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samedi 17 mai 2014

Le Rieur, par Victor Jacquet

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Le Rieur

Il riait. Il avait un rire de dément.
Il riait, en cognant dans la masse profonde.
Un cadavre, à ses pieds, venait, chaque seconde,
Grossir le tas. C'était un fou, certainement,

Que ce rieur. Il riait exagérément,
Et d'un rire pareil à quelque flot qui gronde ;
Et, s'essuyant le front que la sueur inonde,
Il riait, il riait toujours, et tellement

Qu'on n'entendait plus rien, dans la mêlée atroce,
Que ce rire insensé, que ce rire féroce,
Que ce rire géant, épileptique, affreux !

Et l'on ne voyait rien qu'une tête hagarde,
Et qu'un bras brandissant, d'un geste furieux,
Un grand sabre rougi de sang jusqu'à la garde.



Victor Jacquet La Chanson dans l'orage. — Paris, A. Quignon, 1917.

samedi 10 mai 2014

Petite Guerre, par Victor Jacquet

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Petite Guerre

Morveux, ébouriffés, la plupart en guenilles,
Les gosses du faubourg s'amusent au soldat.
Étrange régiment de garçons et de filles
Qu'électrise la fièvre ardent du combat !

Sabre de bois, képis de carton. — Vers le large
D'un pré fangeux, chacun se lance pour l'assaut.
Un tambour de quatre ans tape à pleins bras la charge,
Et, le premier, franchit la planche du ruisseau...

Jadis, on nous contait, sur les bancs de l'école,
L'histoire du gamin, tambour au pont d'Arcole
Ce môme débraillé m'en a paru plus beau.

Et je n'ai pas souri de cette ardeur guerrière,
Ni de tous ces moutards qui montraient leur derrière,
Échappés, semblait-il, d'un dessin de Poulbot.

1915


Victor Jacquet La Chanson dans l'orage. — Paris, A. Quignon, 1917.

lundi 17 février 2014

Jean des Vignes Rouges

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Il a publié Jean Arbousset et bien d'autres encore dans son journal de troufion, Le Souvenir, qui deviendra la Revue du front, Jean des Vignes Rouges (pseud. de Jean Taboureau, né à Bligny-les-Beaune en Côte-d'Or le 28 avril 1879 et décédé à Versailles le 14 août 1970) était un militaire doublé d'un écrivain. Officier supérieur, magistrat de justice militaire, professeur à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, il fut également poète semble-t-il. Son oeuvre est pour les moins variées. On y trouve des traités de gymnastique ainsi que des romans et des vers.


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mercredi 5 février 2014

Petite Bibliographie Lacunaire des éditions Les Étincelles

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S'ils n'ont pas tous trouvé la gloire entre 1914 et 1918, certains ont eu l'occasion de raconter leur guerre dans des ouvrages plus ou moins notoires. La maison Les Étincelles, installée à Paris au 34 rue des Archives, lança en 1927 plusieurs collections destinée à faire revivre "La plus grande France", celle qui venait d'être éreintée par cinq années de conflit armé.
C'est ainsi que parurent quelques livres, d'abord marqués par la thématique coloniale, bientôt suivis de titres consacrés aux combattants, aux morts, aux survivants, aux morts vivants, aux gueules cassées et autres victimes de la Grande Guerre.
etintrace13.jpg Au risque de s'y tromper, on signale pour la bonne bouche une revue ‎intitulée Etincelles Norton (n°1., 1935) éditée par la ‎Compagnie des meules Norton, ce qui ne manque pas d'un certain humour noir qu'apprécierait assurément Franquin...
Ajoutons encore qu'après la Seconde Guerre mondiale, les éditions de Savoie (Lyon) publièrent une collection intitulée "Les Étincelles", sans rapport avec notre propos. En 1945 Y parut notamment une Conférence sur l'aventure donnée en 1937 par Georges Simenon



Catalogue lacunaire

Maurice de Barral Principes d'action. Les combattants dans la nation. Préface de Marcel Bucard, 1928, 90 p.

Pierre Massé Le 19e Régiment d'Infanterie à travers l'Histoire, 1597-1923, 1928, 93 p.

