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mardi 10 janvier 2017

Copiste de lui-même

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Peut-être se souvient-on de ce que le poète Yves Martin avait, lors de ses fréquents séjours à l'hôpital, prit l'habitude, contraint forcé, de composer ses poèmes sans le recours au papier et de les apprendre par cœur afin de les noter au moment de ses libérations. Son recueil de 1992 a du reste et pour cette raison un titre presque verlainien : L'Hôpital vole. Il n'était pas le premier à user de la mémoire pour recouvrer un manuscrit.
En 1922, quatre ans après l'armistice donc, les toutes fraîches Nouvelles littéraires du 11 novembre évoquait le cas presque identique de l'écrivain François J. Bonjean, né le 26 décembre 1884 à Lyon.

Son propre copiste.
Certains journaux ont annoncé que M. J. Bonjean présentait au jury des Dix Une Histoire de douze heures, que préfaça Romain Rolland (F. Rieder et Cie, éditeur, 7, place Saint-Sulpice). Mais personne n'a encore écrit l'histoire de ce livre.
F. J. Bonjean le composa en Allemagne, durant sa captivité qui dura quarante et quelques mois, dont dix-huit dans un camp de représailles. Il le composa durant sa captivité, l'écrivit et l'apprit par cœur.
Bien lui en prit., car lorsque grièvement malade, il fut évacué sur un sanatorium de la Suisse, les Allemands, on ne saurait dire pourquoi, lui prirent son manuscrit.
Bonjean, dont la vie était en danger, demeura en Suisse quelques mois, revint en France à l'armistice et voulut reconstituer son livre. Mais les souffrances subies avaient affaibli sa mémoire et il connut des semaines douloureuses, de vide et d'impuissance.
Subitement, le chapitre IV lui revint à la mémoire, après plusieurs semaines de tâtonnements dans les ténèbres. Puis le chapitre VII ; enfin par petits ou gros paquets il retrouva tout le livre. dont il devint enfin un copiste fidèle.


Descendant d'une famille de Chambéry qui semble avoir oeuvré dans la pharmacie sur plusieurs générations, il devint pour sa part professeur à l'École normale d'instituteurs à Nice. Après la guerre et la période qu'il passa en camp de prisonnier, il devint un collaborateur de la revue Europe (1923-1930) où il devient un spécialiste et un témoin du monde musulman, après avoir pris un poste de professeur en Egypte (1919-1924) et publié son Histoire d’un enfant du pays d’Egypte. Centré sur les questions relatives à la vie moderne en Egypte, à l'islam et à l'exotisme, il donne une trilogie romanesque particulière descriptive où il montre un pays en proie au déchirement entre respect de la tradition et irruption de la modernité dans tout son potentiel de fascination. Parcourant le Moyen-Orient (Alep), l'Asie (Inde) et le Maghreb (Fez, Marrakech) entre 1927 et 1939, il donne ensuite son grand roman, Confidences d’une fille de la nuit puis s'installe définitivement au Maroc. Il y mourra, à Rabat, le 12 juin 1963.
I

En 1922, Benjamin Crémieux avait donné un compte rendu de son premier roman dans la NRF :

Une Histoire de douze heures, par F. J. Bonjean (Rieder).

