe siècle, sont désormais des pièces de musée, inabordables et superbes. Au-delà des planches superbes de cet album anthologique, une prochaine réimpression de dessins de Charles Martin, Féérie pour une grande guerre (février 2014), issue de ses deux livres Sous les pots de fleurs (1917) et Mon cheval, mes amis et mon amie (1921), permettra de poursuivre la redécouverte des artistes de l’Araignée. A moins de s’offrir la sublime Danse macabre dessinée par Yan B. Dyl en 1927 pour illustrer Pierre Mac Orlan (Simon Kra éd.). Elle cote aujourd’hui 2.500 € …

Et quand on vous dit que c'était le bel âge, songez qu'ensuite... ensuite il y eut Bernard Buffet.

Ah.



Emmanuel Pollaud-Dulian Le Salon de l'Araignée et les aventuriers du livre illustré, 1920-1930. — Paris, Michel Lagarde, 238 pages, 35 €