Henry Mustière licencieux ès lettres et philosophe pironien La Gazette de Sire Hanau, satire, 1929, 64 p.
etintmoinorton.jpg Jean Norton Cru Témoins, essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915-1928, 1929, VIII-727 p.

Jean Renaud Gueules cassées, 1929, XII-201.

Emile Ammann Au service d'une milliardaire américaine. Lettre ouverte à madame Edith Rockfeller. Souvenirs de son chauffeur, 1930, 236 p.
etintdernirevol.jpg B. Cloche Dernières Nouveautés et Révolution de la Grande Guerre 1917. Avec préfaces-extraits des principaux critiques militaires, 1930, 174 p.

Général Cordonnier Ai-je trahi Sarrail ?, 1930, 349 p.

Henri Galis Mon visage fait horreur. Illustrations de l'auteur, 1930, 159 p.

Pierre Loiselet La Fille de l'Ouest. Avec illustrations de Robert Fuzier, 1930, 255 p. Sur la page de titre "La Belle Aventure, ô gué".
Etinreven.jpg Lieutenant-colonel Reboul Les Revenants, 1930, 223 p. Premier tome seul paru.

André Sécheret Fin de chevauchée, 1930, 163 p.

André Suarnet Les Rampants (souvenirs d'escadrille), 1930, 255 p.

Jules Esquirol La Tentation de M. Brémont, roman, 1931, 221 p.

Maurice Fronville Voleurs de gloire, 1931, 320 p.

Renée Girard La Vie intime d'une "Gueule cassée", roman, 1931, 191 p.
etintdnoe.jpg André Obey Noé, pièce en 5 actes (Paris, Vieux-Colombier, 7 janvier 1931), 1931, 160 p. Mention de page de titre : "La Compagnie des Quinze".

Jean-Paul Vaillant Macajotte, 1931, 177 p. Surtire : "Toutes nos provinces".

Georges Demanche Evasions miltiaires de 1870-1871, 1931, 334 p.
etincongo.jpg Capitaine aviateur Marie Le Congo a six jours de Paris, 1931, 243 p.

Edouard Deverin R.A.S., 1914-1919. Du Chemin des Dames au G.Q.G. Dessins de Richard Maguet 169 p.



Collections

Collection La plus grande France

Jean Renaud Le Bout de rail, 1927, 256 p.
Jean Renaud Le Tracé 13, roman colonial. Préface du colonel Ferrandi, (1929), 251 p.
Michel Idrac La Danseuse du Maroc-Hôtel. Avec illustrations de l'auteur. Préface de Jean Ferrandi, 1930, 159 p.
Géo Vallis Nouvelles élévations, 1930, 184 p.
Marcel E. Grancher Shanghaï, roman colonial, 1931, 328 p.



Collection Les Croix de feu

Yvan Noé A la recherche de l'enthousiasme, 1929, 48 p.
Marcel Bucard Chez les morts. Lettre de Claude Farrère, (1929), 24 p. avec gravures et fac-similés d'autographe


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Collection des Témoignages de Combattants Français (1930-1931) (Dite aussi "Témoignages de combattants français")
Volumes tirés par l'imprimerie Coulouma à Argenteuil à 1.065 exemplaires dont 1.000 sur pur fil Lafuma au format 190/140 mm, brochés sous couverture rempliée ornée d'une vignette.

André Thérive Frères d'armes, 1930, 85 p.
Jacques Meyer La Guerre, mon vieux..., 1930, 92 p.
Maurice Constantin-Weyer La Salamandre, 1930, 91 p.
Louis Thomas La Gloire, 1930, 71 p.
Louis Guichard La Bouée du Cliff, 1930, 71.
Jean Galtier-Boissière Un Hiver à Souchez, 77 p. Réédition à l'identique des "notes sur la guerre de tranchées" publiées en 1917 avec une "mise à jour" en forme de Préface. "Je pense qu'un ouvrage publié en 1917 pouvait être parfaitement sincère, mais que cette sincérité n'était pas totale: Crainte de la censure d'abord, crainte des parents, des amis, de l'opinion ensuite ? puisque je publie ce témoignage sans nulle modification ? je me crois tenu d'ajouter ici quelques faits et réflexions qui eussent paru inacceptables à l'époque et pourront peut-être aujourd'hui, éclairer le vrai visage de la guerre."
Gabriel Reuillard La Prière des Captifs, 1930, 84 p.
Maurice Genevoix H. O. E., 84 p.
Les deux derniers titres prévus par l'éditeur n'ont pas paru.