Ce livre répond à une des questions que nous nous sommes le plus souvent posées au cours de la guerre. A quoi pensaient, que pensaient nos prisonniers en Allemagne ? Non pas la masse, pour qui les obligations de la captivité ne différaient peut-être pas beaucoup de celles de la tranchée ou de l’usine, mais les êtres les plus conscients, les hommes libres, l’élite. M. F. J. Bonjean nous en montre une demi-douzaine, dans un camp de Bavière, qui ont su se trouver parmi la foule et qui entre-choquent leurs personnalités, exaspérées par le cafard avec une violence qui confine parfois à la haine. Il y a un peintre, un philosophe, un aristocrate ami des sports, un ingénieur, un soldat de métier, et enfin, poète et penseur à la fois, Sevrier le héros central du livre, qui semble autobiographique.
La scène est d'abord dans le coin de baraque où vit Sevrier. Il est midi. L'histoire finira à minuit dans la baraque où le peintre et le sportsman font popote en commun. Douze heures pendant lesquelles ces hommes parlent, discutent, souffrent, mettant à nu le fond de leur pensée et de leur âme. Chacun d'eux sait ce qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il croit ou a cru vouloir. Conversations de damnés qui s'agrippent chacun à leur espoir différent, qui se fournissent chacun une explication différente du mal dont ils souffrent et dont souffre le monde. Ces conceptions diverses, nous les connaissons : celle qu'expose le sportsman, Drieu La Rochelle et Elie Faure ont mis tout leur lyrisme à l'animer ; celle du soldat de métier, nous la retrouvons dans l'Action Française et l'Echo de Paris de chaque jour ; celle de l'ingénieur, nous l'avons trouvée dans tous ces livres qui ont fourmillé après l'armistice : Produire, Agir, Mettons de l'ordre dans la maison! La reconstruction de la France, etc. ; les idées du philosophe, du peintre et de Sevrier, plus subtiles et plus profondes, nous en avons eu l'écho dans des conversations particulières ou nous les avons agitées en nous. Ici elles nous sont présentées dans l'ambiance de désolation où elles ont été conçues.
Certes, les personnages sont des types, des façons de penser, de sentir, d'être, plutôt que des individus ; ils symbolisent le jeu multiforme d'un cerveau et d'une âme singulièrement riches et héroïques. Toutes les raisons de vivre, de lutter ou de renoncer, remises en question par la guerre, nous les voyons soudain à nu, à cru chez ces écorchés vifs. Et si parfois la roue dentée de leurs raisonnements semble tourner à vide, souvent aussi, elle nous accroche et nous déchire jusqu'aux entrailles.
L'orgie des dernières pages autour du "ragoût monstre" obtenu par la fusion de plusieurs plats expédiés en boîtes soudées » et de « huit bouteilles de vin et quatre de liqueurs, pour dix personnes » est un morceau hallucinant.
Mais pourquoi, dans ce beau livre pathétique et austère, avoir introduit cette série de poèmes en prose quasi érotiques, assez mal réussis, qui n'ajoutent rien à l'émotion du lecteur et dont le ton est indigne de Sevrier, leur pseudo-auteur.

Benjamin Crémieux

mardi 20 septembre 2016

Derrière l'abattoir

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En 1917, les concierges s'avisèrent, en installant leurs poubelles devant leurs portes, qu'il passait encore trop d'hommes dans les rues. Moloch, au même moment, exigeait des fournées nouvelles. Ce fut alors que l'on décida de passer au crible, une fois de plus, les déchets virils de l'arrière et que l'on décréta la 'récupération', c'est-à-dire la mobilisation des malades, des éclopés, des mal-foutus.
Il y eut un grand cri dans la presse (...).



Albert-Jean Derrière l'abattoir. - Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923.



samedi 9 avril 2016

Wagons à bestiaux

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Une équipe de quatre jeunes et joyeux éditeurs a lancé une maison au nom révolutionnairement primesautier, Prairial, il y a peu (1). Contre toute raison économique, elle s'attache à déployer depuis sa base posée en pleins vents tourbillonnants de l'actualité éditoriale un éventail d'ouvrages de bon aloi, et leur qualité se remarque. On ne va donc pas les laisser attendre la pratique comme l'officier Drogo attendait le barbare, n'est-ce pas ?
Dans leur catalogue prêt à l'emploi des lecteurs les moins empotés, on trouve du roman par l'image (Ronge-Maille vainqueur des Luciens Descaves et Lafargue, par exemple), bien retroussé et grave comme il faut, du Crevel, du Gilbert-Lecomte, du Darien et même, tout récemment, Les Couilles engagés de Benjamin Péret qui trouve enfin son titre. Là encore du livre vif, avec tendance à taper sur l'air du temps et le bourgeois assoupi. En somme, une maison comme ça, c'est exactement ce qu'il nous faut. Chaque jour. Pour nous éveiller l'esprit.
Jamais à l'air d'une audace que les financiers qualifieraient de suicidaire, l'équipe de Prairial publie un classique de la Grande Guerre oublié, signé Jean Lépine, Hommes 40 Chevaux (en long) 8. Publié en feuilleton en 1931, il parut en volume en 1933, mais il est très vite éclipsé par certain roman à succès sur le même sujet, ou presque, d'un certain Céline qui a opté, lui, pour un titre plus cinglant.
Pour autant, il ne sera pas nécessaire d'en faire des tonnes après vous avoir donné à lire le fragment suivant. Vous serez convaincus de l'intérêt de la vision de Jean Lépine, engagé volontaire en 1915, observateur très fin, peintre de scènes plus fin encore :

