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Dans les geôles de Franco

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Le Préfet maritime s'est absenté quelque temps dans sa forêt.
Ayant fait du bois, il revient à la civilisation et reprend le clavier.
Il a lu de bonnes choses, il peut par conséquent se le permettre.
Ce jour, le récit très fort et très beau d'un prisonnier des franquistes, l'une des pires races de fascistes.
Parce qu'il ne faut pas oublier.
L'auteur se nomme Manuel de la Escalera, il est artiste, mexicain de naissance, alternativement deux des côtés de l'Atlantique, formé en partie à Paris, avec Bourdelle notamment. Il est arrêté en 1937 et va passer vingt-trois ans dans les geôles après avoir subi deux jugements pour la même cause et une condamnation à mort - c'était le but recherché. Il est libéré à l'âge de soixante-cinq ans après avoir passé vingt-trois ans sous les verrous, dont la saison qu'il raconte dans l'attente du peloton d'exécution.
Il a tiré de cette période des réflexions qui méritent d'être connues.

Tout prisonnier vit avec l'esprit dans "la rue". C'est ainsi qu'il est for probable que dès que j'écrirai, les souvenirs l'emporteront Je ne voudrais pas quitter ce monde sans raconter quelques expériences personnelles qui me hantent. Je veux dire par là que la source la plus intarissable du récit sera peut-être le passé, même si au gré de mon histoire, les rives du présent viennent parfois s'y refléter. Mais quoi qu'il en soit, ces lignes doivent couler sans tr^ve, comme les eaux du fleuve finissent dans la mer, "qu'est la mort".
Néanmoins, je ne peux pas ne pas me préoccuper de l'avenir qui les attend. Une fois qu'elles arriveront à leur destin final tronqué, elles resteront à la merci des circonstances, flottant au hasard comme une bouteille de naufragé. Qui les recueillera ? Leur destinée dépend des vents et des marées. Mais je ne serai plus alors responsable de leur sort. Je ne voudrais pas qu'elles se retrouvent entre des mains ennemies et je ferai tout ce qu je pourrai pour l'éviter. Face à la possibilité que cela arrive, je mettrai des noms avec des initiales et j'emploierai des circonlocutions pour parler de certaines choses qui, autrement, pourraient causer des torts à beaucoup. Mais, même en tombant entre des mains amies, les amis sauront-ils les comprendre ?




Manuel de la Escalera Mourir après le jour des rois. Traduit de l'espagnol par Marie-Blanche Requejo Carrio. — Christian Bourgeois, 15 €




Notice de l'éditeur : Manuel de la Escalera, écrivain espagnol, sculpteur, cinéaste et traducteur, est né le 6 août 1895 à San Luis Potosí, au Mexique. Il passe sa jeunesse entre le Mexique et l’Espagne et poursuit des études d’histoire de l’art, de sculpture, de cinéma dans différentes villes européennes. À Paris, il découvre le surréalisme, fréquente Picasso, collabore avec le sculpteur Antoine Bourdelle, lit l’oeuvre de Marx, Freud et Spengler. Il fréquente le monde du cinéma et travaille dans les studios de Joinville aux côtés d’Alexis Granowsky. De retour en Espagne, il participe activement au Mouvement Ciné-Club, fondant en particulier le Ciné-Club de l’Athénée populaire à Santander et le Ciné-Club prolétarien. Mais la guerre civile espagnole bouleverse ses projets. Républicain et communiste il est fait prisonnier après la chute des Asturies en 1937 et ne retrouvera la liberté que vingt-trois années plus tard, en 1962. Il commence à écrire en prison. Condamné à la peine capitale, il compose son premier récit, Mourir après le jour des Rois, en cachette, dans les couloirs de la mort d’une prison franquiste en 1944. Sa peine est ensuite commuée en 30 ans de réclusion. Mourir après le jour des Rois, écrit durant la période de Noël que l’écrivain passa dans la prison d’Alcalá de Henares en 1944, raconte le drame d’un groupe de condamnés qui attendent d’être fusillés. Le texte sort clandestinement de la prison et sera conservé près de dix-sept ans dans le coffre-fort d’une banque. Il est publié pour la première fois au Mexique en 1966 sous le pseudonyme de Manuel Amblard, nom que l’auteur emprunte à sa grand-mère afin d’échapper à la police franquiste. Il lui faudra malgré tout s’exiler au Mexique, où il restera jusqu’en 1970, travaillant pour différentes maisons d’édition. Il rentre alors en Espagne et s’installe à Santander où il poursuit son métier de traducteur. Manuel de la Escalera est mort le 22 avril 1994 à Santander, en Espagne. Il aurait eu 99 ans en août de la même année.

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