jeudi 23 janvier 2014

Retour de Patorni (Aurèle) sur les meurtrières rodomontades de Barrès

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Hier apparaissait sur les étals les Notes intimes d'un embusqué d'Aurèle Patorni. Ce récit satirique composé par un certain Simplice, soldat auxiliaire resté loin des combats, est une vraie curiosité qui méritait de reparaître au moment des commémorations de la Première Guerre mondiale.
Son auteur, Aurèle Patorni, est lui aussi une sorte de curiosité : libraire, anarchiste, pacifiste, il a laissé une série de livres étonnants dont nous reparlerons. Adressé à Maurice Barrès, ce va-t-en-guerre plastronnant loin des schrnapels, les Notes de Simplice brossent tout à la fois la figure du planqué pétri de lâcheté et de compromissions, mais aussi celle des absents de la Grande Guerre, ces civils qui trouvent que les obus ont bien du toupet de tomber en ville. Mais comme l'écrivait en juillet 1917 Roland Dorgelès dans Le Bochofage, son journal de tranchée,

On est toujours l'embusqué de quelqu'un.




Aurèle Patorni Notes d'un embusqué. Présentation du Préfet maritime. - Paris, Mille et une nuits, 2014, 100 pages, 3 €

Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, pages, 12 €

René Dalize Le Club des neurasthéniques. Roman de 1912 inédit en volume. - Talence, L'Arbre vengeur, 333 pages, 20 €

Marc Stéphane Ma Dernière relève au bois des Caures. Verdun. Souvenirs d’un chasseur de Driant (18-22 février 1916). — Triel-sur-Seine, Italiques, 2007, coll. “Les Immortelles”, 152 p.

lundi 6 janvier 2014

La Panique

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La Panique

La neige fouette au loin l'immensité tragique
Pleine du roulement des galops éperdus :
les yeux larges, hagards, les cheveux noirs tordus,
Blême, à tombeaux ouverts a chargé la Panique
Une torche agitée haut à son poing. Déjà
Sa longue robe blanche à fleurs mauves ou prunes
Se fend et flotte au loin comme un rayon de lune,
Et son ombre a mêlé chevaliers et goujats.
Aux gueules des canons, les lueurs écarlates
La montrent, emmêlée au chaos du torrent,
Activer l’Épouvante, amalgamée aux rangs,
Et pousser les derniers fuyards à coups de latte ;
Les bras nus, se haussant verdâtre et jaune, elle est
— dans l'inondation annihilant les grades -
Le chef suprême qui, plissant ses yeux de jade
Rit aux éclats, avec un geste de balais.

Louis Berger



Louis Berger (Berger-Boigeol) Sous le canon. — Paris, Eugène Figuière, 1928, Collection "Les Petites Anthologies du XXe siècle" dirigée par Jacques Salève, p. 11.

Où l'on constate que le sujet n'est pas tabou chez les combattants. Gabriel Chevallier l'évoquait dans La Peur, et son roman reste l'un des plus grands livres sur la Première Guerre mondiale...

lundi 9 décembre 2013

Quand Sanglier charge...

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Au poilu inconnu

La sottise béate et la pharisaïsme
S'inclinent tour à tout devant ton monument,
Et tous tes visiteurs, pendant un court moment,
Maquillent de respect leur masque d'égoïsme.

Il en vient de partout : princes, croquants ou rois,
Même le gros Fatty ! Lorsqu'on débarque en France
C'est la mode à présent : on fait sa révérence
Au soldat inconnu comme on passe à l'octroi !

ça coûte un peu moins cher de saluer tes restes
Que d'élever tes fils ou bien ceux des copains.
Au prix où sont, hélas ! la bidoche et le pain
Il vaut mieux s'acquitter par des mots et des gestes...

Or, c'est toi, matricule inconnu de chacun,
Le préposé d'office à nos reconnaissances.
La gloire t'a chois, tu dois obéissance :
Il fallait un héros, mais il n'en fallait qu'un.