Des formes d'hommes, invraisemblables sous leur équipement hétéroclite, toutes pareilles et toutes différentes, des jeunes et des vieux, des grands et des petits, des maigres et des gras, tous les échantillons d'une humanité pitoyable sont rassemblés là. Un régiment décimé puis reformé s'embarque pour le front. Cela s'appelle des troupes fraîches.



Jean Lépine Hommes 40 Chevaux (en long) 8. — Paris, Prairial, 232 pages, 13 €


(1) Et comme le disait l'Almanach du Père Peinard en 1894, “Prairial foutra à tous des fourmis dans les pattes." Et, plus loin : "Dans le siphon des plus bouchés, il collera une idée de révolte”.
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mercredi 11 novembre 2015

Rien de nouveau : pas de commentaire

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Illustration du billet : détail Marianne, 25 février 1938.

mardi 6 octobre 2015

Des chevets au front

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Il y avait bien longtemps qu'on n'avait pas lu une ligne de Georges Duhamel (1884-1966). On n'en ressentait guère le besoin il faut dire. Depuis qu'il avait occupé l'espace littéraire de ses grandes machines, succès par milles qui s'accumulent désormais dans les vide-greniers (en grands papiers s'il vous plaît), et de sa posture de bon bourgeois qui a réussi, n'était guère excitant c't'oiseau-là. Et cependant Laurence Campa, la biographe d'Apollinaire, présentant sa réédition de Vie des martyrs, premier ouvrage conséquent de Duhamel paru en pleine guerre au Mercure de France, parvient à redorer son blason en rendant tout son intérêt à la fois littéraire et humain à ce qui constitue la première marche du parcours de cet écrivain qui a marqué son temps.
Parmi ceux qui ont témoigné de la Grande Boucherie (liste partielle ici), Georges Duhamel fait partie des 20.000 médecins qui ont fréquenté "l'envers de l'enfer", ses tables d'opération improbables, sa chirurgie à l'arrachée, ses "autochir" (pour automobile chirurgicale), les hôpitaux de l'arrière ou les cahutes du front. Très tôt, en 1917, il donnait son récit au même moment que Derrière la bataille (Payot, 1917) d'un autre médecin, Léopold Chauveau, qui utilisait la même modalité de témoignage sous forme d'anecdotes et de récits courts. Naturellement, l'observateur des Témoins, Jean Norton Cru y mit son nez et préféra Chauveau, plus direct selon lui, moins paternaliste, larmoyant et "littéraire", mais il est fort probable que nous ne croirons pas sur parole un Cru qui n'a jamais été critique littéraire, tant que nous n'aurons pas lu Chauveau. Bienveillant et consolateur, Duhamel en tout cas marqua considérablement les esprits en insistant sur ce que la douleur pouvait représenter concrètement pour ces "martyrs" pilonnés, écrasés, troués, déchirés par les balles et les fragments d'obus, ou les coups de pied de cheval. La façon dont il présentait à de maintes reprises la "cérémonie" du pansement, en particulier, renvoyant à des images très nettes, déchirantes pour le coup, terribles et terriblement répétitives.
Il est clair que ces générations (Pergaud, Apollinaire, Fargue, Philippe, Miomandre, etc.) découvraient le témoignage et son usage, à la suite sans doute des chroniqueurs façon Caliban (Emile Bergerat) et des naturalistes, comme les reporters naissant. L'horreur des hôpitaux militaires ne prêtait d'ailleurs pas à l'Art pour l'Art... Les drames humains qui s'y jouaient chaque jour et sans répit ne pouvaient qu'émouvoir ceux qui se devaient d'intervenir et d'ajouter aux souffrances pour sauver. Au fond, si Gabriel Chevallier a dit La Peur, on peut considérer que Duhamel a écrit en quelque sorte son pendant : La Douleur.



