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Rhum, rhum

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Depuis la parution de Jungle, de Miguel Bonnefoy, qui a bruit quelque peu, on attendait une suite à cet opus plutôt rapide pour nous faire une meilleure idée du talent de l'écrivain latino-américain (serait-il né au Venezuela ? on s'y perd car il semble proliférer essentiellement en France). Sucre noir, roman d'un format plus replet de ce jeune romancier multilingue qui écrit en espagnol, en italien et en français, a donc paru le bon vecteur d'une réévaluation sereine. Admettons-le tout d'abord, il n'y a pas tant de sucre en ces pages, mais du rhum et de l'or. L'or du trésor faramineux d'un pirate formidable (Morgan) caché au coeur de ce pays qui peut être de cocagne, à condition de le faire produire ses fruits nombreux. L'effort paye nous dit Miguel Bonnefoy, même si l'humidité est harassante.
Rien de très nouveau sous le soleil, jusqu'à ce trésor qui attend contre toute rationalité là où il est, c'est-à-dire au seul endroit où il ne peut pas se trouver parce que le lieu ne peut pas exister selon les modalités du récit qui joue la fable, certes, mais pas le conte pour enfants. A moins de considérer que Miguel Bonnefoy tend à remplacer Alexandre Jardin, mais il y a là un pas que nous ne franchirons pas... tout de suite.
Mais on s'égare. Le livre est donc le récit d'une succession de vies dans les Caraïbes, pays de cannelle et de rhum (adoncque) où les destins se mélangent selon de parallèles ornières : l'obsession du trésor. Les hommes y cèdent, les femmes se montrent plutôt sages, etc. Globalement, tout ça est gentillet, mais une fois extirpé de l'ambiance fictionnelle qui fait merveille, soulignons-le, le lecteur peut trouver qu'il lui reste bien peu. Des décors, c'est vrai, des personnages un peu moins, et quelques effets de langue qui, s'ils manifestent le souhait de s'inscrire en littérature, n'emportent pas toujours l'adhésion. D'autant qu'une boucle temporelle faisant office de queue de poisson (dont nous ne dirons rien ici pour ne pas gâcher les lectures en cours) peine à justifier sa présence - Au vrai, ce trésor, on avait fini par s'en fiche comme d'une guigne.
En somme, on est déçu, mais le pire n'est pas là : les imprécisions audacieuses du styliste et cette astuce de clôture un peu téléphonée nous ont remis en mémoire les péroraisons bancales de Jungle (chaque chapitre était en effet clos par une parole à vocation philosophique assez tarabustée et quasiment aussi ridicule qu'un incipit d'Onfray dans son l'exercice du "récit de voyage"). Ici, nous revient cette manie sentencieuse et l'on voudrait croire que la littérature n'est pas devenue une addition de gimmicks.
On plaide donc pour un peu d'usure qui ferait apparaître les trames, pour un peu de vie qui jaillirait entre les lignes, incontrôlée. Miguel Bonnefoy écrit encore à la peinture fraîche. Laissons-lui le temps de faire sécher tout ça et de nous montrer ses trésors lorsque ses écrits se seront patinés un peu. Ils paraissent le mériter.


Miguel Bonnefoy Sucre noir. - Paris, Payot-Rivages, 2017, 207 pages, 19.50 €

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