Il fallait qu'un soldat restât près des Victoires,
De garde au feu sacré d'où sort l'esprit guerrier.
Mais ce long rabiot, tout seul, sous les lauriers
Pour l'accepter vivant, il fallait une poire.

Ce rôle revenait de droit au plus ancien,
Ce rôle de planton sourd à nos tintamarres :
on n'en a pas trouvé... cous tous en avaient marre.
On choisit donc un mort, afin qu'il ne dît rien.

Et sur toi, pauvre vieux, s'abattit la corvée !
Te voilà rengagé jusqu'au jour solennel
Où par le clairon d'or de l'archange éternel,
Ta longue gfaction sera enfin levée !

Ils te visiteront, soldats, prêtres, civils ;
Tu verras défiler près de toi tous cortèges :
Sociétés de tir, orphéons ou collèges
Venus du Groënland, d'Auvergne ou du Brésil,

Parvenus orgueilleux, enrichis par la guerre,
Ligues de commerçant, patriotes rasoirs :
De leurs discours pompeux lâchant les arrosoirs
Ils magnifieront tous tes années de misère.

Ton sort sera, par eux, sacré le plus beau sort.
Ils diront tes vertus, loueront ton sacrifice,
Mais, en songeant tout bas à leurs beaux bénéfices,
Ils penseront qu'il vaut bien mieux n'être pas mort.

Et tio tu te dias : "Les choses continuent !...
Puisque rien n'est changé, ne changera jamais
Laissez-moi donc dormir et foutez-moi la paix !
Pourquoi m'avoir sortir de cette terre nue

Où je gisais là-bas, sous les vastes labours,
Tranquillement parmi le monceau des victimes,
Puisque demain la Guerre osera d'autres crimes,
Puisque votre bêtise est vivante toujours ?"

Charles Sanglier



De son véritable nom Charles Vallet (né en 1875 au Mans et mort en 1963), Sanglier qui a choisi la hure pour porter son message à la fois moral, syndical et révolté, était employé des Postes où il intégra un poste d'"ambulant" en 1901 après avoir exercé divers métiers et avoir réussi le concours de surnuméraire de la maison Pététée. Il devient l'un des fondateurs du syndicalisme postier français et, grand lecteur, il entreprend une activité de rédacteur dans la presse syndicale (Le Cri postal, Le Professionnel des PTT, etc.) où il utilise le pseudonyme de "Charles Sanglier", et se donneà lire dans des revues générales comme Les Humbles, Clarté ou Le Mouvement socialiste. De tendance anarchiste, sa vie professionnelle fut marquée par des sanctions administratives, au fil des mouvements sociaux qui prenaient de l'ampleur chez les agents de la Pététée. Il est même révoqué en 1906 après la grève des facteurs parisiens, est réintégré à un nouveau poste d'avant d'être à nouveau sanctionné en mai 1909 et d'être déplacé d'office une fois encore.
Son oeuvre se résume à ces Poèmes irrespectueux (Paris, La Maison d'art français et d'édition), d'où est issu le poème ci-dessus, et Coinderue, chien errant, roman social avec des illustrations de Gallo (Éditions Le Message des PTT, 1934), Six chansons de mer (musique d'André George, P. Schneider, 1933) et La Tortue et le lièvre, fable, musique de Fllorent Schmitt (Paris,Durand & Cie, 1943).

samedi 30 novembre 2013

Les couvertures du siècle dernier (XXXV)

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Depuis la réédition dans la collection L'Alambic d'Aubervilliers, de Léon Bonneff, il nous revient que la postérité du travail d'enquête des deux frères mérite un coup de projecteur.
Non qu'ils aient révolutionné la baraque, mais ils étaient partis pour. Si la vie leur en avait laissé le temps...
A deux mois d'intervalle, ils sont morts tous deux au front en septembre et décembre 1914. Leur vieux père, effondré, les a suivis de peu.
Leurs Marchands de folie (Marcel Rivière, 1913) sur les ravages de l'alcool, de même que Les Métiers qui tuent restent des livres passionnants.

Léon et Maurice Bonneff La Classe ouvrière. Les boulangers. Les employés de magasin. Les Terrassiers. Les travailleurs de restaurant. Les Cheminots. Pêcheurs bretons. Les Postiers. Les Compagnons du Bâtiment. Les Blessés. - Paris, Publications de la Guerre Sociale, 1910. Nombreuses illustrations hors-texte.