Georges Duhamel Vie des martyrs. Précédé de "Inter arma poesis" de Laurence Campa. - Paris, Payot & Rivages, 2015, "Petit Bibliothèque Payot. Classiques", 205 pages, 8,10 €

dimanche 20 septembre 2015

Louis Hobey est revenu

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Tandis qu'hier au Philharmonique de Pantin, Arvo Pärt donnait à entendre ses chants de paix, le bulletin d'information des éditions Plein Chant nous rappelle au vieux traumatisme de la der des ders, celle de 1914, en proposant la réédition du très rare témoignage du syndicaliste Louis Hobey (1892-1960). Engagé mais rentré sain et sauf et par miracle, ce militant était plein d'une volonté farouchement pacifiste qu'il exprima tout au long de sa vie.
Enfant de l'Assistance publique devenu instituteur, Louis Hobey, qui fut fait prisonnier durant la retraite de juillet 1918, il témoigna en 1937, face à la montée du nouveau péril, de cet enfer inutile. voulu par quelques-uns au détriment de tous.

Ce document de première importance est aussi un classique pour demain.

Aussi bouleversante que sa description des horreurs du combat, cette autre, de l'ambulance, reparaît grâce à Laurence Campa, la biographe d'Apollinaire : il s'agit du fameux témoignage du médecin et homme de lettres Georges Duhamel, ex-de l'Abbaye et futur patron du Mercure de France, qui constatait chaque jour en rabibochant comme il pouvait les blessés qui lui arrivaient, que la souffrance est solitaire et que c'est d'ailleurs a seule chose qui rend la guerre possible.


Louis Hobey La guerre ? C'est ça !... Edition de Camille Estienne & Edmond Thomas. — Bassac, 352 pages, 20 €

Georges Duhamel La Vie des martyrs. Edition présentée par Laurence Campa. — Paris, Payot, 208 pages, 8,10 €

mardi 4 août 2015

Sortie de La Peur (un film de Damien Odoul)

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Le film librement tiré par Damien Odoul du roman de Gabriel Chevallier est en passe de sortir. Vous pourrez le voir dès le mercredi 12 août.

Après avoir travaillé sur une adaptation des Gardiennes d'Ernest Pérochon, qui évoque le travail des femmes à l'arrière, Damien Odoul s'est tourné vers La Peur et a trouvé au coeur de la Grande Guerre décrite par Gabriel Chevallier, et dans la lignée de son film Le Souffle (2000), un étroit rapport au langage, quoique distendu, de ces hommes de troupe parfois analphabètes et incapables de saisir les ordres que leur donnent les gradés. Puis il fait le choix d'un "monde monochrome en contraste avec l’arrière, les villes enluminées, la nature et ses couleurs saisonnières. Le film est dans un « ton camouflé », sans être du noir et blanc. Au son, une symphonie de bruits et de silence, en mélange. Et l'effet giratoire que prennent les explosions dans le casque des Poilu." Et puis il y a du front la face "tranquille : la popote, une cagna, des artilleurs posant avec des masques à gaz, des corvées d’eau, un canon explosé, des ruines, un dirigeable dans le ciel... L'envers de cela, je l'ai trouvé, explique Damienl Odoul, dans les dessins du peintre et graveur allemand Otto Dix, que je connaissais déjà, mais dont j'ai vu en Belgique une exposition saisissante. Les croquis de Goya, dès qu'on évoque une guerre, sont aussi présents à l'esprit. Tout est là en ce qui concerne le cauchemar. Les films sur la guerre de 14, j'en ai vu. Ma référence, c'était plutôt la Syrie. Sur le tournage, je ne parlais que de Kobané, la manière qu'ont eue les combattants de construire des petites tranchées, de bricoler eux-mêmes leurs armes."


