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Souvenirs de Jean Dolent

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Souvenirs sur Jean Dolent

L'Association des Courriéristes littéraires des journaux quotidiens va publier pour la première fois son almanach sous le titre : L'Ami du Lettré. Nous aurons à revenir sur cet ouvrage quand il aura paru en librairie.
Il nous suffira aujourd'hui, pour en indiquer le vif intérêt, de reproduire la liste des collaborateurs qui réunit MM. Léon Treich, Fernand Divoire, Eugène Marsan, Jean Valmy-Baysse, Jacques Deville, Gérard Bauer, Jacques Dyssord, André Warnod, René Bizet, Gaston Picard, Albert Acremcmt, Emile Henriot, André Billy, Emile Zavie, Léon Deffoux, Louis de Gonsague Frick, Paul Lombard, Raymond Lècuyer, Gabriel Reuillard, ainsi qu'une brillante phalange d'illustrateurs — et d'en détacher ces souvenirs de M. Léon Deffoux sur Jean Dolent.
Un Comité d'hommes de lettres a demandé au Conseil municipal qu'une rue, à Paris, et de préférence à Belleville, porte le nom de Jean Dolent. Heureuse initiative et qui donnera peut-être aux générations nouvelles le goût de lire le subtil écrivain.
L'auteur d'Une Volée de merles, du Roman de la chair, de l'Insoumis, de Avant le déluge, du Petit Manuel d'art à l'usage des ignorants, du Livre d'art des femmes, des Têtes de bois, de Amoureux d'art, de Monstres, de Maître de sa joie et du Cyclone était, suivant la définition de son grand ami Charles Morice, un amant de la vie : « La vie des sentiment, la vie des regards et des sourires, la vie des formes en mouvement, la vie expressive et belle des œuvres d'art et la vie aussi des rues populeuses où l'homme se livre avec une spontanéité ingénue. »
C'est dire que Dolent aimait à se mêler à la circulation de la rue et plus particulièrement de sa rue, de son faubourg ; nul n'a su comme lui attraper au passage le bout de dialogue significatif, deux mots parfois, qui rendent à merveille l'âme populaire, l'esprit tout ensemble farce, mélancolique et un peu provincial du Bellevillois de Belleville.
Jean Dolent composa la plupart de ses livres tout en cheminant le long de la côte de Belleville; la cc chaussée de Belleville », comme on disait de son temps, il la suivit matin et soir pendant cinquante-trois ans pour aller de son petit pavillon de la villa Ottoz (rue Piat) jusqu'à son bureau de la rue Porte-foin, en plein quartier du Temple, où ses journées entières étaient consacrées avec bonne grâce à des travaux de contentieux commercial dans une maison de métaux précieux.
Sa silhouette-un peu tassée était bien connue des ouvriers et des employés qui, faisant chaque jour le même chemin, le rencontraient aux mêmes heures.
Il saluait les figures de connaissance d'un coup de son feutre gris fer. Et,- dans la foule d'hommes de lettres et d'artistes qui accompagnait son convoi funèbre, le 3 septembre 1909, on remarquait la présence de nombreux ouvriers: ses amitiés anonymes, ses sympathies des a rues populeuses ».
Villa Ottoz: c'était tout un voyage pour ceux que Dolent appelait « les gens de Paris ». Arrivé place de la République il fallait prendre le funiculaire de Belleville jusqu'à la station Julien-Lacroix.
Là, restaient à gravir les cinquante mitres environ d'une pente raide. Puis, à droite, dans la rue Piat, à mi-côte, on apercevait la grille de la villa Ottoz.
Le pavillon que Jean Dolent habitait au fond de cette cité plantée d'arbres fut, pendant une quinzaine d'années, le rendez-vous dominical de bien des écrivains aujourd'hui « arrivés », oubliés ou morts: Jules Renard, Gustave Kahn, Henry Leyret, Adolphe Tabarant, Gustave Geffroy, Charles Morice, Fagus, Roinard, Strentz, Louis Denise, Henri Degron, etc.
Quelques visiteurs faisaient cette ascension pour le « maître » ; beaucoup pour sa collection de tableaux que signalaient certains guides.
Dolent, le regard rusé,. le geste accueillant, recevait les uns et les autres avec une affabilité piquée de mots soigneusement étudiés.
« Il fait de l'esprit à la petite semaine f, grondait tout bas P.-N. Roinard, qui ne lui pardonnait pas cette phrase de Monstres : « Roinard a le front trop grand et les mains trop petites. »
Certain dimanche, un vieil homme d'aspect assez fruste parut aux côtés de Dolent et fut présenté avant la galerie même.