Léon Bonneff Aubervilliers. Préface de Didier Daeninckx, postface d'Henry Poulaille. - Paris, L'Esprit des péninsules, 2000. C

mardi 12 novembre 2013

La Guerre n'a pas eu de poète... (Victor Snell)

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La guerre n'a pas eu de poète
Elle a révélé des prosateurs

On attendait de la guerre un poète, et elle ne nous en a pas donné. Les niaises acrobaties de M. Edmond Rostand ont semblé pénibles à ceux-là mêmes qui eussent voulu leur être le plus indulgent, et c'est une preuve du néant de la poésie guerrière qu'on ait songé à l'intégrer dans ces pauvretés juxtaposées aux gongorismes de M. Jean Richepin. Sans doute, si la censure disparaît un jour et, avec elle, l'hypocrisie qui règne encore dans les journaux et les revues, sans doute, il faudra bien qu'on parle des beaux poèmes de Marcel Martinet et de ces chants jaillis du cœur qui n'ont pu être imprimés qu'à l'étranger. mais, pour l'instant, force est bien de constater l'insignifiance de la production poétique qui porte le poids de s'être faite officielle et la honte d'avoir été mercantile.
Il n'en est pas de même dans le compartiment prose et roman. Et, peu à peu, en ajoutant un livre « très bien » à un autre livre « très bien », on s'aperçoit qu'il est encore relativement facile de mettre bout à bout une dizaine de titres d'ouvrages de premier ordre, encore que de genres différents, et qu'on peut lire sans rougir de honte ou étouffer de colère.
A côté d'œuvres qui priment toutes les autres comme le Feu, la partie centrale de Clarté et les magnifiques Croix-de-Bois, de Roland Dorgelès, n'y a-t-il pas l'âpre et implacable Clavel soldat, de Léon Werth, trop polémiste peut-être, mais si justement indigné de l'absence ou de l'impuissance de la politique populaire ? N'y a-t-il pas le sarcastique Sacrifice d'Abraham, de Raymond Lefebvre ? la Semaine de vie heureuse, publiée en volume sous le titre beaucoup moins bon de Une permission de détente, de P(aul) Vaillant-Couturier ? la Guerre des soldats, qui réunit sur sa couverture les noms de ces deux jeunes écrivains ? Et le très pathétique Nous autres à Vauquois, d'André Pézard ? Et encore cette gageure littéraire Lectures pour une ombre, de Jean Giraudoux ?
Qu'on cite encore Ma Pièce, de Paul Lintier, prototype du témoignage » de guerre, et aussi La Retraite, d’Émile Zavie, et Jean Darboise, aussi, de Marcel Berger (qu'un rond de-cuir de l'arrière fit punir disciplinairement pour avoir dit la vérité) et, dans le genre ironique, Vivre pour la Patrie, de Maurice Level, Les Vieux Bergers, de Jean-José Frappa et le Guerrier posthume, d'André Birabeau. et on devra bien reconnaître que, sur des modes différents, la guerre a pu être l'occasion de productions non négligeables.
Quelle sera leur influence sur la littérature de tout à l'heure, on ne se risquera pas à le prophétiser ici. Mais elles semblent bien préparer une période qui réduira à son minimum d'importance la chose guerrière et exaltera l'idéalisme et l' « utopie » de fraternité internationale. La guerre de 70 avait créé — et c'était naturel — une littérature de pleurnicherie dont bien vite on s'était affranchi sous l'impulsion naturaliste. Peut-être les Allemands vont-ils, pour se consoler, tomber dans ce travers. Mais il est plus probable qu'ils cherchent au contraire un dérivatif et une compensation dans une idéalisation générale et généreuse, en opposition au réalisme brutal de leurs militaristes et des nôtres : car il est manifeste; certain, inéluctable, que nous aurons les nôtres. Dans ce cas, la pensée française et la jeune littérature, née de la guerre contre la guerre, recevront de ce côté une impulsion et bénéficieront d'une consécration dont on ne peut, à l'avance, que se féliciter.