Des poux, des rats, des barbelés, des puces, des grenades, des bombes, des cavernes, des cadavres, du sang, de l'eau-de-vie, des souris, des chats, des gaz, des canons, de la crotte, du feu, de l'acier, voilà ce que c'est la guerre. Tout ça est une œuvre du diable !

(Otto Dix dans son journal de guerre.)


A l'exception de Patrick de Valette, qui incarne Ferdinand, une résurgence du Casse-Pipe célinien, tous les comédiens n'ont jamais apparu sur grand écran : Nino Rocher, Pierre Martial Gaillard, Théo Chazal, Eliott Margueron, Frédéric Buffaras, Jonathan Jimeno Romera, Charles Josse, Anioula Maidel, Miro Lacasse.
La Peur, un film de Damien Odoul. En salle le 12 août prochain.

Rappel : Gabriel Chevallier sur l'Alamblog

dimanche 14 décembre 2014

Les pamphlets graphiques de Lucien Laforge

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Dessinateur du premier Canard enchaîné, celui qui avait encore aux pieds les boues de tranchées, Lucien Laforge (1889-1952) n'avait pas le caractère doux de la bergère. C'était à tout prendre un caractère qui, à l'instar de Jossot (récemment réédité par Finitude), trancha sa voie sans dévier. Un insoumis, un irréductible, un raide dont un roman graphique, si l'on peut dire, et une charge contre les profiteurs de guerre, c'est-à-dire deux pamphlets, viennent de paraître à l'enseigne de Prairial.

Au sortir de la guerre, en 1922, une fois les affaires d'Anastasie taries, les éditions Clarté publiaient Le Film 1914, une anthologie de dessins de presse dont Paul Vaillant-Couturier fait l'éloge dans l'''Humanité'' du 27 février 1992 (on vous laisse découvrir le détail). Soulignons seulement ceci :

La bourgeoisie française redoute l'esprit, la vigueur de pensée, comme la peste.
Si elle avait de grands satiriques de crayons ou de plume pour le défendre, elle les étoufferait, leur rognerait les ongles, leur limerait les dents. Elle est une classe installée au pouvoir et qui présent s'y décomposer confortablement.
Cham, Gavarni, Daumier, Gill qui la servirent du temps qu'elle était dans l'opposition, ne la défendirent pas sans l'égratigner, et le souvenir lui en cuit encore.
***
Je viens de parcourir l'album de Lucien Laforge, Le "Film 1914".
On sort de là comme étourdi, comme assommé.
C'est un réquisitoire massif, impitoyable, contre la guerre, ses causes et ses suites.
(...) Dans cet album, Lucien Laforge passe la polémique. Il atteint à l'oeuvre d'art du grand pamphlétaire.

Qu'ajouter ? Que ses danseurs mondains et leurs mondaines chaloupant, ses curés de l'arrière prêchant et ses bons pères prenant leur jaune au "café du com" sont bons à battre ? Les légendes inspirées par leur penser sont assassines sous la plume de Laforge. Ce dernier souligne admirablement la bêtise de leurs propos en ôtant quelque lettre de leurs tirades, ce b de Boche en particulier, et il martèle la "comerie" générale en s'appuyant sur des dessins répétitifs stigmatisant les foules à front de bête, les bourgeois ou les mercanti assis dans leur cynisme satisfait et leur bêtise crasse. Un régal d'esprit, Vaillant-Couturier avait raison.

Le Fim 1914 est à rapprocher des contestations de Jossot et de Masereel, même si Laforgee se rapprocherait graphiquement moins de ces deux derniers que de Félix Vallotton. Le trait de Laforge est très souple et efficace en effet, tandis que son propos fait immédiatement songer à celui d'Aurèle Patorni contondant les planqués au point que la réédition de Ronge-Maille vainqueur, recueil d'aphorismes rats, si l'on peut dire, de Lucien Descaves, mis en image par Laforge, évoque irrésistiblement les Notes d'un embusqué de Patorni (Mille et une nuits, 2013).