« Mon compère J., vieux Bellevillois. Trente-cinq ans d'amitié. » Puis l'on passa aux tableaux.
Le maître, un doigt levé comme dans les apparitions rituelles, rappelait des histoires, prêtait généreusement quelques traits spirituels à R., à C.
« Tenez, à propos, voici un de mes portraits par Carrière. C'est la fin de sa première manière. Encore un peu colorée pourtant.
Tout en faisant ce portrait, Carrière me disait, j'ai même noté cela dans un de mes petits livres. »
A ce moment, « le compère J. (trente-cinq années d'amitié) interrompit avec un air d'apitoiement comique: « Dans un de vos petits livres ? Mais vous écrivez donc ? »
Et quelqu'un de dire: « Dolent, voilà un mot pour votre prochain petit livre. »
Les mains dans les poches de son veston, le feutre rabattu sur les yeux, l'auteur de L'Insoumis bavardait, tout en allant et venant dans son salon. De temps en temps, il tendait le bras droit comme pour s'étirer à demi, et, rapprochant la main à la hauteur de ses yeux, il semblait lire sur la paume.
Les mots qui nous parvenaient étaient bien dans la manière de ses ouvrages, des mots réticents, hésitants, d'où jaillissait parfois, un trait lumineux :
« J'ai vu, entrevu. Rodin me disait. Carrière me disait. J'ai écrit dans un de mes petits livres. R. est un verbal. Ce qui le désespère me chagrine. etc. »
Puis il faisait circuler de minuscules gobelets en argent contenant quelques gouttes de liqueur. Des gens survenaient qui apportaient des nouvelles de Paris.
Vers 5 heures, Dolent s'arrêtait dans sa marche de long en large : « Allons prendre un faible bock! » disait-il.
Car son souci était de ramener toutes choses, les bocks compris, à la proportion de bibelots d'étagère.
Et, après le faible bock, la dispersion s'opérait sur le trottoir entre le café des Artistes et le théâtre de Belleville.
Nul mieux que Dolent ne savait dépister le tapeur ; il le flairait, le voyait .venir et trouvait toujours le moyen de l'évincer.
« Savez-vous ce que j'aime chez vous, dit-il un jour au poète G. C'est que vous ne m'avez jamais demandé d'argent. Vous êtes un des rares. »
L'autre, qui n'était venu que pour ça, n'osa plus parler de rien.
Dolent présida un soir le dîner de « Ceux de Belleville », réunion mensuelle imaginée par le peintre Frédéric Front afin .de grouper les quelques artistes qui résidaient de ce côté.
Au dessert, l'ordre des préséances à observer pour les discours provoqua de vives discussions. Finalement, personne ne put se faire entendre hormis le poète Roinard qui, dominant le tumulte, lut un long poème de sa façon.
Dolent ne revint jamais. Et lorsqu'on parlait devant lui de Ceux de Belleville, il disait : « Ah ! oui, une société que préside P.-N. Roinard I »
Il faisait montre d'une grande urbanité et se piquait même d'élégance.
« Je suis un homme du monde », aimait-il à répéter fréquemment.
« Vous savez bien que je suis un homme du monde », insista-t-il un jour, en terminant une de ces petites histoires amorphes dont il avait le secret. Et, parlant ainsi, il se tournait vers certain vieil habitué de la villa Ottoz, le chansonnier Edouard Legentil. - Or, celui-ci, affalé dans un fauteuil, avait négligemment posé ses pieds sur le siège voisin, et, eu égard à la chaleur, avait déboutonné son faux-col en celluloïd et retiré sa veste.
« Je sais, Dolent, je sais que vous êtes un homme du monde ! » proclama Legentil sans se déranger.
Dans l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (numéro du 25 novembre 1885), un des correspondants de cette publication, M. Antonin- Bunand, l'auteur des Petits Lundis, notes de critique, posa la question suivante : « Pseudonyme ou nom réel. — Pourrait-on nous dire quel écrivain se cache sous la signature Jean Dolen.t ou si c'est là un nom véritable? Jean Dolent a écrit, entre autres ouvrages, un Petit Manuel d'art à l'usage des ignorants où il y a de l'esprit et du bon et, par-ci par-là, des définitions vives, précises, des éclairs de verve à la Chamfort. »
Une première réponse signée E. M. parvint à L'Intermédiaire et fut publiée le 25 janvier 1886 :
« Pseudonyme et nom réel (XVIII. 683).