Victor Snell

Floréal, août 1919, numéro-programme, p. (8).

dimanche 3 novembre 2013

Le Livre de Quinze grammes augmenté (Jean Arbousset)

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De Jean Arbousset, voici ce que disent les archives froides, poussiéreuses, sans émotion :
« Jean Roger Bernard Arbousset, né le 7 mai 1895 à Béziers (Hérault) trouva lui la mort ainsi que le déclare les archives « le 9 juin 1918, tué à l’ennemi à Cuvilly (Oise), Sous-lieutenant, 4e Régiment du génie, Compagnie 8/63 – venu du 1er Régiment du génie –, Matricule n° 25.141, classe 1915, n° 3.421 au recrutement de Marseille (Acte transcrit à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 19 mai 1919, n° 6.859/9). »
Ce que ne disent pas les archives, c’est ce que fut Jean Arbousset, ludion plongé dans la boue des tranchées de la Grande Guerre, bon compagnon et poète qui n’eut guère le temps de laisser pommer son œuvre, fauché qu’il fut d’une balle en plein front après avoir fait imprimer à Paris quelques exemplaires d’un recueil de poèmes du front, Le Livre de Quinze grammes, caporal (G. Crès et Cie, 1917).
Travaillant d’abord bénévolement à la préfecture de Marseille désorganisée par les incorporations de 1914, il prend part aux batailles d’Argonne, de Champagne, de la Somme, de l’Aisne et de Lorraine. On peine à croire qu’un seul destin puisse conduire à la fréquentation de tant de zones de combat… Pourtant, Jean Arbousset est plein d’allant et d’un naturel gai, il est la béquille morale de ses camarades, publie son journal de tranchée (tout à fait disparu lui aussi), Le Percot de Quinze grammes — dans l’argot des Poilus, le « perco » est une information fantaisiste —, il est l’humoriste brave et léger qu’on surnomme « Quinze grammes » parce qu’il n’est pas épais :

Ce sont les Poilus de l’Argonne
qui viennent de me baptiser.
J’aime mon surnom, car il sonne.
Ce sont les poilus de l’Argonne,
et je les veux récompenser
en les chantant, ô ma patronne. (…) »


Il prend du galon et devient caporal, puis aspirant et sous-lieutenant après avoir suivi les cours de l’école de guerre et lorsque la camarde le saisit, c’est en brave qu’il affronte l’ennemi ; il est cité à plusieurs reprises.
On ne retrouvera sans doute jamais le recueil de poèmes d’amour que Jean Arbousset avait confié à un éditeur — lequel n’en fit jamais rien — par l’entremise de Paul Géraldy, non plus que le roman qu’il écrivait au front sur les feuilles d’un vieux plan-directeur ou ses derniers poèmes éparpillés dans la boue. C’est une frustration car on a pu déjà juger des talents particuliers de ce jeune homme de lettres avec l’« Envoi du front » qu’il confiait au Souvenir, la « revue du front » de Jean des Vignes Rouges ou au tout nouveau Crapouillot de Jean Galtier-Boissière. Les avis étaient unanimes : Jean Arbousset était un poète gracieux, parfois féroce. Son unique sujet fut donc la guerre — que saurons-nous jamais de ses amours ?
Le Livre de ‘Quinze grammes’, caporal (Crès, 1917), soixante-et-onze pages au modeste format in-16 est donc son unique recueil, et un vrai petit chef-d’œuvre de grâce mêlée d’humour acide et d’une noire gravité. Starlette capricieuse, la mort est omniprésente depuis « La danse macabre » jusqu’au « Cheval mort », cette vieille carne, pierre de touche de la poésie funèbre française – pour aboutir au grand bowling des têtes arrachées gisant sur le champ de boue.
Le rouge est mis, la mort rôde car comme chez L’Homme bleu d'Edouard Guerber, elle est l’amante de tous et la maîtresse de chacun, ainsi qu’Arbousset l’écrit à Craonne en 1917 dans le « boyau des Mille Jours » :

Je suis la tresse blanche aux langueurs maladives
Qui vient s’entendre mollement
Entre les trous d’obus, mes multiples amants




Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. Édition augmentée d'inédits et présentée par le Préfet maritime, avec une bibliographie. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, 11 novembre 2013, 72 p., 12 €

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