Là, le dessinateur s'autorise tout lorsqu'il s'agit d'illustrer le pire cauchemar du poilu, le rat — et par métaphore les profiteurs de guerre —, jusqu'au monstrueux tableau d'un groupe de ces bestiaux fouaillant le ventre d'un poilu à terre...

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Un mot encore de la maison Prairial qui revendique de sa marque fleurie tout l'utopique émanant du calendrier républicain dont Fabre d'Eglantine a établi la table. Si on en croit ces deux productions, parions que le programme rencontrera ici quelques échos... :

c’est le 1er prairial an III que le peuple parisien se soulève pour reprendre un pouvoir qu’on lui a volé. Semblablement nous voulons que Prairial, la maison d’édition, soit celle des délirants, des révoltés et des prophètes.



Lucien Laforge Le Film 1914. — Paris, Prairial, 62 pages, 16 €
Lucien Descaves et Lucien Laforge Ronge-maille vainqueur. — Paris, Prairial, 48 pages, 14 €

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lundi 1 décembre 2014

Félicien Champsaur et son bain de boue

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Bien connu des services de la Publicité littéraire, Félicien Champsaur, le très actif journaliste et homme de livres, ne cessa naturellement jamais de produire, quand bien même l'acier pleuvait sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale.
Rôdé aux usages et tempo de la presse, ce roué personnage savait soigner ses écrits et le faisait avec talent (nous en reparlerons à propos de l'essai récemment paru chez Plein Chant). Invité à visiter le front en novembre 1916 avec quelques confrères, il laissa un curieux document en préface de L'Assassin innombrable (1) - assassin dont on devine assez vite l'identité - une "symphonie dramatique de haine" richement éditée. Mais le suspens n'en était pas la caractéristique majeure.
Réédité judicieusement par Le Vampire actif, la préface devenue L'Enfer de Verdun autonome, n'est pas, contrairement à ce qu'en pense Alexis Jenni, un texte "littérairement splendide". C'est un bon écrit de vieux maître, journalistique certes, une pièce de prose fort bien troussée, et parfois même émue, sous la plume d'un journaliste éprouvé qui mène à bien sa mission et sait satisfaire son commanditaire. A cinquante-huit ans, il a de plus une idée derrière la tête : faire un succès de théâtre, et un succès pa-trio-ti-que. Et sur ce programme prend de l'avance en dégommant dès son préambule la concurrence de vieux comédiens et de premières blettes qui effectuent eux aussi la visite chez les Poilus pour y dramer classique à l'aise. Quant à la splendeur littéraire, on en est déjà très loin.
La singularité de l'écrit de Félicien Champsaur tient à ce qu'il est bigrement schizophrène, et en cela constitue un beau morceau de l'art officiel d'époque. C'est là que l'on voit son talent en réalité : mi-rodomont mi-frère des héros, styliste impeccable - un peu trop d'emphase au final -, le patriotard craignant essentiellement la censure parvient à placer ses billes en se positionnant outrancièrement contre l'Alboche, après avoir épaulé pieusement les soldats, victimes du Kaiser, dans la boue.
Ah, cette boue qui le dégoute...

- c'est la boue qui nous attaque, nous empoigne aux chevilles, aux mollets, la boue effrayante.

De belles pages guerrières pleines de boue et de cadavre et de morceaux de métal, avec des rognons d'arbres, beaucoup de rognons d'arbres, par un de l'arrière, des pages guerrières assaisonnées d'une étonnante et détestable mystique de la guerre (pages 61-62) qui n'aide décidément pas à apprécier ce Champsaur-là. Et lui qui redouble d'efforts en dressant la statue du héros, le général Nivelle...
Bref, en fieffé reporter, il observe, note et rapporte mêmes les propos de son ami Nicolas Beauduin, le gendre de Gaumont, croisé par hasard (?), chargé d'un service cinématographique tout neuf, puis va suivre — après avoir béni Vauban — ! — jusqu'au fort de Douaumont, à travers le dédale, le brouillard et... la boue.