— Jean Dolent est le pseudonyme d'un excellent garçon, d'un esprit aussi candide qu'original qui n'allume pas toujours une chandelle bien resplendissante dans sa lanterne, mais qui n'en a pas moins une lanterne bien à lui, dont les verres ont parfois, souvent même, des scintillements d'un caractère tout particulier. Jean Dolent écrit en amateur très convaincu. Il a fait aussi, sur l'art, des conférences non moins étranges que ses livres. Pourquoi le très sympathique Jean Dolent a-t-il pris un pseudonyme ? Sans doute parce que son véritable nom, Antoine Four- nier, avait déjà plusieurs représentants dans le monde des lettres. Pourquoi libre de le choisir l'a-t-il voulu lacrymal ? »
A cette dernière question personne ne répondit. Mais quinze mois plus tard un correspondant du nom de Trilby publia (Intermédiaire du 25 avril 1887) la rectification suivante :
« Jean Dolent (XX. 135). L'écrivain qui a signé de ce pseudonyme s'appelait exactement Charles Fournier. Je ne m'explique pas pourquoi Georges d'Heylli (Dictionnaire des pseudonymes, deuxième édition, 1869), Charles Joliet (les Pseudonymes du jour, 1867 et 1884) et même Quérard (Supercheries littéraires, édition de 1869) disent Antoine Fournier. Mon exemplaire du livre le plus curieux de Jean Dolent : Une Volée de merles (Paris, Dentu, 1862, in-lz) porte un envoi d'auteur que je transcris exactement : « A Monsieur P.-B. Fournier,
« Offert par l'auteur
« CHARLES FOURNIER (J. D.).
« C'est donc bien Charles et non Antoine qu'il faut lire. »
Toute cette discussion avait beaucoup déplu à Jean Dolent. A vingt ans de distance, il parlait encore avec quelque nervosité de la réponse où il était question de son talent d'amateur et de. sa chandelle peu resplendissante. Et, s'il arrivait qu'on citât devant lui l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, il disait avec une imperceptible nuance de mépris :
— L'Intermédiaire des Chercheurs? Cette publication dirigée par des militaires (1) ?.
La vente Jean Dolente après décès, fut une désillusion. Sous l'éclairage brutal de l'Hôtel des Ventes, elle apparut bien pauvre cette collection si vantée, bien pauvre et bien maladroitement composée.
Pour les modernes, on sentait encore une certaine unité de tendances : petites toiles, petits maîtres, émotions subtiles, comme tout cela semblait précieux dans le demi-jour, dans la « couleur quasi balzacienne (2) » de la villa Ottoz.
Mais les anciens, ramassés au petit bonheur de la rencontre, évoquaient ces boutiques d'antiquaires peu avertis, comme il s'en trouvait sans doute à Belleville, dans la jeunesse de Dolent.
L'indulgence intéressée des experts les catalogues de l'école de. attribué à., contradictions innocentes à l'amicale et touchante préface que M. Gustave Kahn avait donnée au catalogue.
Dans la salle, un collectionneur, rappelant la vente Paul de Saint-Victor, épiloguait un peu méchamment, sur la facilité d'usurper à Paris, les amitiés littéraires ai dant, ce beau titre d'amateur si honorable au dix-huitième siècle.
Pour conclure, il citait en la déformant certaine phrase de Dolent, celle-ci je crois bien : « Les choses qui se précisent s'amoindrissent. »
Fagus, qui veut bien lire les notes ci-dessus, me dit : « Jean Dolent valait mieux, écrivain et homme, que vous ne le portraiturez. Certes, il'était visiblement « rat »; mais il faut songer qu'il devait être assailli multiplement.
A moi-même, il a servi son: « J'aime que vous n'êtes pas emprunteur. » A mon égard c'était au moins maladroit, mais en hommage, car il savait que je ne lui demanderais jamais un sol. D'autre part, j'eus, une fois, à le solliciter en faveur d'un ami commun et il s'exécuta sans hésiter. Il contribua, fort discrètement, à argenter la vieillesse de Verlaine. J'eus le plaisir et l'honneur de présenter Dolent à Rodin qui nous invita ; sur quoi Dolent invita Rodin ; et ce me fut, à chacun des déjeuners, un rare régal spirituel. Réellement Dolent, mais dans l'intimité de partenaires de qualité, représentait un causeur succulent. Et il était capable de loyale et très sûre amitié. »

Léon Deffoux

Comoedia, 28 février 1923


(1) « L'Intermédiaire des chercheurs et des curieux » fut longtemps dirigé par le général Jung.
(2) Cette première impression fut celle que ressentit M. Gustave Kahn. Il la rapporte dans sa préface au catalogue de la vente Dolent mais ajoute : "quand on y était, la couleur balzacienne s'évanouissait, on trouvait de la couleur rembranesque."

Illustration du billet : Jean Dolent, par Lebedeff

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