Ayant tout juste le temps de nous laver les mains, tous crottés comme d'abominables barbets, n'ayant aucun moyen de changer de toilette, je montre, confus, une plaque de boues sur mon épaule au général Nivelle. Il me répond, en souriant :
- Mais c'est très chic. Tâchez de la garder jusqu'à Paris.

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On peine à croire que Champsaur n'aie pas compris la plaisanterie du militaire, comme l'on peine à croire que le récit de sa prise de trophée (une lampe électrique) et le ton général de son propos n'aient alerté sur le décalé désormais inélégant — pour ne pas dire autre chose — de certains de ses commentaires. Drôle d'homme que ce Champsaur qui, par moments, ressemble aux personnages mis en scène dans le Nécropolis d'Henry Champly (La Sirène, 1922) et n'atteint jamais, quoi qu'il en soit, l'intensité des témoignages d'un Gabriel Chevallier (La Peur) ou des notes de Louis Pergaud, pourtant beaucoup moins lyriques ceux-ci, dans leur panade. Car c'est au chaud, bien au chaud, que l'on peut faire des phrases.
L'Enfer de Verdun est donc un document des plus précieux parce qu'il met en lumière la pensée de l'arrière. Apparemment bienveillante, va-t-en-guerre néanmoins, cette pensée dont les ingrats Poilus bientôt ne voudront plus.



Félicien Champsaur L'Enfer de Verdun. Édition établie et présentée par Hugues Béesau et Karine Cnudde. - Lyon, Le Vampire actif, 100 pages, 10 €

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(1) L'Assassin innombrable, sous-titré "Symphonie dramatique de haine contre Guillaume II...et chant d'amour pour nos morts". - Paris, La Renaissance du livre, 1917, 100 pages. Impression bicolore, illustrations de Ibels, Charles Léandre, Bretel, Fabius Lorenzi, Raphael Kirchner, Whidoff
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mardi 11 novembre 2014

Touché !, par Célestin Freinet

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Billet spécial 11 novembre
Fondateur du plus important mouvement pédagogique du siècle dernier, Célestin Freinet (1896-1966) a connu les rigueurs et douleurs de la guerre et en a fourni le témoignage, ce que l'on ignore le plus souvent...
Entré à l’École normale d’instituteurs de Nice en octobre 1912, (il était né par là), il en sortit prématurément à la fin du printemps 1914, pour remplacer un instituteur parti au front à Saint-Cézaire, au-dessus de Grasse. et, un an plus tard, le 10 avril 1915, il est mobilisé et entre le 15 août suivant à Saint-Cyr comme aspirant. Le 26 février 1916, il arrive dans les tranchées de Champagne, où un an et demi après, le 23 octobre 1917, il est blessé au poumon droit dans le bois des Gobineaux, sur le Chemin des Dames. Il vient d’avoir vingt-et-un ans.
Haletant, c'est le moins que l'on puisse dire, son récit est haché, tendu comme une minute d'existence dans une tranchée tannée par les marmites, malaxée par leur souffle, criblée par les shrapnels. On en sort étourdi, presque aplati.

Un soldat a appuyé son front sur le rebord de la tranchée qu'il vient de creuser — comme pour dormir. Ses voisins n'ont rien vu, n'ont rien entendu ; aucune trace de sang... Il est mort.


Suivent, après Le Choc, et l'Attaque, le coup de baïonette dans les reins, les cahots de l'ambulance, les chocs, et l'hôpital... En soixante-douze pages rédigée en 1919 publiées par la Maison française d'art et d'édition en 1920, Touché ! raconte les circonstances de sa blessure et ses premiers mois d’hospitalisation.
Réédité pour la première fois en 1996 par l'Atelier du gué, une souscription est lancée pour rendre au jour cet étonnant témoignage d'un être précieux.
Que sont 10 € ?


Célestin Freinet Touché ! Souvenirs d'un blessé de guerre. — Villelongue d'Aude, L'Atelier du Gué, 112 pages, 10 € durant la souscription, 13 € ensuite.


Atelier du Gué
11300 Villelongue d'Aude
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La souscription se double d'une seconde opération visant à éditer Le Tango d'Alzheimer de Jean Soublin, relatant une autre forme de blessure...


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